Accueil Politique

AgriPuls veut prendre le pouls du bien-être des agriculteurs

À l'occasion du lancement d'AgriPuls, dans le cadre de la Foire agricole de Libramont, nous avons rencontré Laurence Leruse, coordinatrice de l'Asbl Agricall. Elle revient sur les ambitions de ce vaste baromètre destiné à mesurer le bien-être psychologique des agriculteurs wallons. Une première en Wallonie, qui vise à dépasser le simple constat statistique afin de mieux comprendre le vécu des exploitants et d'adapter les actions de prévention aux réalités du terrain.

Temps de lecture : 7 min

Comment vont réellement les agriculteurs wallons ? Derrière les performances économiques des exploitations, les volumes de production ou les débats sur les politiques agricoles, la question du bien-être de celles et ceux qui travaillent la terre demeure largement méconnue. C’est à cette réalité que s’attaque l’Asbl Agricall avec le lancement d’AgriPuls, un dispositif inédit présenté à l’occasion de la Foire agricole de Libramont. Conçu comme le premier baromètre wallon consacré au bien-être des agriculteurs, il ambitionne de mesurer, à grande échelle, leur ressenti face aux multiples défis qui façonnent aujourd’hui leur quotidien. Plus qu’une enquête statistique, la démarche entend replacer l’humain au cœur des préoccupations d’un secteur en profonde mutation et fournir des repères susceptibles d’orienter les futures actions de prévention.

Depuis plusieurs années, le monde agricole évolue sous une pression croissante. Les effets du changement climatique se conjuguent à la volatilité des marchés, à l’augmentation des coûts de production, aux exigences administratives toujours plus nombreuses et aux incertitudes liées aux politiques agricoles. À ces contraintes s’ajoute un rythme de travail particulièrement soutenu, souvent marqué par l’isolement, la difficulté à prendre du repos et la responsabilité permanente que représente la conduite d’une exploitation. Autant de facteurs susceptibles d’altérer progressivement le bien-être psychologique des agriculteurs sans que cette réalité ne soit réellement documentée.

« Nous savons que les agriculteurs sont confrontés à de nombreux facteurs de risque, mais nous ne disposons pas aujourd’hui de données permettant de mesurer précisément leurs répercussions sur leur santé mentale », explique Laurence Leruse. C’est précisément cette lacune que l’association souhaite combler avec AgriPuls.

Donner une réalité statistique au vécu des agriculteurs

Concrètement, le dispositif repose sur un questionnaire anonyme qui interroge les agriculteurs sur de multiples dimensions de leur quotidien. Au-delà des caractéristiques de leur exploitation, les participants sont invités à évoquer leur qualité de sommeil, leur niveau de stress, leur charge de travail, leur satisfaction professionnelle, leur équilibre de vie ou encore leur sentiment d’épuisement. L’objectif n’est pas de poser un diagnostic individuel mais de dresser une photographie fidèle de la manière dont les exploitants vivent aujourd’hui leur métier.

« Nous nous intéressons véritablement au vécu des personnes », souligne Laurence Leruse. « Les changements climatiques, les contraintes administratives, les périodes de forte intensité de travail ou les difficultés économiques peuvent devenir des facteurs de risque. Nous voulons mesurer jusqu’à quel point ils impactent la santé mentale des agriculteurs ».

Si des indicateurs économiques permettent depuis longtemps d’évaluer la santé des exploitations, il n’existe en revanche pratiquement aucune donnée permettant d’appréhender celle des femmes et des hommes qui les font vivre. « En Belgique, nous ne disposons pas de véritable quantification du mal-être agricole », rappelle la coordinatrice d’Agricall. AgriPuls entend ainsi constituer une première base de connaissances sur laquelle pourront s’appuyer tant les professionnels de l’accompagnement que les pouvoirs publics.

L’anonymat constitue d’ailleurs un élément essentiel de la démarche. Aucune donnée personnelle n’est collectée et aucune adresse électronique n’est demandée. « Comme certaines questions touchent à la santé, au sommeil ou au degré de satisfaction, il était indispensable que les personnes soient totalement rassurées sur la confidentialité de leurs réponses », insiste Laurence Leruse. Les informations recueillies seront exclusivement exploitées sous forme statistique.

Comprendre les causes du mal-être

Pour Agricall, toutefois, les chiffres ne sauraient suffire. Car derrière une statistique se cache toujours une réalité humaine, souvent complexe, que les questionnaires ne permettent pas entièrement de saisir. L’étude comporte donc un second volet, plus qualitatif, qui reposera sur des entretiens réalisés directement dans les exploitations. Ces rencontres permettront d’explorer les raisons qui conduisent certains agriculteurs à exprimer un profond mal-être, mais aussi d’identifier les ressources sur lesquelles d’autres s’appuient pour continuer à exercer leur métier avec sérénité malgré les difficultés.

« Nous ne voulions pas nous arrêter à un simple constat statistique », explique Laurence Leruse. « Il est tout aussi important de comprendre pourquoi certaines personnes souffrent que d’identifier ce qui permet à d’autres de bien vivre leur profession ». Cette approche présente un intérêt particulier. Elle permettra non seulement de mieux cerner les mécanismes qui fragilisent les exploitants, mais aussi de mettre en évidence des pratiques, des organisations ou des stratégies personnelles susceptibles d’inspirer d’autres agriculteurs confrontés à des situations similaires. L’ambition est ainsi de nourrir une véritable culture de prévention plutôt que d’intervenir uniquement lorsque les situations sont déjà fortement dégradées.

