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François Huberty : «Les fermes wallonnes disparaissent dans l’indifférence générale»

Les chiffres donnent le vertige. En Wallonie, un agriculteur sur deux a aujourd’hui dépassé l’âge de 55 ans et près de quatre exploitants sur cinq qui approchent de la retraite n’ont toujours pas identifié de successeur. Dans le même temps, le nombre de fermes continue de reculer année après année. Pour François Huberty, président de la commission de l’Agriculture du parlement wallon, cette évolution ne constitue pas seulement une difficulté sectorielle. Elle soulève une question beaucoup plus fondamentale : celle de la capacité de notre région à maintenir demain une agriculture familiale de proximité capable de nourrir sa population.

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Face à ce qu’il qualifie de « crise silencieuse », le député des Engagés revient, pour Le Sillon Belge, sur les défis du renouvellement des générations qui constitue aujourd’hui l’un des défis les plus déterminants auxquels l’agriculture wallonne est confrontée. Car derrière les statistiques se dessine une réalité plus profonde : celle d’exploitations qui peinent à trouver un successeur et d’un modèle agricole familial dont la pérennité n’est plus acquise. À ses yeux, la question dépasse largement le cadre d’une simple transmission patrimoniale. Elle touche à l’avenir même des campagnes wallonnes et à la capacité de maintenir une agriculture ancrée dans les territoires.

Vous faites de la transmission des exploitations l’un de vos principaux combats. Pourquoi cette question est-elle devenue si stratégique pour l’avenir de l’agriculture wallonne ?

Parce que nous sommes confrontés à une évolution progressive dont les conséquences risquent d’être considérables pour l’avenir de notre agriculture. Chaque année, des exploitations cessent leur activité sans toujours trouver de repreneur, tandis que le vieillissement de la profession s’accentue.

Au-delà des chiffres, la véritable question est celle de notre capacité à maintenir un tissu agricole vivant sur l’ensemble du territoire. Qui produira demain notre alimentation ? Comment préserver une agriculture familiale de proximité qui participe à l’équilibre économique, social et environnemental de nos campagnes ? Derrière cette réalité se joue aussi la question de notre autonomie alimentaire et de notre capacité à continuer de produire localement. C’est précisément parce que ce phénomène progresse souvent sans faire les gros titres que je parle d’une crise silencieuse. Pourtant, ses conséquences pourraient être profondes si nous ne préparons pas dès aujourd’hui la relève.

Cette situation résulte-t-elle uniquement du vieillissement des agriculteurs ?

Non. Le vieillissement est évidemment un facteur important, mais il ne suffit pas à expliquer les difficultés actuelles. Au fil des échanges avec les organisations agricoles, des auditions et des rencontres sur le terrain, nous avons identifié plusieurs obstacles. Le premier est le manque d’accompagnement. Beaucoup d’agriculteurs ne savent pas réellement comment préparer leur transmission. Le deuxième est la méconnaissance des dispositifs existants. Des structures comme TransmiFerme (un service de la Fwa) ou Trans’mission (Fja, Fugea et Terre-en-Vue) réalisent un travail remarquable mais demeurent insuffisamment connues. Nous constatons également un manque de coordination entre les différents acteurs concernés. Enfin, les reprises hors cadre familial deviennent de plus en plus nombreuses alors que notre système reste encore largement organisé autour de la transmission familiale. C’est précisément ce constat qui nous a conduits à élaborer un plan global destiné à mieux préparer la relève agricole.

Concrètement, quelles mesures faudrait-il mettre en œuvre aujourd’hui pour éviter que des exploitations viables disparaissent faute de repreneur ?

