Courrier des lecteurs : La Foire aux rêves
Le soleil de juillet plombe l’allée centrale de la Foire de Libramont où déambulent un jeune couple et leurs deux enfants. Que sont-ils venus chercher en ces lieux animés, bondés, éblouissants de couleurs rutilantes ? Des découvertes ? Des rencontres ? Des plaisirs ? La Foire vend-elle du rêve ?

Elle : élancée et gracile, visage poupin et boucles blondes.
Lui : plus petit et trapu, barbe poivre et sel de trois jours, cheveux gris fer.
Bébé rieur : jambes et bras dodus, yeux myosotis et comique petit chapeau de lutin. Elle gigote dans sa poussette protégée d’un parasol.
Bambin râleur : petit caïd, regard buté. Il cherche à arracher sa main de celle de son papa, lequel refuse de le lâcher.
– On va voir les moutons, Maman ? Vous m’avez promis ! Je préférais les alpagas et les poussins, moi ! À la Ferme Enchantée. Pourquoi on n’est pas restés là ?
– Regarde-moi cette moissonneuse-batteuse, Léo ! C’est ça, le progrès !
Du haut de ses 5 ans, Léo se sent minuscule, écrasé par les monstres de métal vert et jaune que lui désigne son père. En réalité, il a une peur bleue de ces engins monstrueux prêts à avaler la moitié de la Belgique pour leur quatre-heures. Ses rêves à lui ne vibrent pas au rythme rageur des moteurs. Il préfère plutôt murmurer à l’oreille des bêtes, loin du fracas des haut-parleurs, de l’odeur écœurante des bars à bière et des baraques à frites industrielles. Ses petits pieds commencent à racler le bitume. Sa maman le prend dans ses bras.
– Allez, viens Léo ! On va chercher l’Espace Bébé. Avant d’aller voir les moutons, je dois allaiter Iris ! OK, mon grand ? Et toi, Luca, tu restes ici ?
– Eh bien dis donc, ma poulette ! Depuis le temps ! Quels beaux enfants tu as ! Tu es toute fine : on ne dirait jamais que tu as eu des bébés. Et tu le nourris encore, ce gros lardon ?
– Bien évidemment ! Je veux le meilleur pour Iris !
– Tu n’as pas changé, Irène, depuis 7 ans qu’on ne s’est vues… Toujours mariée à ton agriculteur ?
– Ben oui, toujours mariée. Et toi ? Toujours avec ton routier ?
– T’es folle ! Je l’ai lourdé, ce con ! J’en suis à mon…, attends, à mon quatrième mec.
– Le père de ton gamin ?
– Euh non… Mais qui s’en soucie ? Pas moi, en tout cas !
– Et ton bodycount ? Tu en es à combien ?
– Bah… Je sais pas, moi ? 35 ? 40 ? 50 ? J’ai arrêté de compter…
Et toi ? Moins de 10, je parie.
– UN !
– Quoi ? Un seul ? T’es Sainte-Agnès, ou quoi ? Jeanne d’Arc ? Sans déconner ?
Allez, parle-moi de toi ! Tu n’as pas fait le concours de l’Agricultrice de l’Année ? Avec ta silhouette affolante et ton intelligence, tu aurais gagné à coup sûr !
– Ce n’est pas un concours de Miss ! Tu me connais, je suis une plante qui pousse à l’ombre, et je déteste la lumière.
– Ah bon ? Tu es une fermière comment, alors ?
– Comme ma maman…
– Une Tradwife ! Qui vit à l’ombre de son seigneur et maître, lequel lui fait plein d’enfants et l’oblige à s’occuper de ses mouflets pendant qu’il va boire des bières dans les stands. Tu trais les vaches matin et soir, je parie !
– Pas du tout ! Je vais très peu dans les étables. Luca travaille avec son père. Je gère notre ménage, mes enfants, la comptabilité, l’informatique, tout ce qui touche à l’administratif.
– Tu n’as rien à dire, quoi…
– Justement, c’est tout le contraire ! Quand vient un marchand, un banquier ou un représentant commercial, Luca les envoie près de moi et leur dit le plus sérieusement du monde : « Irène, c’est la reine. C’est elle qui gère tout. Je suis son ouvrier, c’est tout. »
– Tu te vantes, là ! Et tes gosses, ils feront la ferme avec vous ? Le slogan de la Foire est « Cultive ton Flow », j’ai lu, pour faire la promotion de la jeunesse. Tu vois, je m’instruis, et je m’intéresse à autre chose qu’au sexe…
– La jeunesse ? Tu n’as pas lu sur une pancarte : « Petits, on en rêve ; adultes on en crève ! ».
Mon petit Léo ne rêve pas du métier de son père, mais d’une autre agriculture.
– Mince ! T’es toi-même toujours autant dans tes rêveries… Ça a été vraiment chouette, de te revoir, Irène !
Allez, bye, ma poule ! À l’occasion, on se voit pour un barbecue, ou une petite sortie entre filles ? Il est grand temps que tu améliores ton bodycount, sapristi ! Non mais, sans blague !
Le petit Léo a suivi la conversation des deux femmes sans rien y comprendre, mais il s’est réjoui de voir les yeux de sa maman pétiller d’amusement. La jeune dame change le lange de son bébé et le trio part à la recherche de Luca.
– Quelle chance on a, Léo, d’avoir un papa comme lui, affectueux et toujours à la maison !
– Oui, mais c’est dommage qu’il n’aime pas les alpagas, ni les moutons, ni les lapins. Seulement les vaches et les tracteurs.
– Oui, dommage… Il ne voit pas assez le côté magique de l’agriculture, comme nous deux mon Léo.
– Comme nous trois, avec Iris.
– Tu as raison ! Allons chercher Papa, et rentrons vite à la maison, ou retournons à la Ferme Enchantée. Sur la grande foire, on ne sert que de la bière, des frites et des hamburgers au milieu des ferrailles sur roues. On vend trop peu de rêves…





