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Prix au plus bas: le mécontentement gronde à la Laiterie des Ardennes

Le secteur laitier va mal… Avec des prix qui ont dégringolé ces derniers mois, certains producteurs travaillent désormais à perte. Et l’avenir semble incertain dans notre pays. D’autant plus que tous les éleveurs ne sont pas logés à la même enseigne. La Laiterie des Ardennes, en particulier, est pointée du doigt pour ses tarifs. Conséquence ? Certains songent à quitter la coopérative, d’autres l’ont déjà fait. Quentin Goffinet, vice-président de la Fugea et éleveur laitier certifié bio, livre lui-même à cette coopérative, la dernière grande laiterie wallonne. Il fait le point sur la situation.

Temps de lecture : 8 min

En cette mi-mai, comment se porte le prix du lait ?

Il n’y a plus eu de diminution en soi. Cependant, nous ne constatons pas vraiment d’augmentation. À la Laiterie des Ardennes, le prix annoncé pour le conventionnel était de 32,75 cents/litre. Au début de l’année, une hausse était en discussion pour revenir vers 36 cents au cours de l’été. À mon avis, atteindre ce résultat risque d’être compliqué. Lorsque l’on compare la situation avec A-ware, par exemple, le prix est de 36-37 cents. LDA a indiqué qu’il serait difficile de s’aligner. Pourtant, aujourd’hui, d’autres laiteries, comme Arla, sont plutôt autour des 40 cents. La situation est assez délicate…

Dans ce contexte, est-ce que certaines filières s’en sortent mieux, par exemple les producteurs bio ?

Le bio, chez LDA, reste plus ou moins stable, même s’il ne s’agit pas des meilleurs prix du marché. Il faut aussi rappeler que, dans cette laiterie, ce secteur ne représente qu’un faible pourcentage des livraisons. Dès lors, il est peut-être plus facile de valoriser ce lait, ou de l’envoyer chez un autre transformateur lorsqu’il y a un petit supplément. De plus, évidemment, cette coopérative ne cherche pas de nouveaux producteurs en bio.

En règle générale, lors des deux années précédentes, ce lait a été un peu tiré vers le haut par le prix du conventionnel, alors similaire à celui du bio. À ce moment-là, il n’y avait presque aucun écart. Certains se sont même décertifiés puisque les coûts de production sont bien différents. Actuellement, ce constat est moins marqué.

Actuellement, la Laiterie des Ardennes est accusée d’être celle qui rémunère le moins ses producteurs. Comment expliquer cette différence entre les différentes laiteries ?

Il s’agit de celle affichant les prix les plus bas en Belgique, voire au niveau européen. Cela peut difficilement être pire ! C’est principalement dû à la valorisation de leur lait. Par exemple, Arla, une laiterie qui produit ses propres marques ou des marques consommateurs vendues en direct, est un peu moins dépendante des prix du marché. Tandis que du côté de LDA, une grosse partie du business concerne l’export, la poudre de lait, le beurre pour l’industrie, ou encore la mozzarella. La conséquence, c’est que dès qu’il y a une baisse sur le marché, cela se ressent directement. L’impact est moindre pour une société parvenant à valoriser avec moins d’intermédiaires, au plus près du consommateur. C’est pour cette raison que, dans les futurs projets de la Laiterie, il y a un objectif de s’axer davantage sur la diversification afin de sortir de ce schéma lié à l’exportation.

Cependant, quand le prix est mauvais, comme c’est le cas actuellement, il n’y a pas beaucoup de leviers. Dans sa dernière newsletter, LDA annonçait le beurre à 4.100 €/t contre 5.000 €/t il y a quelques semaines, en mars. La mozzarella a, elle, perdu quelques centaines d’euros : elle était à 3.300 ou 3.400 €/t. Le prix de la poudre écrémée était aussi en légère baisse, mais elle se vendait encore grâce à des achats supplémentaires suite au conflit au Proche-Orient. Là, le tarif était à 2.700 €/t. C’est assez compliqué lorsque l’on sait que ces trois valorisations représentent une grande part des volumes de LDA.

Comment les éleveurs ressentent-ils cette situation ?

Très mal… Certains seraient sur le départ. Des producteurs ont signé et veulent quitter la laiterie. Ce n’est pas si simple puisqu’il faut en trouver une autre qui accepte de les accueillir. Je pense que quelques laiteries flamandes et hollandaises rechercheraient éventuellement quelques producteurs. La situation est différente chez nos voisins hollandais. Apparemment, il y aurait une diminution des exploitations laitières liée à la pression environnementale.

Il faut également savoir qu’énormément de producteurs flamands ont rejoint LDA il y a quelques années. À cette époque, la coopérative connaissait un essor et recherchait des producteurs laitiers. Ces personnes pourraient aujourd’hui la quitter et retourner vers d’autres structures.

Et vous, quitter cette laiterie est-elle une option envisageable ?

À la base, je devais travailler avec un privé réalisant de la transformation et de la vente en direct, mais à une certaine échelle. Finalement, je n’y suis pas allé car il avait perdu des contrats et avait trop de lait. LDA m’a accepté rapidement et je lui suis reconnaissant de m’avoir tiré d’une mauvaise passe. En outre, c’est assez stable, et dans les autres laiteries, on ne cherche pas de nouveaux producteurs bio.

