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Corona-locavorisme

La pandémie de Covid-19 a bousculé notre monde d’une manière inimaginable. Chaque jour, de nouveaux indices nous font découvrir à quel point nos modes de pensée ont été modifiés par les diverses restrictions et toutes ces perspectives inédites, induites par la présence de cet envahisseur invisible. La nourriture, par exemple, est revenue au centre des préoccupations par la force des choses, avant toutes ces distractions « essentielles » qui accaparaient auparavant la plupart des activités, du style : voyages touristiques, shopping addictif, rendez-vous gagne-pain ou rendez-vous coquins, sorties bibitives et gourmandes, loisirs, sports, culture, etc.

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L’alimentation locale, tout particulièrement, s’est soudain vu parée de multiples qualités. L’esprit (mal)sain du coronavirus est descendu sur les consommateurs, lesquels ont pris conscience de leur vulnérabilité vis-à-vis des filières alimentaires, de leur dépendance envers des chaînes d’approvisionnements qu’ils appréhendaient fort mal et devinaient fragilisées par la crise sanitaire, au bord de la rupture. Des potagers sont apparus ici et là, enfin disons plutôt des tentatives de potagers. Tout ce temps libéré de force, -chacun chez soi et Dieu pour tous –, a incité les gens à cuisiner davantage, à partir de légumes, viandes et fruits achetés tout près de chez eux, chez des producteurs fermiers ou sur des marchés du terroir. Cela porte un nom : « locavorisme », dans le cas précis « corona-locavorisme », dévorer local pour cause de corona.

J’en ai parlé avec mon vieil ami Armand : il a souri de ces « comportements d’écureuil » (sic). Lui-même consomme local, dit-il en rigolant, puisqu’il achète la plus grande partie de sa nourriture à la supérette du coin ! Agriculteur à la retraite, il ne paraît pas ses 87 ans bien sonnés, ou si peu quand il raconte… Chaque lundi matin, il se rend à pied au magasin, à « la pâture des vaches », comme il dit, sa prairie expropriée voici longtemps pour y installer un zoning économique. Il connaît par cœur le chemin long de 400 mètres, depuis cette époque lointaine où il allait chercher avant, puis reconduisait le troupeau après la traite matin et soir, dès ses 6 ans. En 2021, il enfile son veston ou son anorak, coiffe sa casquette en été, son gros bonnet rouge et blanc du Standard de Liège en hiver, et marche sans se presser sur le piétonnier en traînant derrière lui une valise à roulettes récupérée auprès de sa fille. Masqué depuis la pomme d’Adam jusqu’aux yeux « comme un cambrioleur » (resic), il achète son beurre, du pain, des légumes surgelés (tout coupés pour faire la soupe), du riz et des macaronis, du Comté dont il raffole, du savon et toutes sortes de bricoles, comme il dit. Avant, il se rendait à la boulangerie « artisanale », au centre du village, mais il la boude depuis qu’il a appris que leurs pains, par ailleurs excellents, venaient précuits de Pologne et étaient bêtement passés au four, comme ceux de la supérette, tout en étant vendus plus chers.

Consommer local à tout prix ? Mais encore ? Armand n’est pas convaincu, car au cours de sa longue existence, il a connu des années de mauvaises récoltes, lors desquelles les Wallons étaient bien contents d’acheter du blé venu d’Ukraine ou d’Amérique. Lui-même, à son âge avancé, n’a plus de muscles ni de motivation pour cultiver un potager. Tout au plus, il accompagne et conseille sa petite-fille, laquelle a fait construire sa maison dans « l’enclos des truies » en face de la ferme ; elle télétravaille depuis le mois de mars, et s’est bêché un petit jardinet, pour « retrouver mes racines paysannes », dit-elle. Armand est tellement heureux de l’entendre ! Vive le corona-locavorisme ! Avec tout ce que les cochons y ont (…) pendant des dizaines d’années, elle aura de beaux légumes, c’est sûr ! Il seconde aussi son arrière-petit-fils de 7 ans, pour son élevage de lapins et ses 3 poules. Chacun, à son niveau, fait son petit possible, dit-il, mais il est quasi impossible de manger tout local, ne rien acheter ailleurs. Certaines années, on aurait faim, et d’autres, on aurait trop…

Et puis, que ferait le dernier agriculteur du village, avec ses 200 BBB, et ses 100 laitières holstein ? Les gens du coin sont dix fois trop peu nombreux pour consommer tout le lait et toute la viande qu’il produit. Le locavorisme, le végétarisme et tous ces nouveaux modes de consommation sont bien beaux, en théorie. Les bonnes volontés se heurtent souvent aux murs des réalités, hélas. Manger local et de saison est une véritable gageure, un défi difficile à tenir, pas aussi durable qu’il n’y paraît, un peu comme ces petits malins qui s’amusent dans les bois et les campagnes à récolter « local », et cuisiner des plantes sauvages, au risque de saccager la nature, de s’esquinter les intestins, les reins ou le foie en mangeant n’importe quoi, m’a dit Armand. Ou comme ces mangeurs de chauves-souris, de pangolins et de visons, lesquels, en Chine, du côté de Wuhan, auraient été sans doute mieux inspirés d’éviter leur marché « local » et de saison, et d’acheter plutôt du surgelé venu d’ailleurs, à la supérette du coin…

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