Le goût de la confiance

Le goût de la confiance

Les derniers nommés donnent la réponse, car en vérité, qui ne connaît les « bons » petits cubes Liebig ? Du nom du teuton baron Justus von Liebig, né en Hesse en 1803, et décédé en Bavière en 1873. Voilà un monsieur qui a bien occupé ses septante années de vie sur Terre ! Allemand, chimiste, 19e siècle, fils d’un droguiste, intelligence intuitive fulgurante : toutes les planètes étaient alignées pour le lancer vers les sommets de la recherche en sciences appliquées, vers des découvertes concrètes et leur commercialisation. Le bougre a même initié la renommée mondiale du « Made in Germany », à son corps défendant ! Quant à l’agriculture… Ses travaux ont carrément révolutionné l’agronomie, et dans la foulée, ont posé les fondations de l’industrie agro-alimentaire.

Ce Monsieur Liebig n’était pas un rêveur, un professeur Tournesol plongé dans des recherches abstraites, égaré dans un univers parallèle. Il vivait dans le monde réel, avec ses exigences et ses milliers de défis à relever, et voulait que la chimie s’applique aux besoins de la vie, tout simplement. Il n’hésitait pas à puiser autour de lui des connaissances, à « piquer » des idées à ses confrères et les adapter à ses recherches, à contredire et contester des théories de son temps, quitte à se faire des ennemis dans sa corporation. Le cerveau bouillonnant de Liebig découvrit ainsi quantité de produits, parfois sans le faire exprès. Son génie consistait surtout à repérer ceux qui seraient réellement utiles et exploitables. Par exemple, il « inventa » le chloroforme -plus besoin d’opérer à vif !- et la mélamine -qui fera fureur dans l’ameublement au siècle suivant, mais empoisonnera les bébés chinois en 2008 –, sans oublier ses recherches et mises au point des miroirs d’argent, du chloral (un solvant et désinfectant très puissant), de la levure chimique, du lait artificiel, de l’extrait de viande, des engrais azotés, du superphophate de chaux, etc, etc, etc.

Le jeune Justus, dès ses premières années d’études, s’intéressa au lien entre l’agriculture, la production alimentaire et le fonctionnement du corps humain. Liebig multiplia les analyses chimiques des sols, des végétaux et des animaux, faisant fi des théories empiriques des agronomes de l’époque. Il identifia ainsi les molécules constitutives des plantes et mit en évidence les besoins de celles-ci en azote pour synthétiser les protéines, azote protéique corrélé à celui de l’air et à l’ammoniaque des déjections animales et humaines. Ses détracteurs le moquaient pour ses approximations en biologie et surtout en botanique, ce qui ne l’empêcha pas de faire entrer la chimie dans l’agronomie, et par la grande porte ! Le concept d’« engrais chimique » ou « minéral » était né, et plus rien ne serait comme avant, quand ces produits « miracles » seraient produits industriellement au 20e siècle, et épandus sans retenue en agriculture moderne. Le chimiste allemand, anobli baron pour ses découvertes scientifiques déterminantes, considérait les sols comme des substrats physico-chimiques, vision lapidaire aux antipodes de l’agroécologie, et qui engendra l’exploitation sans retenue des terres arables dans notre système capitaliste !

Mais revenons aux célèbres et incontournables cubes de bouillon Liebig ! La légende veut qu’il mît au point un extrait de viande afin de sauver une petite fille atteinte de typhoïde et incapable d’avaler quoi que ce soit de solide. La chimie vint à son secours, tout simplement en dissolvant du poulet dans de l’acide chlorhydrique, pour en extraire les principes nutritifs. Il obtint ainsi un jus concentré en protéines vitales, et l’administra à la petite Emma, qui survécut et récupéra rapidement grâce à cette potion magique. Sa trouvaille n’allait pas rester dans le fond d’un tiroir. Quand on s’appelait Justus von Liebig, les choses ne traînaient pas ! Le « sirop de viande Liebig » fut bientôt vendu en pharmacie comme un médicament fortifiant. Un compatriote allemand, Christian Giebert, vivait en Uruguay où il gérait un latifundium grand comme la Wallonie, avec des dizaines de milliers de bovins élevés pour leur cuir. Il ne savait que faire de la viande et la laissait pourrir. Giebert proposa en 1853 à Liebig de récupérer avec lui ce « déchet », afin de produire du super-sirop à échelle industrielle. Le succès fut total et délirant ! Pour le contrer, les Britanniques imposèrent d’inscrire « Made in Germany » sur les étiquettes afin de dissuader leurs Îliens d’acheter la précieuse denrée en stimulant leur nationalisme, mais la mesure eut l’effet inverse, car cette mention devint un label de qualité, toujours reconnu de nos jours pour tout ce qui est fabriqué en Allemagne : voitures, machines, tracteurs agricoles, électro-ménager, etc !

Les produits Liebig sont encore consommés en quantité… industrielle en 2021, plus d’un siècle et demi plus tard ! Bourrés de graisse, de sel, d’exhausteurs de goût et autres joyeusetés, les cubes de bouillon et les soupes en sachet Liebig sont des avatars emblématiques de la junk-food, de la nourriture industrielle bourrée de chimie. Mais leurs campagnes publicitaires surfent sans vergogne sur l’engouement actuel pour les produits naturels, locaux, issus de l’agriculture biologique. « Le goût de la confiance », clament-ils aujourd’hui, sans aucun complexe ! Les temps changent : le père fondateur Justus von Liebig initia au 19e siècle la chimisation à tous crins de l’agriculture, et partant son industrialisation au 20e. Au 21e siècle, le diable s’est fait moine et prospecte, pour les légumes de ses soupes, l’agriculture de conservation des sols, la permaculture et autre maraîchage biologique. Autre temps, autres moeurs…

Absolument remarquable et fascinant, Liebig fait partie de ces gens qui ont changé le cours de l’histoire, de notre histoire, à la fois bon et mauvais génie de notre agriculture paysanne !

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