Pour répondre à ce défi, nous avons élaboré un plan articulé autour de six axes complémentaires destinés à mieux accompagner les cédants et les repreneurs. Nous sommes partis d’un constat simple : les outils existent parfois, les bonnes volontés aussi, mais tout cela reste trop dispersé et intervient souvent trop tard. Or la transmission d’une exploitation agricole ne peut être réduite à une simple opération juridique ou patrimoniale. Derrière une ferme, il y a une histoire familiale, un savoir-faire, une relation particulière à la terre et souvent toute une vie de travail. C’est pourquoi nous avons souhaité construire un véritable parcours d’accompagnement destiné à soutenir à la fois les cédants et les repreneurs. La première mesure consiste à créer un Observatoire wallon de la transmission agricole. Aujourd’hui, beaucoup d’informations circulent encore par le bouche-à-oreille. Nous proposons donc une plateforme centralisée permettant aux agriculteurs d’annoncer plusieurs années à l’avance leur intention de transmettre leur exploitation. Cet outil faciliterait la mise en relation entre cédants et repreneurs tout en orientant ceux-ci vers les structures spécialisées déjà actives sur le terrain, comme TransmiFerme ou Trans’mission, dont le principal défi reste aujourd’hui la visibilité. La deuxième mesure vise à instaurer un stage de parrainage rémunéré inspiré du modèle breton. Il permettrait à un futur repreneur de travailler plusieurs mois aux côtés du cédant avant la reprise effective de l’exploitation. Cette immersion offrirait l’occasion de découvrir le fonctionnement concret de la ferme, d’en comprendre les spécificités techniques et économiques et, surtout, de construire la relation de confiance indispensable à toute transmission réussie. Le troisième axe consiste à développer une véritable culture de l’anticipation. Trop souvent, la réflexion n’est engagée qu’à l’approche de la retraite. Nous voulons au contraire mobiliser les notaires, comptables, organisations agricoles, pouvoirs locaux et conseillers agricoles afin que la préparation de la relève devienne une démarche naturelle tout au long de la vie de l’exploitation. Le quatrième volet concerne la dimension humaine, souvent négligée. Une transmission ne se résume pas à des chiffres ou à des actes notariés. Lorsqu’un agriculteur a consacré quarante années de sa vie à bâtir une exploitation, il n’est jamais simple d’imaginer qu’un autre prendra le relais. Je l’ai d’ailleurs constaté à travers l’expérience de mon propre père. Cette étape dépasse largement les seules questions administratives ou financières. Derrière chaque passage de témoin se cachent des interrogations, des hésitations, parfois des inquiétudes et une véritable charge émotionnelle. Une exploitation agricole ne représente pas seulement un outil économique ; elle est souvent le fruit d’une vie entière de travail, de sacrifices et d’investissements personnels. C’est pourquoi nous plaidons pour davantage d’écoute, de médiation et d’accompagnement psychologique. La réussite d’une transmission ne dépend pas uniquement de chiffres ou de montages juridiques. Elle dépend aussi de notre capacité à accompagner humainement les personnes concernées. Le cinquième axe porte sur les reprises hors cadre familial. Les enfants ne reprennent pas systématiquement l’exploitation et de nouveaux profils souhaitent s’installer. Nous devons donc adapter nos outils, notamment fiscaux, afin de faciliter ces transmissions et de mieux accompagner ces nouvelles formes de reprise. Si nous voulons maintenir un tissu agricole dynamique, nous devons accepter que la transmission de demain ne ressemblera pas toujours à celle d’hier. L’essentiel est que les exploitations continuent à vivre et à produire, quel que soit le profil du repreneur. Enfin, la sixième mesure vise à lever plusieurs freins structurels : l’accès au foncier, le renforcement d’un conseil agricole indépendant et la simplification administrative. Les prix des terres compliquent souvent les projets de reprise, tandis que les démarches administratives restent particulièrement lourdes. Nous devons permettre aux futurs agriculteurs de consacrer leur énergie à leur métier plutôt qu’à la bureaucratie. Au fond, ces six mesures poursuivent le même objectif : éviter que des exploitations viables disparaissent faute d’accompagnement ou de repreneur. Car derrière chaque ferme qui cesse son activité, c’est une partie de notre agriculture familiale, de notre tissu rural et de notre capacité à produire qui s’efface progressivement.

Un tel plan suppose néanmoins des moyens financiers importants. Dans un contexte budgétaire particulièrement tendu, la Wallonie a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions ?

La question que nous devons nous poser est peut-être inverse : avons-nous réellement les moyens de ne pas agir ? L’agriculture est une politique particulière parce qu’elle demeure fortement intégrée au niveau européen à travers la Pac. C’est pourquoi les discussions qui s’ouvrent actuellement sur l’avenir de la Pac seront déterminantes. Nous devons défendre une politique agricole forte, dotée d’un budget à la hauteur des défis auxquels les agriculteurs sont confrontés. Les enjeux sont nombreux : la souveraineté alimentaire, la transition climatique, le renouvellement des générations ou encore la rémunération du travail agricole. Nous savons que les prochaines années seront décisives et il est essentiel que la Pac conserve les moyens nécessaires pour accompagner ces évolutions. Mais au-delà des financements européens, la Wallonie devra également faire des choix. À mes yeux, investir dans l’installation des jeunes agriculteurs et dans la transmission des exploitations ne constitue pas une dépense parmi d’autres. Il s’agit d’un investissement stratégique. Si nous ne soutenons pas aujourd’hui celles et ceux qui souhaitent reprendre ou créer une exploitation, nous risquons demain de ne plus disposer du tissu agricole nécessaire pour assurer notre production alimentaire. Nous savons que près de 60 % des exploitations ont disparu en l’espace d’une trentaine d’années. Si nous poursuivons sur cette trajectoire, nous mettrons en péril le modèle agricole familial que nous affirmons pourtant vouloir préserver. Voilà pourquoi il me paraît indispensable de dégager les moyens nécessaires.

