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«Le Bar à bottes» fait chanter les légumes

À Meux, dans le calme ouvert des terres cultivées, un conteneur posé à même le champ semble d’abord n’être qu’un détail dans le paysage. C’est pourtant là que Florence Jacques a choisi d’installer son « Bar à bottes », une micro-ferme maraîchère en agriculture biologique, où, semaine après semaine, se tisse une relation directe entre celle qui cultive et ceux qui viennent récolter. Derrière la sobriété du lieu se laisse entrevoir une ambition plus profonde : faire coexister une exigence écologique, une économie fragile et un rapport renouvelé au vivant, dans une recherche patiente d’équilibre, où s’éprouve une autre manière d’habiter le métier d’agricultrice.

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La route s’interrompt presque sans prévenir. Là, le paysage s’élargit, se déploie en parcelles régulières, traversées de lignes nettes que viennent à peine troubler quelques haies ou talus. Le regard glisse, cherche un point d’ancrage, hésite un instant entre ces tracés. Puis, au détour d’un léger relief, à la croisée de deux chemins, se détache la silhouette du conteneur, posée là comme un repère discret dans l’ordonnancement des parcelles. À mesure que l’on s’en approche, l’ensemble se précise : les planches de culture s’alignent avec rigueur, les tunnels retiennent la lumière, les filets dessinent au-dessus des rangs des lignes souples que le vent effleure à peine. Rien ne semble laissé au hasard, et pourtant rien ne paraît figé.

Un bar à légumes, des bottes pour les récolter

L’espace s’organise dans une forme d’équilibre attentif, où chaque élément trouve sa place sans jamais s’imposer. Les cultures se succèdent, se répondent, composent un paysage à la fois travaillé et vivant, dont la logique n’apparaît pas d’emblée, mais se laisse peu à peu deviner. Dans cette manière de faire se dessine une attention continue, presque silencieuse, qui ne cherche pas à contraindre, mais à ajuster et accompagner plutôt qu’à maîtriser.

Le «Bar à bottes» est posé au croisement entre deux routes sur le territoire de Meux.  C’est là que se niche le magasin de Florence Jacques.
Le «Bar à bottes» est posé au croisement entre deux routes sur le territoire de Meux. C’est là que se niche le magasin de Florence Jacques. - M-F V.

C’est ici que Florence Jacques a choisi de s’installer en 2024. À 28 ans, elle cultive 1ha en agriculture biologique et a donné à ce lieu un nom qui intrigue autant qu’il amuse : le « Bar à bottes ». Originaire d’Habay-la-Neuve, en province de Luxembourg, elle a suivi ses études à Gembloux Agro-Bio Tech avant de s’établir à Namur, où elle vit aujourd’hui. Le projet est né dans ce déplacement, dans cet entre-deux qui relie un territoire d’origine et un lieu d’ancrage plus récent, encore en cours d’appropriation, mais déjà profondément investi.

Le nom, en apparence léger, dit pourtant quelque chose de plus profond. Il évoque à la fois ces bottes de légumes, soigneusement assemblées, presque mises en scène, et l’idée d’un lieu où l’on vient choisir, prendre, échanger. Un espace ouvert, sans intermédiaire, qui réintroduit une forme de proximité dans un système alimentaire largement structuré par la distance et l’anonymat. Derrière ce conteneur, derrière ces gestes simples, se dessine en réalité une autre manière de faire agriculture, plus directe, plus lisible, mais aussi plus exigeante.

Apprendre à faire avec le vivant

Bioingénieure issue de Gembloux Agro-Bio Tech, Florence Jacques a d’abord acquis les outils intellectuels nécessaires pour penser les équilibres du vivant, avant de ressentir le besoin de s’y confronter concrètement. « Les études nous apprennent surtout à réfléchir », explique-t-elle, comme pour souligner la distance entre la théorie et le geste. C’est cette distance qu’elle a cherché à combler, en multipliant les expériences de terrain, notamment en France, où le maraîchage sur petites surfaces est plus largement développé.

De ferme en ferme, de région en région, de la Drôme à la Normandie, en passant par le nord de la France, elle observe, compare, ajuste son regard. Elle découvre des pratiques diverses, parfois opposées, toujours situées. Et peu à peu, une évidence s’impose : il n’existe pas une seule manière de faire du maraîchage, mais une multitude de trajectoires possibles, façonnées par les contextes, les convictions et les contraintes de chacun. « Il y a autant de façons de faire du maraîchage qu’il y a de maraîchers », résume-t-elle, dans une formule qui dit à la fois la liberté et la responsabilité inhérentes à ce choix.

Pour Florence Jacques, «il y a autant de façons  de faire du maraîchage qu’il y a de maraîchers».
Pour Florence Jacques, «il y a autant de façons de faire du maraîchage qu’il y a de maraîchers».

