Le Grand Défi

Le Grand Défi

Quand on y songe, l’humanité est devenue sa propre victime, après s’être employée à asservir et saccager les autres formes de vie. Nous voilà mis sur le même pied d’égalité que toutes ces espèces vivantes disparues, ou mises en péril par l’exercice de nos activités ! Nous sommes bien peu de chose sur l’arbre des vivants, un bout de branche devenu trop lourd et trop gourmand. Tôt ou tard, avant quelques milliers d’années, de simples virus ou nos propres bêtises nous conduiront à l’extinction. La pandémie de Covid-19 n’est jamais qu’un coup de semonce ; d’autres virus aussi pathogènes -sinon davantage- attendent leur tour en rangs serrés. Les dinosaures, immenses et magnifiques, se croyaient les maîtres de la Terre ; il n’en subsiste que des oiseaux et de ridicules poulets. Nous sommes pourtant « sapiens », intelligents dit-on, et connaissons parfaitement les risques énormes que nos comportements induisent. Le dérèglement climatique réaffirme chaque jour son urgence, mais seules les catastrophes majeures nous émeuvent. Comme un gros chat repu, l’humanité ronronne et sursaute à peine quand un danger le réveille de sa sieste ; elle jette alors un coup de griffe, puis se rendort…

L’agriculture carbone n’est-elle qu’un de ces coups de griffe dans le vide, qui entamera à peine le problème ? À l’image des voitures électriques ? Des éoliennes -que les gens refusent près de chez eux- ? Des bio-carburants ? Des panneaux photovoltaïques et autres énergies renouvelables ? Toutes ces solutions apportent modestement chacune leur aide à la résolution du problème. L’agriculture, il est vrai, pourrait constituer un moteur très efficace pour capturer le CO2 dans le sol, par le biais de toutes sortes de processus naturels, photosynthèse en tête. Notre secteur a déjà consenti de gros efforts pour diminuer ses émissions de GES : il s’agirait là concrètement d’enrichir nos sols en humus ! Je vous épargnerai ici les chiffres barbares et barbants qui quantifient les possibilités de stockage, mais nul n’est besoin d’être grand clerc pour admettre leur gros potentiel. La Commission Européenne entend promouvoir cette pratique de « bon père -ou plutôt bonne mère- de famille », laquelle consiste à (re)mettre en œuvre des pratiques ancestrales : retour des prairies dans les rotations culturales, mariage de l’élevage et des cultures, techniques de non-labour, engrais verts, conservation des sols, implantations de haies vives et agroforesterie, agriculture de précision, etc.

Les agriculteurs qui réussiraient ainsi à stocker du carbone obtiendraient des « crédits carbone » qu’ils pourraient ensuite monnayer. À qui ? Comment ? La culture de carbone sera-t-elle rentable ? Les questions se bousculent. Il faudra mesurer l’augmentation du taux de carbone dans le sol, de manière objective et correcte, et dès lors mettre en place un système accrédité de certification. Bonjour les formalités ! Je vois d’ici toute une armée de fonctionnaires, une noria de véhicules d’inspection dans les champs, une multitude de labos supplémentaires!! Quelles fermes seront-elles concernées ? En Ardenne, par exemple, les terres et les prairies sont déjà très riches en humus : difficile d’encore stocker davantage et d’en être rémunéré ! Nous serions punis d’être les bons élèves historiques de cette agriculture carbone. Seuls les cultivateurs les plus intensifs, ceux qui ont déshumifié leurs terres de manière dramatique, pourront facilement améliorer la teneur en carbone de leurs sols. Les goulots d’étranglement d’une telle formule ne manquent pas. Il faudra imaginer un système équitable : récompenser les détenteurs de prairies permanentes, les encourager à persévérer dans cette voie, à planter davantage de haies vives par exemple ; inciter les cultivateurs du Bon Pays à enrichir leurs sols en humus, à installer des rangées d’arbres sur les grandes parcelles, pour le bien de leurs cultures et pour le stockage de CO2.

L’idée de délester l’atmosphère d’un GES aussi encombrant que le gaz carbonique, est certainement fort séduisante. L’agriculture pourrait répondre à ce Grand Défi, pour autant qu’il soit cohérent et s’applique au monde entier. Ce serait idiot de « recarboner » à grands frais nos terres en Europe, tandis que le Brésil et l’Indonésie continuent à brûler leurs jungles pour accroître leurs surfaces cultivables, d’où l’humus disparaîtra à une vitesse hallucinante. De plus, le Carbon Farming tel que le conçoivent les pays riches, est une entreprise de longue haleine : 20 à 30 ans selon les experts. Pour employer une autre expression anglaise, ne s’agirait-il pas là d’une opération de « Green Washing », de poudre aux yeux, une de plus ? Les détails pratiques de la nouvelle PAC apporteront divers éclaircissements sur le sujet, en espérant que la montagne n’ait encore accouché d’une souris verte, qui courra dans l’herbe, afin de résoudre le Grand Défi…

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