Le débat autour de la notion d’« agriculteur actif » revient régulièrement dans les discussions européennes. Quelle est votre position sur ce sujet ?

C’est un débat important parce qu’il est directement lié à la question du renouvellement des générations. Si nous voulons permettre à de nouveaux agriculteurs de s’installer, nous devons veiller à ce que les aides et les terres agricoles bénéficient effectivement à celles et ceux qui exercent une activité agricole réelle. Je pense néanmoins qu’il faut aussi tenir compte de la période de transition qui précède une reprise. À titre personnel, je suis favorable au maintien temporaire de certaines aides pour les agriculteurs qui approchent de la retraite lorsqu’ils s’engagent dans une démarche concrète de préparation de la relève. Cela peut constituer un levier utile pour organiser sereinement le passage de témoin et sécuriser l’avenir de l’exploitation. Il faut pouvoir accompagner cette période charnière. L’objectif n’est pas de pénaliser un agriculteur qui prépare activement son départ, mais au contraire de lui donner les moyens de l’organiser dans les meilleures conditions possibles afin de favoriser une continuité harmonieuse de l’activité.

Derrière cette question se pose aussi celle de certaines sociétés ou structures patrimoniales qui détiennent des terres agricoles et perçoivent des aides. Ce système vous paraît-il encore pertinent ?

C’est effectivement une question qui mérite d’être posée. Les aides de la Pac ont été conçues pour soutenir l’activité agricole et celles et ceux qui produisent au quotidien. Il est donc légitime de s’interroger lorsque certaines structures bénéficient de ces soutiens alors que leur implication dans la production est parfois plus indirecte. Nous devons veiller à ce que les moyens publics atteignent prioritairement les agriculteurs qui travaillent la terre, investissent dans leur exploitation, prennent des risques économiques et contribuent concrètement à notre production alimentaire. C’est d’autant plus important dans un contexte où l’accès au foncier devient de plus en plus difficile pour les jeunes agriculteurs et où les ressources budgétaires demeurent limitées. L’objectif n’est pas de stigmatiser qui que ce soit, mais de garantir que les aides restent cohérentes avec leur vocation première. La réflexion autour de l’agriculteur actif doit précisément permettre de s’assurer que les soutiens publics profitent en priorité à celles et ceux qui créent de la valeur, entretiennent les territoires et participent effectivement à la production agricole. Si nous voulons favoriser le renouvellement des générations et préserver un tissu agricole dynamique, nous devons nous assurer que les dispositifs de soutien bénéficient d’abord à ceux qui font vivre l’agriculture au quotidien.

Vous rencontrez régulièrement des agriculteurs sur le terrain. Quelle est aujourd’hui la phrase qui revient le plus souvent dans leurs échanges ?

Très souvent, j’entends la même interrogation : comment peut-on accepter que ceux qui nous nourrissent disparaissent progressivement de nos campagnes sans que cela ne suscite davantage d’inquiétude ? Je crois que cette question résume parfaitement l’enjeu auquel nous sommes confrontés. Derrière chaque exploitation qui cesse son activité, il n’y a pas seulement des bâtiments ou des hectares qui disparaissent. Il y a des familles, des savoir-faire, une activité économique, une présence humaine sur le territoire et une partie de notre capacité à assurer notre propre alimentation. Lorsque l’on parle de transmission agricole, on parle finalement de bien plus qu’une simple succession. On parle de l’avenir de nos campagnes, du maintien d’une agriculture familiale à taille humaine et de notre capacité collective à continuer de produire une alimentation de qualité à proximité de chez nous. C’est précisément pour cette raison que la transmission agricole ne peut plus être considérée comme une question secondaire. Elle est devenue un enjeu stratégique pour l’avenir même de notre agriculture et de notre souveraineté alimentaire.

Marie-France Vienne

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