De ces années d’apprentissage, elle retient une ligne directrice, simple en apparence mais exigeante dans sa mise en œuvre : travailler à petite échelle, en maintenant une cohérence écologique forte, tout en veillant à ne pas réserver ces productions à une minorité. Le bio, pour elle, ne peut être un marqueur social. Il doit rester accessible, y compris à celles et ceux qui n’en ont pas spontanément les moyens. C’est dans cette optique qu’elle adopte un système d’abonnement, qui permet à la fois de sécuriser une partie des revenus et de proposer des paniers de légumes à un prix stable, autour de 10 €/semaine.

Une quarantaine de légumes au fil des saisons

Sur la parcelle, une quarantaine de légumes se succèdent au fil des saisons, organisant le temps autant que l’espace. Les premiers radis, les mescluns et les épinards annoncent le printemps ; viennent ensuite les tomates, les courgettes, les concombres, les aubergines, qui saturent l’été de leurs couleurs et de leurs volumes ; puis les courges, les choux, les poireaux accompagnent le glissement vers l’automne et l’hiver. Cette diversité suppose une organisation fine, une anticipation constante, et surtout une présence quotidienne.

Mais ce qui frappe, au-delà de cette diversité, c’est la manière dont les cultures sont conduites. Ici, l’intervention ne cherche pas à dominer, mais à accompagner. Dans les tunnels, Florence Jacques installe chaque année des ruchettes de bourdons, afin d’assurer une pollinisation optimale des fleurs de tomates, de courgettes ou encore de melons. Un geste simple en apparence, mais décisif pour la qualité des fruits, leur régularité, leur formation même.

Ailleurs, sur les planches de choux, d’autres équilibres sont à préserver. Car certaines cultures concentrent à elles seules une grande partie des pressions biologiques. C’est le cas des crucifères, régulièrement attaquées par la piéride du chou (Pieris brassicae), un papillon blanc dont les chenilles, vert-gris et particulièrement voraces, peuvent dévorer les feuilles jusqu’à n’en laisser que les nervures. Les dégâts, souvent maximaux en été, peuvent compromettre une récolte entière si rien n’est mis en place.

Plutôt que de recourir à des traitements chimiques, Florence Jacques privilégie ici encore des solutions mécaniques et préventives. Des filets à maille fine sont déployés au-dessus des cultures, empêchant les papillons de venir pondre. Une protection simple, mais efficace, qui suppose d’anticiper, de surveiller, d’intervenir au bon moment. « Ce sont des choses qu’on peut se permettre à petite échelle », souligne-t-elle. Face aux pucerons, d’autres équilibres s’activent : des coccinelles sont introduites pour réguler les populations, dans une logique de lutte biologique. Chaque intervention s’inscrit ainsi dans un ensemble plus vaste, où l’on cherche moins à éliminer qu’à contenir, à rétablir des interactions plutôt qu’à les interrompre.

Outre dans le magasin, une partie de la production est écoulée via Paysans-Artisans, un réseau coopératif actif dans la région namuroise, qui met en lien producteurs et consommateurs à une échelle plus étendue.
Outre dans le magasin, une partie de la production est écoulée via Paysans-Artisans, un réseau coopératif actif dans la région namuroise, qui met en lien producteurs et consommateurs à une échelle plus étendue.

Ce travail patient, presque minutieux, repose sur une attention constante. Observer les cycles, comprendre les dynamiques, accepter aussi que tout ne soit pas parfaitement maîtrisé. Travailler avec le vivant, ici, signifie composer avec lui, et non chercher à s’y imposer. Ce choix implique une vigilance de chaque instant. Observer, comprendre, anticiper, mais aussi accepter une part d’incertitude. Car travailler avec le vivant, c’est aussi renoncer à une maîtrise totale.

Une économie sous tension douce

L’installation de Florence Jacques tient également à une opportunité foncière, qui en constitue aujourd’hui l’un des cadres les plus structurants. La parcelle sur laquelle elle cultive appartient à la ferme de Mehaignoul, toute proche, avec laquelle elle a conclu un bail à ferme de 9 ans. Ce dispositif, courant dans le monde agricole, offre une forme de stabilité indispensable au lancement d’une activité, tout en inscrivant celle-ci dans une temporalité contrainte, dont l’échéance est connue dès le départ. Avant de s’installer, les discussions ont été longues, précises, parfois exigeantes. Il a fallu définir les conditions, clarifier les attentes, s’assurer que le projet pouvait s’inscrire dans ce contexte particulier. « On a beaucoup discuté avant de s’accorder », raconte-t-elle, évoquant ce moment fondateur où se joue, en creux, la possibilité même de l’installation.

Dans le prolongement de ces échanges, elle a également pu s’appuyer sur les aides à l’installation, qui ont rendu possible le lancement du projet. Pour constituer son dossier, elle a été accompagnée par la Fédération des Jeunes Agriculteurs (FJA), qui en a encadré les différentes étapes. Elle perçoit par ailleurs les soutiens de la Pac, dont elle assure elle-même le suivi administratif.