Adapter les actions de prévention

Les enseignements tirés de cette vaste enquête devraient permettre à Agricall de faire évoluer son offre d’accompagnement. L’association souhaite affiner ses actions de sensibilisation, développer de nouveaux outils, adapter ses formations et cibler davantage les publics les plus exposés. L’analyse des résultats pourrait notamment faire apparaître des profils d’exploitations plus vulnérables que d’autres, en fonction de l’âge des agriculteurs, de leur type de production, de leur niveau de diversification ou encore de certaines périodes de l’année. « Si nous constatons que certains profils rencontrent davantage de difficultés ou connaissent une surcharge de travail particulièrement importante, nous pourrons adapter beaucoup plus précisément nos messages de prévention », explique Laurence Leruse.

Cette dimension temporelle constitue d’ailleurs l’une des originalités du projet. Les chercheurs savent que le moral des agriculteurs fluctue au fil des saisons, en fonction des travaux agricoles, des conditions climatiques ou encore des échéances économiques. Le questionnaire sera donc diffusé à plusieurs reprises afin de tenir compte de ces variations.

Une enquête déployée tout au long de l’année

Lancée officiellement le 24 juillet dernier, l’enquête sera ensuite proposée lors de la Foire de Battice avant d’être largement relayée, dès l’automne, par les partenaires d’Agricall, les organisations professionnelles, les centres de comptabilité agricole ainsi que l’ensemble du réseau associatif.

Le questionnaire est accessible en ligne via une page dédiée du site internet d’Agricall, mais également en version papier afin que les personnes moins à l’aise avec les outils numériques puissent elles aussi participer. Disponible en français comme en allemand, il nécessite une dizaine de minutes pour être complété. L’objectif est de recueillir un échantillon aussi représentatif que possible de l’agriculture wallonne. « Le ressenti d’un agriculteur n’est pas nécessairement le même lorsqu’il visite la Foire de Libramont que quelques semaines plus tard, au moment de rentrer le bétail ou d’affronter d’autres périodes particulièrement chargées », observe Laurence Leruse. Multiplier les phases de diffusion permettra ainsi de mieux refléter les réalités du terrain.

Quelques heures seulement après le lancement de l’opération, les premiers retours se révélaient déjà encourageants. Sur le stand d’Agricall, mais aussi dans les allées de la foire où plusieurs enquêteurs vont directement à la rencontre des visiteurs, les agriculteurs semblent accueillir favorablement cette initiative. « Les personnes trouvent important que l’on s’intéresse enfin à leur santé et à leur santé mentale », constate Laurence Leruse. Pour beaucoup, le simple fait que cette question soit posée constitue déjà une forme de reconnaissance d’une réalité longtemps restée dans l’ombre. Cette volonté d’agir en amont est au cœur de la philosophie d’Agricall. L’association espère toucher un public toujours plus large, y compris des agriculteurs qui n’ont jamais sollicité ses services. Car intervenir avant que les difficultés ne deviennent insurmontables demeure sans doute l’un des meilleurs moyens de préserver les femmes et les hommes qui assurent chaque jour la production alimentaire.

Une demande du Gouvernement wallon

Le projet AgriPuls ne naît pas d’une initiative isolée. Il répond à une demande formulée par le Gouvernement wallon, qui souhaitait disposer d’un outil permettant de mieux appréhender le bien-être des agriculteurs. Les organisations professionnelles ont également été associées à l’élaboration du questionnaire afin que celui-ci reflète au mieux la diversité des situations rencontrées dans les exploitations et n’oublie aucun profil d’agriculteur.

À terme, les résultats pourraient alimenter la réflexion des pouvoirs publics et contribuer à orienter certaines politiques d’accompagnement du secteur. Pour Agricall, il s’agit avant tout de construire des réponses fondées sur une connaissance objective des réalités vécues sur le terrain. Le nom choisi pour le projet résume d’ailleurs cette ambition. « Pulse, c’est la pulsation, le battement de la vie », explique Laurence Leruse. « Dans une exploitation agricole, le premier outil de travail, c’est l’être humain lui-même. Prendre soin de sa santé, c’est aussi prendre soin de sa ferme ».

À l’heure où l’agriculture fait face à des défis économiques, climatiques et sociétaux d’une ampleur inédite, AgriPuls rappelle ainsi une évidence souvent éclipsée : derrière chaque exploitation se trouvent des femmes et des hommes dont la capacité à continuer à produire dépend aussi de leur équilibre physique et psychologique. En donnant enfin une voix et une mesure à cette réalité, Agricall espère contribuer à faire de la santé mentale un enjeu pleinement reconnu du monde agricole.

Pour participer à l’enquête, rendez-vous sur le site www.agricall.be/agripuls.

Compléter le questionnaire ne vous prendra que 5 à 10 minutes.

Marie-France Vienne

A lire aussi en Politique

Consensus pour sauver la relève agricole

Politique La commission Agriculture du parlement européen a engagé, en juillet, l’examen du rapport de l’eurodéputée irlandaise Maria Walsh consacré à la relève générationnelle. Si les groupes politiques convergent largement sur le diagnostic, les solutions continuent d’opposer les familles politiques à l’approche des négociations sur la future Pac.
Voir plus d'articles