Comme un parfum de Libramont

Comme un parfum de Libramont

Invité chez un ami fermier, je me suis donc offert comme un parfum de Foire, ce dimanche en soirée, et me suis imaginé dans ce lieu mythique. Tout y était, panel odorant en contrastes mélangés : légers remugles d’étable, haleines de bière et frites exhalées, fragrances agréables et subtiles – féminines ou masculines ?- trop vite emportées par le vent, et pour coiffer le tout, fumet de grillade au feu de bois. Il ne manquait que les haut-parleurs des concours et les appels publicitaires, avec en fond sonore cette immense rumeur de foule en mouvement, épaisse et alanguie. J’allais oublier les conversations, les retrouvailles joyeuses et démonstratives, constellées d’embrassades et de poignées de main, celles d’avant le temps des masques et de la distanciation sociale… Ce temps d’avant revient tout doucettement, avec les vaccins et l’envie irrépressible de revivre des émotions interdites. J’ai pu le constater lors de ce dimanche au bonheur tranquille, au soleil enfumé par un barbecue dans une cour de ferme.

J’ai assisté à un échange vocal comme il s’en passe des milliers sous les tentes de Libramont, à bâtons rompus, digne d’un concours d’impro sur un ring familial, entre belles-sœurs encanaillées par un vin de sureau trop corsé, des super-nanas pas du tout du genre à tenir leur liesse en laisse ! Interdiction de parler de la Covid : celle qui prononçait ce mot tabou devait faire un « à fond », debout pieds nus sur la table ! Le sujet du jour était on ne peut plus agricole : le bio est-il crédible ? Vaste question existentielle chez des jeunes dames soucieuses de la santé de leurs enfants ! Elles étaient trois, comme les trois Grâces, ou les trois Parques, ou plutôt comme les trois mousquetaires, prêtes à pourfendre de leur langue-épée les idées trop convenues. L’une, vétérinaire, avait apporté un gros poulet de ferme élevé chez ses parents -un Coucou de Malines de 3 kg/carcasse –, ainsi que deux courgettes et des pommes de terre de son potager. L’autre, enseignante et tête en l’air, était allée le matin vite fait au supermarché, avait jeté pêle-mêle dans son caddie quelques paquets de chips, tubes de sauces, bières belges d’abbaye, mignardises sous plastique. La troisième, trader au GDL, avait réalisé des emplettes mûres et réfléchies dans une grande épicerie de produits locaux, certifiés Bio, « biotiful » selon ses dires : fruits, légumes de saison, quinoa cuit en salade bolivienne (si, si, cela existe !), pain de seigle au levain et fromages frais.

D’emblée, la trader, grande fleur néo-rurale sophistiquée, a ouvert les « hostilités »’ en taquinant la vété pour son poulet trop dodu, sûrement nourri au maïs et soja OGM issus de la déforestation de l’Amazonie. « Pas du tout », a rétorqué l’autre belle plante, authentique chardon ardennais, «  nourri avec de l’orge et pois cultivés dans nos champs ! ». La troisième larronne, petite souris citadine d’humeur joyeuse, suivait les échanges avec amusement, sans intervenir ; elle ne put pourtant s’empêcher d’asséner : « Le bio, dont tu parles comme du Graal absolu, c’est trop cher pour moi, désolée… ». La conversation, interrompue par le jappement aigu d’un chiot caressé avec trop d’empressement par un enfant, reprit de plus belle sur un autre sujet « tarte à la crème » : le bien-être animal ! Là, la vétérinaire avait beaucoup de choses à raconter, notamment ses stages d’étudiante à Liège en abattoir, avec quelques récits terrifiants à vous couper l’appétit (surtout lors d’un barbecue…). Entre autres récits « glorieux », elle décrivit l’abattage rituel haläl, comment la vache se retrouvait coincée dans une caisse, retournée les quatre pattes en l’air, puis la gorge tranchée en laissant échapper un horrible râle d’agonie, tout agitée de convulsions, tandis qu’un flot de sang giclait de la plaie béante. Les deux autres en riaient pourtant, mais jaune, persuadées que la vété en rajoutait pour épater la galerie, qu’une telle mise à mort était impossible. Les enfants écoutaient, peu rassurés, et les trois drôles de dames se mirent très vite à parler d’autre chose, de végétarisme surtout, la jeune citadine susurrant innocemment que « les carottes crient en silence, sûrement, quand on leur croque la tête… ».

En fin de soirée, balle au centre, les trois loustics convinrent qu’il faut acheter des aliments issus d’une agriculture raisonnée, consommer des produits locaux, et si possible de saison. Il régnait ce soir-là une atmosphère bienveillante, nimbée de fumée de barbecue, pour une union sacrée d’enfants de la terre : comme un parfum de Foire de Libramont…

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