La terre et ses enfants

La terre et ses enfants

Dix-neuf heures, les derniers invités quittent la vieille demeure, et promettent de revenir bientôt pour le Nouvel-An. Julien et Julie, jumeau-jumelle, s’éternisent : ils désirent poser chacun une question précise à leurs grands-parents. Ils viennent de souffler trente-et-un printemps, le jour de la Saint-Nicolas. Après de longues études, ils sont bardés de diplômes et occupent de « belles places » au Grand-Duché du Luxembourg, avec des salaires mensuels à cinq chiffres, mais ne semblent pas si heureux que ça, visiblement…

Julien pose sa question à son grand-père. Les Ardennais appellent « Parrain » et « Marraine » leurs grands-parents. « Dis, Parrain Jules, voilà… (il hésite) Maman m’a dit de te demander. Voudrais-tu bien me vendre un hectare de prairie, pour y planter une forêt. Même ton champ le plus pauvre, le plus pentu, le plus marécageux. Vois-tu, j’aimerais me marier et avoir des enfants. Mais pour ceux-ci, je veux planter moi-même des arbres, pour capturer le carbone, pour lutter contre le réchauffement climatique, pour qu’ils aient une Terre respirable. Ton prix sera le mien. »

Le vieux paysan est interloqué, mais saisit parfaitement le sens de la démarche du « gamin ». «  Mon petit Julien écologiste, je t’aime bien. Je vais t’expliquer pourquoi je ne peux pas te vendre la terre. Le grand-père de mon grand-père est venu ici il y aura bientôt deux siècles. Il a défriché la lande, la forêt ; à la hache et la serpe, à la houe, à la pioche et la bêche. Il s’est construit une petite cabane pour y loger sa famille. Puis son fils a fait de même ; il a agrandi la maison, et tous les terrains autour. À sa suite, mon grand-père a bâti une belle ferme, a clôturé ses prés, a élevé du bétail. Puis mon père a pris possession de cette terre, de cette ferme. Je suis le dernier maillon de cette chaîne, puisqu’aucune de mes filles n’a pris la suite. J’ai loué nos champs à un agriculteur. Cette terre, vois-tu, nous l’avons mordue, domptée, apprivoisée. C’est une vraie richesse, qui a nourri plusieurs générations. Mais ta mère et ses sœurs vont la vendre. Elles ne connaissent pas le poids de la terre, sa vraie valeur. Elles ne voient que l’argent qu’elles pourront en tirer. Et te voilà, toi, avec tes idées farfelues, ta grosse voiture et tes beaux costumes, et tu veux un lopin pour y planter des arbres, gratter la terre et te casser les ongles, deux cents ans après un autre pauvre type, dont le sang coule un peu dans tes veines, qui s’est tué à la tâche pour en arracher les moindres racines. Mais je te comprends, tu sais, le monde a changé. Je ne veux pas te vendre, mais te donner la terre, pour que tu en fasses autant avec tes propres enfants et petits-enfants. Plantes-y ce que tu veux, mais ne la vends jamais. »

De son côté, Julie a une toute autre question à poser à sa grand-maman. « Dis, Marraine Maria. Comment as-tu fait pour rencontrer Parrain Jules, l’épouser et le garder pendant soixante ans ? Je voudrais fonder une famille, mais je ne trouve pas un homme qui me respecte et me comprenne, qui soit capable d’être le père de mes enfants. Je voudrais redevenir petite fille, tu te rappelles, travailler avec toi au potager, quand je venais en vacances à la ferme… »

Maria sourit, à l’écoute de la « gamine ». Elle lui raconte  : « Oh, tu sais, jeune fille, je te connais bien mieux que tu ne l’imagines ! Vois-tu, ma grand-mère a eu quatorze enfants, et ma mère presque autant. J’ai eu sept filles, un beau cadeau ! Puis ta mère n’a eu que trois enfants ; pour elle, c’était suffisant. Tes arrière-grands-mères collectionnaient les enfants, et toi, tu collectionnes les amants. Vous les appelez comment, déjà ? Ah oui, des petits copains ; des compagnons, si vous vivez ensemble quelques mois ; des partenaires, des petits amis, des plans cul pour un week-end ou une nuit. Je ne juge pas ; ainsi va la vie d’aujourd’hui. Les jeunes femmes « modernes » comme toi ne veulent pas s’attacher. Mais votre soif de liberté, tout à fait légitime il est vrai, vous la poussez trop loin. Elle vous attache les mains et vous noue les idées. Vous êtes comme des graines qui volent sans fin au vent, se dessèchent et finissent par mourir. Pour vivre, fleurir et porter des fruits, il faut se poser, ancrer ses racines dans le sol, s’attacher à la terre, se lier à quelqu’un, à quelque chose, accepter d’abdiquer certaines de ses convictions, de ses libertés. Crois-tu que je comprenne parfaitement ton grand-père après soixante ans ? Crois-tu qu’il me comprenne ? Est-il vraiment nécessaire d’être compris à cent pour cent, quand déjà on ne se comprend pas toujours soi-même ? Prends exemple sur la nature, sur les choses simples de la vie, et laisse-toi aller à ton instinct. C’est tout simple : pose-toi et enracine-toi, comme tes grands-mères l’ont fait avant toi, si tu veux faire germer et cultiver ton bonheur, sur les terres qui t’entourent. Reviens avec moi travailler au potager… »

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