Cependant, pour ceux qui restent, c’est assez inquiétant, puisque, comme on l’a dit, LDA réalise de gros investissements…

D’un point de vue économique, oui : des investissements ne sont pas encore amortis et de nouveaux sont prévus. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle puisqu’ils vont permettre de mieux valoriser le lait. Maintenant, il va falloir les payer… Et si beaucoup de producteurs partent et réclament leur part sociale, la Laiterie va devoir la leur verser, même si ce n’est pas en intégralité.

Justement, pour un producteur qui part, comment récupère-t-il ses parts ?

S’il est en âge de demander sa pension, il peut récupérer 100 % de sa part. Si c’est avant cet âge, un préavis de six mois est prévu. De plus, il ne récupérera alors que 50 % de sa part. Cela freine pas mal de monde. Pour des fermes avec une certaine importance, cela représente parfois 100.000 € de parts, donc 50.000 € de perdus. Le prix du lait dans une autre laiterie devra être suffisamment élevé pour compenser cette perte.

Plus largement, quel est le sentiment des producteurs laitiers confrontés à cette crise et obligés de travailler à perte ?

Les agriculteurs ressentent une profonde déception vis-à-vis de leur laiterie. Certains sont même vraiment fâchés contre elle. Ils peuvent également lui reprocher une mauvaise gestion et une mauvaise anticipation au niveau de la valorisation des produits.

S’il existe des estimations des coûts de production corrélés au prix du lait, cela reste cependant très variable. Mais même avec 40 cents, c’est limite pour tout payer avant le salaire. Ensuite, une ferme n’est pas l’autre… Certaines sont de plus grande envergure, plus modernisées avec davantage d’investissements. Ce sont ces dernières qui souffrent le plus. Maintenant, ces deux dernières années ont été exceptionnelles, avec des prix jamais connus au niveau du lait. À présent, les prix sont assez bas. C’est difficile de savoir si, à l’avenir, il y aura la même volatilité.

Cette situation n’est-elle pas encore plus difficile à accepter lorsqu’il s’agit d’une coopérative ?

Oui, nous pourrions penser qu’une coopérative protège mieux ses adhérents qu’un groupe privé. Ici, dans les faits, on constate que ce dernier parvient toutefois à mieux payer ses producteurs. C’est assez paradoxal. Une fois de plus, selon moi, le problème se trouve principalement dans la valorisation du lait. Je ne voudrais pas être à leur place non plus car au sein du conseil d’administration, cela reste des agriculteurs et des producteurs.

Il ne s’agit pas de la première crise laitière… Certains mécanismes pour y faire face sont en discussion, comme une réduction de la production européenne. Mais quels leviers pourrait-on mettre en place pour ne pas se retrouver dans cette situation ?

On dit toujours en boutade que l’on ne va pas réinstaller des quotas, alors qu’on en est sorti… À l’époque, nous disions que cette régulation devrait s’effectuer au niveau des laiteries. Or, ces dernières années, les usines ont voulu prendre un certain essor, elles ont voulu exporter. Aujourd’hui, nous sommes tributaires du prix du marché et de l’export. Ce ne sont pas nous, les Belges, qui allons changer les règles de ce marché international. Les producteurs peuvent réussir à valoriser leur lait de manière plus locale, en vendant directement auprès des consommateurs. Là, il y a moyen de capter un plus de plus-value. Dans le cas contraire, c’est plus compliqué… À part les épisodes climatiques plus marqués, il n’y a actuellement pas d’autres régulateurs de la production laitière.

Au sein de votre exploitation, avez-vous déjà eu une réflexion sur une autre valorisation du lait ?

Oui, j’y ai déjà songé. N’oublions pas qu’éleveur est un métier, producteur, fromager… en est un autre. Il est compliqué d’être au four et au moulin. C’est une possibilité. Si une personne motivée me dit qu’elle aimerait tenter l’aventure et réaliser des fromages, par exemple, j’accepte. Il y a toujours plus de reconnaissance, je trouve, à voir la vente de ses produits finis plutôt que son lait qui part anonymement dans un camion. Mais beaucoup d’éleveurs se sont lancés dans l’aventure, et ont déchanté.

Puis, l’exploitation moyenne laitière arrivera dans quelques années à 100 vaches. Transformer un tel volume de production, ce n’est pas envisageable en faisant quelques fromages. À la Fugea, nous avons toujours prôné la vente directe, les circuits courts… Cependant, nous savons que tout le monde n’a pas cette possibilité.

Si on se base sur le système français, notamment, de nombreuses petites coopératives valorisent mieux leur propre production locale. Toutefois, ce n’est pas toujours la panacée. La preuve, certains producteurs français ont dû jeter leur lait car leur coopérative avait fait faillite. Bref, la situation n’est pas si simple.

Avec son troupeau bio, l’éleveur admet ne pas faire face à une situation  aussi alarmante qu’en conventionnel. Bien qu’il ait, aussi, connu des jours meilleurs.
Avec son troupeau bio, l’éleveur admet ne pas faire face à une situation aussi alarmante qu’en conventionnel. Bien qu’il ait, aussi, connu des jours meilleurs.

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