Pour 0,3399 Fb de plus…

Pour 0,3399 Fb de plus…

Les échelons de notre échelle financière ont été dramatiquement raccourcis, de quoi rater des marches et se casser le portefeuille. En ce qui me concerne, un détail apparemment insignifiant m’est surtout resté en travers de la gorge : ce 0,3399 Fb trop souvent « oublié »’ au-delà des 40 Fb que compte chaque euro.

La genèse de l’Euro a tout d’un polar à rebondissements. Depuis ses débuts, la construction de l’Europe s’est accompagnée régulièrement de poussées de fièvre, guéries à chaque fois tantôt par une réforme, tantôt par de longues discussions accompagnées de réajustements. C’est ainsi que l’Union avance par à-coups, comme une plaque tectonique qui glisse sous un continent en remodelant sa géographie. La CEE – mamy de l’UE – fut créée dans la décennie d’après-guerre, afin de tisser des liens pacifiques entre des nations belliqueuses saignées à blanc et de mettre sur pied un grand marché intérieur semblable à celui des États-Unis d’Amérique, gage de paix et de prospérité. En 1958, le marché commun fut porté sur les fonts baptismaux, mais ses parrains et marraines savaient pertinemment bien que cela ne marcherait pas si on n’allait pas plus loin. Un marché commun sans uniformisation des normes socio-économiques et techniques était une pure utopie, car il laissait la part belle aux concurrences déloyales. Cela dura jusqu’en 1980, de crises en contentieux, de sommets houleux en marathons, d’impasses en dénouements plus ou moins heureux.

En 1984 fut créé le marché unique, avec libre circulation des marchandises et des capitaux, ainsi qu’une volonté d’harmonisation de ces nombreuses normes dites « techniques ». Les eurocrates savaient déjà alors que cela ne marcherait pas si facilement, car les monnaies multiples créaient encore des distorsions de concurrence, de dévaluations en stabilisations. Début des années ‘90, rebelote : crise d’indigestion et traité de Maastricht ! La prise d’une bonne cuillerée de bicarbonate de soude s’imposait. Ainsi naquit l’euro, monnaie unique d’un marché unique, en toute logique. Là encore, les graines de futures crises étaient semées à la volée, ce dont avaient conscience les technocrates financiers de l’Europe. Elles n’ont pas tardé à germer. Certains pays de l’UE n’ont pas voulu de l’euro ; d’autres n’avaient pas les reins assez solides pour supporter les surcharges ; d’autres encore trichèrent sur leurs capacités. Et puis, les disparités étaient trop grandes, en termes de salaires, de productivité, de PIB.

Les écarts de compétitivité restaient et restent aujourd’hui encore trop importants. Les États jouent sur les taux de TVA, les aides nationales déguisées, ou font joujou avec leur dette publique. Pour discipliner ces comportements peu europhiles, une kyrielle de directives hypocrites est promulguée à rythme régulier, tandis que la constellation parlementaire et administrative européenne enfle démesurément. La PAC et sa galaxie sont piégées dans ce maelström cosmique de bureaucratie. Et surtout, les Traités de Nice, Amsterdam et Lisbonne l’ont démontré : chaque pays veut manger au restaurant de l’Union, mais aucun ne désire vraiment payer l’addition à la place des nations les plus faibles. Dès lors, seuls 12 pays ont adopté l’euro en 2002, rejoints depuis lors par 7 autres dans ce qu’on appelle triomphalement la « Zone Euro ».

Voici 20 ans, nous avons très tôt appris qu’un euro valait 40,3399 francs belges (1 € = 40,3399 Fb). Tout de suite, la plupart des Belges ont arrondi l'€ à 40 Fb. Par cette conversion simpliste, ce 0,3399 Fb oublié nous faisait perdre ou gagner à chaque transaction, mine de rien, 0,84 % de la somme totale. Depuis vingt ans, les plus malins marchandent et achètent nos vaches en Francs belges, tandis qu’on nous vend les intrants et les machines en bels euros sonnants et trébuchants. Ce 0,3399 Fb, multiplié des centaines de milliers de fois lors des innombrables achats et ventes, représente au final des sommes rondelettes, si on ne décide pas, une fois pour toutes, d’abandonner la conversion en Francs belges.

Par exemple, quand un marchand vous achète, encore aujourd’hui, une vache à 80.000 Fb au lieu de 2.000 €, il vous la paye 1983,15 €, et vous « perdez » donc 6,85 €, soit 276,33 Fb. Le jour où vous lui achetez un taureau de saillie, il vous le vend en €, bien entendu… Comme la toute grande majorité des agriculteurs wallons de 2022 sont âgés de plus de cinquante-cinq ans, ils « pensent » et calculent encore en francs belges, ce qui les rend vulnérables à la perte institutionnalisée et systématique de ces 0,3399 Fb par euro, soit 0,84 % de leurs ventes d’animaux ! Les habitudes ont la vie dure, et vingt longues années n’ont pas suffi pour s’en débarrasser, dans la plupart des fermes.

A contrario, surtout chez les jeunes, le côté ridicule des chiffres en euros par rapport à ceux en Francs belges, leur fait oublier toute prudence. Ils s’endettent de manière absolument délirante. J’ai entendu parler d’un emprunt de reprise avec construction d’une étable, pour un montant hallucinant de deux millions d’euros, soit quatre-vingts millions et 679.800 Francs belges ! Notez ici que les 0,3399 Fb/€ donnent ces 679.800 Fb. Voici vingt ans, un million de Francs belges constituait une solide réserve de trésorerie, tout à fait rassurante ; aujourd’hui, ce million de Fb converti en vingt-cinq mille euros ne représente plus grand-chose dans le budget d’une exploitation agricole, à peine de quoi payer quelques factures. Notre avoir est divisé par 40 et des rawettes !! Le coût de la vie est surmultiplié !

Songer à toutes ces choses donne le vertige. Mille fois hélas, la mise en « quarantaine » de nos Francs belges en Euros nous a appauvris, voici vingt ans, quoi qu’on en dise. Sans compter ce maudit 0,3399…