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Courrier des lecteurs : «Sors, sors, sors!»

Je ne parle pas souvent de mes vaches et pourtant… j’en ai. Encore surprise moi-même par cette nouvelle, ça fait quelques mois déjà qu’elles font partie du paysage de la ferme. C’était une activité considérée comme exclue il y a encore moins d’un an.

Temps de lecture : 6 min

Le pourquoi du comment ? Je vous passe les détails d’une corne bien enfoncée dans la jambe quinze ans plus tôt, une expérience qui eut l’effet d’une vaccination que je pensais définitive. Au mois de novembre dernier, aux prémices de la crise de la dermatose nodulaire en France, les voilà qui arrivent. Pour les accueillir, j’avais préparé la stabulation d’un tapis de paille jaune dorée, de nouveaux cornadis flambant neufs dont je n’ai compris le système bloquant il y a moins de 24 heures, d’abreuvoirs remis en état. Bref, elles étaient attendues avec impatience. Leur avantage à mes yeux, leur âge. Elles avaient entre 9 et 10 mois, ce qui me permettrait peut-être d’avoir moins peur d’elles. Finalement pas tant que ça. Je n’aurais pas osé mettre ma main dans leur gueule comme je le faisais petite avec les veaux de mon père.

Arrivées vers 23h40 la nuit, c’est mon père qui a accueilli le camion, immense. Démesuré. Tout sécurisé. Automatisé. Un monstre technologique sur roues, avec des vaches tranquilles tant le confort était assuré. On aurait dit les Spice Girls dans leur bus, film sorti en 1997, dont je regardais la K7 l’après-midi en catimini sur l’écran bombé de la télévision. Le lendemain matin, je ressentais évidemment une petite pointe d’excitation à aller à leur rencontre. Tous les jours, je les ai soignées matin et soir, les habituant à mon odeur, ma voix, mon appel. Une fois par semaine, je nettoyais la stabulation, les laissant profiter d’une petite parcelle pour partir au galop et revenir au soir au sec. Vraiment, si c’était comme ça, j’avais tort d’appréhender ces bêtes.

Au début du mois de mars, bien qu’on soit encore en hiver, les températures étaient déjà dignes d’un printemps avancé. J’avais l’intention de les laisser dehors une journée comme à mon habitude, le temps de nettoyer la stabulation. Si seulement… Ce jour-là, j’avais bien compris qu’elles ne reviendraient pas un seul jour de plus à l’intérieur, trop excitées par l’effervescence du printemps qui se mettait en place. Tout poussait à vue d’œil. Vous voyez, ces fameux jours de printemps où on ressent littéralement la nature en effervescence ? Où soi-même on a le feu aux fesses et où on court partout à travers la ferme pour rattraper les courtes journées d’hiver. À peine les premiers rayons de soleil percent le ciel gris, qu’on est déjà en retard.

Les semaines passent sans qu’il n’y ai de dégâts à déplorer. À mon retour de vacances, lors de ma première ronde, je constate quand même qu’une des bêtes quitte le troupeau. Elle peine à marcher, à s’alimenter et à s’hydrater. C’est une race robuste, garantie sans bobo, donc je lui envoie toute ma conviction qu’elle va s’en remettre. Le lendemain, je me résigne à ramener le troupeau afin de l’isoler. Entendez bien qu’il est hors de question de jouer au rodéo dans la prairie entre toutes ces bêtes pour tenter d’en attraper une qui ne sait déjà plus poser une patte. Bref, j’arrive à ramener le troupeau avec un ami. Déjà à ce stade, ça mérite une gommette. Évidemment que j’étais sur le quad. Ensuite, on parvient, toujours ensemble, à l’isoler et à laisser partir les autres. Je suis prête à recevoir la légion d’honneur du courage bovin. Le vétérinaire vient le lendemain et constate que je suis une poule mouillée face à mes propres bêtes. Pendant dix jours, je soigne ma vache du bout de mon bras que j’étends un maximum avec une mini-seringue de 20 cc prévue pour mes moutons. Ben oui, excusez ce manque de professionnalisme. Je n’ai pas encore eu le temps d’acheter la seringue adaptée, qui se trouve au bout d’une tige de 40 cm. Je rappelle, race rustique, sans tracas donc oui, quand ça m’arrange, je prends ces expressions au premier degré. Quelques jours plus tard, c’est une autre bête qui boite et entre-temps, la malade devient assez agressive à force de ne pouvoir rejoindre le troupeau. Rebelote, on ramène le troupeau.

Cette fois-ci, mon père m’assiste. En convalescence ces six dernières semaines, c’était son premier jour de reprise. J’appelle mes vaches et à ma grande surprise, elles accourent vers moi ! Gros pic d’adrénaline, je prends mes jambes à mon cou, je fonce dans la stabulation et saute par-dessus les cornadis. C’est fou quand même ce qu’on est souple quand on a peur. Dans l’effervescence, je dis à ma mère venue assister à la sécurité de mon père, d’aller chercher des seaux de farine à distribuer aux cornadis. « C’est quoi les cornadis ? » qu’elle me lance. Je reprends les seaux, étale la farine dans les crèches et j’attends que LA vache vienne prendre place. C’est évidemment l’une de plus hésitante pendant que les autres se régalent. Hop, elle est dedans, je m’accroupis à la poignée pour verrouiller les cornadis et… et… je décroche la poignée. Elle vient avec moi, devant mon visage. « Putain, elle est pétée ! » que je hurle de rage. Toutes les vaches sont évidemment ressorties. Entre-temps, nous avons un petit public de campeurs dans le couloir de service qui vient assister au spectacle de ces bêtes, qui ressemblent à peu de chose près à des mini-mammouth. Avec mon père, on décide de les « serrer » entre deux barrières mais… mais… les barrières sont trop courtes. « P’tiiiin ! » qu’on peut entendre siffler entre nos dents. On est évidemment plus modérés quand les campeurs sont là. On pousse de toutes nos forces, on arrive à les lier ! « C’est quoi la boucle ? » me demande mon père. Serrées comme ça, on ne voit plus que quelques têtes et surtout des dos. 4396. « Il y a une 94 ! » « Nan, c’est 96 ! ». On cherche… On la trouve mais elle est mal mise étant donné qu’on est équipé d’une mini-seringue. Mon père, très confiant tel un revenant de sa convalescence, rentre dans l’arène où il n’y a déjà plus de place. Les salers tentent de trouver de l’espace, bougent leur tête avec leurs cornes qui ont pris 20 cm supplémentaires depuis le printemps. Tout à coup, je crie « Sors, sors, sors Papa ! », voyant le troupeau s’agiter. Ma mère restée dans le couloir derrière les cornadis crie à son tour « Sors Antoine ! », « sors, sors, sors Papa ! ». La première injection est faite. 20 cc mais il en manque encore 10 cc. À nouveau, il y retourne, essaie d’arriver à son cou et repique la vache pour lui administrer la pénicilline. Il s’extirpe de ce nœud et je crie calmement « On ouvre les barrières ! Attention, tout le monde en sécurité, elles vont vouloir courir ». En effet, trop contentes de repartir en prairie, le troupeau quitte la stabulation au petit trot. Un calme serein du travail accompli s’abat sur la stabulation. Mon père, qui n’avait plus mis les pieds dans l’étable depuis deux mois, part dans un fou rire, ivre d’adrénaline. « Je me serais cru dans Fort Boyard ! – Sors, sors, sors ! et Félindra qui ouvre les barrières ! ».

Bref, tout ça pour dire que j’ai des vaches et que tout est sous contrôle.

Valérie Neysen

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