Mais cette stabilité reste relative. Dès l’origine, le «Bar à bottes » est pensé comme un projet mobile, appelé à se déplacer à l’issue du bail. Une perspective encore lointaine, mais déjà intégrée dans la manière de travailler, d’investir, de se projeter. Rien ici n’est totalement figé. Aujourd’hui, une centaine de familles sont abonnées, réparties entre le site de Meux et un point de dépôt à Gembloux. À cette relation directe s’ajoute aussi une ouverture plus large. Une partie de la production est écoulée via Paysans-Artisans, un réseau coopératif actif dans la région namuroise, qui met en lien producteurs et consommateurs à une échelle plus étendue. Florence Jacques y voit bien davantage qu’un simple débouché complémentaire. « C’est une structure qui m’inspire beaucoup, ils font un super travail », confie-t-elle.

Ce partenariat lui permet de dépasser le cadre immédiat du champ, de participer, à sa mesure, à une forme d’autonomie alimentaire à l’échelle d’un territoire. Non plus seulement quelques villages alentour, mais un réseau plus large, structuré, où les productions circulent autrement. Une manière, aussi, d’inscrire son activité dans une dynamique collective, sans renoncer pour autant au lien direct qui reste au cœur du projet. Le vendredi, en fin de journée, le champ change de visage. Il devient un lieu de passage, un espace où l’on vient chercher son panier, mais aussi échanger, discuter, prendre le temps. Le conteneur s’anime, devient point de rencontre, presque lieu social.

Du champ au territoire

Cet équilibre, pourtant, reste exposé, jusque dans ses formes les plus concrètes. Sur une parcelle ouverte, au bord des chemins, il arrive que certains passages laissent des traces, sous forme de quelques récoltes entamées... Des épisodes heureusement rares, mais qui, à cette échelle, ne sont jamais tout à fait anodins. Florence Jacques n’y attarde guère son récit. Elle les évoque brièvement, sans amertume, comme une donnée parmi d’autres du métier, avec laquelle il faut composer. Le modèle économique, lui, repose sur une forme de tension maîtrisée. La rémunération reste modeste et suppose une attention constante aux dépenses. « Heureusement qu’on est deux dans le ménage », glisse-t-elle, consciente des limites d’un tel équilibre si elle devait assumer seule les investissements.

Seule sur la parcelle, elle ne l’est pourtant jamais tout à fait. Sa mère l’aide lors des permanences du vendredi, son compagnon intervient régulièrement, un stagiaire vient prêter main-forte. Autour d’elle, un réseau d’appui discret mais essentiel se dessine. Elle peut compter sur l’accompagnement de Biowallonie, de l’Apaq-w et de la FJA, mais aussi sur le Centre Interprofessionnel Maraîcher (Cim), auquel elle fait appel pour des conseils techniques ou pour des achats groupés de matériel. Autant de relais qui, sans se substituer au travail quotidien, permettent d’éclairer les décisions, de mutualiser certaines ressources et, surtout, de ne pas rester seule face aux imprévus.

Ce que l’on décide de faire tenir

Car déjà, ailleurs, une autre étape se dessine. À l’issue du bail, dans 9 ans, peut-être avant, Florence Jacques envisage de déplacer son activité du côté de Yvoir. Il ne s’agit pas d’un changement de cap, mais plutôt d’un prolongement, d’un déplacement dans la continuité. Dans ses réflexions, une idée prend forme : celle d’un poulailler mobile, permettant de produire des œufs de pâturage. Des poules élevées en plein air, déplacées au fil des parcelles, dans un système où les animaux participent eux aussi à l’équilibre de l’ensemble. Un modèle qui l’attire par sa cohérence avec ce qu’elle a déjà construit : une agriculture à petite échelle, attentive aux interactions, ancrée dans le réel.

Rien n’est encore arrêté, insiste-t-elle. Mais ces projections dessinent déjà une évolution, non pas vers plus, mais vers autrement. Diversifier sans dénaturer, élargir sans perdre le sens.

Dans un secteur où les femmes ont longtemps été invisibilisées, Florence Jacques ne revendique pas tant une position qu’une évidence. « Elles ont toujours été là », rappelle-t-elle, comme pour réinscrire cette présence dans une continuité souvent oubliée. Le « Bar à bottes » ne prétend pas faire modèle. Il avance, saison après saison, dans une forme d’équilibre fragile, jamais totalement acquis, toujours à réajuster. Mais dans ce conteneur posé au milieu des champs, quelque chose persiste. Une manière de ralentir, peut-être. De choisir aussi ce que l’on produit, pour qui, et à quelles conditions. Et, au fond, de tenter de faire tenir, dans un même mouvement, un métier, un lieu et une vie.

Marie-France Vienne

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