Courrier des lecteurs : rentrée des classes
J’ai perdu mon assistante ! Blonde et adorable, 14 ans, 1m75, amusante et agile comme un ouistiti, plus adroite que ses frères au volant d’un tracteur, intrépide et courageuse, quelquefois primesautière… Ma petite-fille a repris cette semaine le chemin de l’école, plutôt satisfaite de ses grandes vacances 2026 : coupe du monde de foot gagnée par sa nation favorite, longs après-midi de lecture, séjour en famille dans un Center Parc ardennais, trails et courses à pied avec son papa, et surtout, ajoute-t-elle pour me faire plaisir, journées de travail à la ferme de sa Mamy et son Papy !

« Chez vous, c’est chouette, on ne s’ennuie jamais ! Il y a toujours de quoi s’occuper ! ». Car pour Théa, rentrer des boules de foin ou vider le fumier des bergeries au chargeur articulé n’est pas du tout un travail, mais plutôt une sorte de jeu. Les périodes de canicule ne l’ont pas du tout incommodée, et elle n’est pas peu fière de sa peau hâlée, gagnée de haute lutte contre le soleil en subissant le harcèlement de sa Mamy : « Mets ton chapeau ! N’oublie pas de boire un grand verre d’eau toutes les heures, et de t’enduire d’écran total trois fois par jour ! Surveille Papy, qu’il mette bien sa casquette, et boive aussi ! ».
Elle a résisté à tout ça, et à plus encore quand elle a capté comme une gardienne de foot un gros agneau bondissant qui l’a traînée sur le béton ; lorsqu’elle a battu le record du 400 mètres-prairie à la poursuite de moutons fugueurs, afin de leur stopper l’accès à la grand-route ; quand elle a failli passer au travers d’une tôle Éternit en voulant récupérer un chaton sur un vieux toit… Et voilà Théa de retour à l’école, replongée dans ses chères mathématiques et ses sciences, amusée par le cours d’Évras (Éducation à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle, ndlr), noyée par l’ennui dans son néerlandais et son français.
« Dis Papy ? Tu n’as pas des idées pour ma rédaction de rentrée ? Une citation de John Lennon : « La vie, c’est ce qui arrive aux autres pendant que vous êtes occupé ailleurs. » ». La pauvre ! Quelle sera sa vie, et celle des jeunes gens des générations Z et Alpha ? Ils subiront les affres du réchauffement climatique, dans un contexte géopolitique instable, au sein d’une société désenchantée, esclave de l’argent… L’école les prépare-t-elle à ces défis monstrueux ? La vie réelle, c’est tout de même autre chose qu’un algorithme de mathématique, n’en déplaise aux doxa de notre société matérialiste.
L’école tue trop de rêves, chez nos enfants ! Elle leur apprend le cynisme, l’utilitarisme, le réalisme. Elle bride leur créativité, les forme à l’efficacité, à la rentabilité, à suivre le troupeau. « Je préfère jouer au foot, Papy, plutôt qu’au tennis ou au badminton comme les autres filles. Je me refuse à m’habiller comme elles, à détester les maths parce que ça me rendrait normale, à les suivre comme un mouton, comme une de tes stupides brebis qui s’engouffrent toutes bêtement dans un trou de la clôture, les unes à la suite des autres, et vont se perdre dans le maïs de ton voisin. Ça ne fait pas de moi un monstre, d’être différente, n’est-ce pas ? Dis-moi ? »
Les adolescents vous sortent de ces réflexions ! « De notre temps », dit le Vieux, les adultes ne nous prêtaient aucune attention ! On nous disait « Fait ceci, fait cela ! », et nous n’avions pas le choix. Nous étions bien plus nombreux il est vrai, dans des fratries de 5, 6, 7… 10 enfants, et nos parents géraient nos états d’âme à l’arrache, d’accord ou pas d’accord, pas le choix faut y aller. Eux-mêmes avaient connu une ou deux guerres, et avaient vécu leur jeunesse sous la férule d’un père et d’une mère qui ne pratiquaient guère les préceptes de Françoise Dolto. Nous-mêmes avons été éduqués de même, et avons fréquenté des écoles totalement ignorantes des théories de Maria Montessori…
À l’âge de ma petite-fille, j’étais en prison, au bagne dirais-je, enfermé en pension « parce que je le valais bien » dans une école catholique réputée, car mes parents étaient persuadés de me donner ainsi les meilleures chances dans la vie, et que ça flattait leur ego. Ils ont surtout réussi à me dégoûter absolument des études, en m’intégrant de force dans un troupeau d’élèves conduit à la baguette par des bergers en soutane. L’enfer des uns est souvent pavé des bonnes intentions des autres… Dieu merci, je n’ai pas répété ces erreurs, et mes enfants sont toujours retournés à l’école en chantant, et mes petits-enfants font de même ! Et les vôtres ? Chacun fait comme il peut, pas toujours comme il veut, et un adolescent n’est pas l’autre ! Le plus important n’est pas qu’ils performent, mais qu’ils se forment sans qu’on les déforme en leur inculquant une vision du monde froide et réaliste, où le plus fort écrase le plus faible, où il faut rester en rangs et se taire, suivre le troupeau sans réfléchir, en ligne droite, sans penser de manière arborescente.
« La vie, c’est ce qui arrive aux autres pendant que vous êtes occupé ailleurs. ». Je l’ai compris, mais un peu tard… Théa sera plus maligne !





