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Slow Food et IPES-Food : «Les systèmes alimentaires durables sont le seul rempart à l’insécurité»

Alors que l’on peine à sortir d’une douloureuse pandémie qui avait déjà questionné l’accès à l’alimentation, le conflit russo-ukrainien nous replonge brutalement dans l’incertitude en provoquant une onde de choc sur les marchés agricoles, perturbe le commerce international et fait planer le risque de l’insécurité alimentaire. Et pourtant, des éléments de réponse se dessinent…

Temps de lecture : 8 min

Ils sont le fruit de réflexions émanant conjointement du mouvement Slow Food et de l’initiative transdisciplinaire IPES-Food (Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables), qui s’inscrivent dans une approche holistique des systèmes alimentaires afin de leur faire rencontrer des objectifs environnementaux, sociaux et de santé publique.

Urgence de l’actualité oblige, Carlo Petrini, fondateur de Slow Food, et Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation et co-président de IPES-Food sont venus, voici quelques jours, au cœur de Bruxelles, pour présenter puis échanger sur les moyens de progresser vers une agriculture et une alimentation plus durables.

Plaidoyer pour la stratégie « De la fourche à la fourchette »

Ils sont tout d’abord attachés à défendre la stratégie européenne « De la fourche à la fourchette » annoncée en mai 2020, résultant d’un travail mené par des ONG, des eurodéputés, des membres de la commission, du comité économique et social européen, des scientifiques, pour réfléchir à la façon d’aller vers davantage de cohérence entre les différentes politiques sectorielles qui toutes affectent notre alimentation. C’est l’agriculture, la santé, l’environnement, le social, le commerce.

L’Egypte, qui était auparavant un grand producteur de blé grâce à la fertilité du Nil,  achète aujourd’hui 80% de cette matière première à l’Ukraine, après la chute  de sa production due à l’urbanisation et la désertification.
L’Egypte, qui était auparavant un grand producteur de blé grâce à la fertilité du Nil, achète aujourd’hui 80% de cette matière première à l’Ukraine, après la chute de sa production due à l’urbanisation et la désertification. - Photoagriculture - stock.adobe.com

Pour Olivier de Schutter, il s’agit d’un projet « non seulement extraordinaire par le contenu avec des engagements très forts, tels que les 25 % des terres agricoles en bio à l’horizon 2030, la réduction de 20 % de l’usage d’engrais azotés, mais aussi par un remarquable esprit de conquête démocratique puisque la commission avait réussi, avec la société civile, à mettre une véritable politique alimentaire à l’agenda européen ».

Selon le co-président de IPES-Food, il y a malheureusement eu un hiatus entre l’ancienne commission qui avait proposé la réforme de la PAC, et celle qui a été élue en mai 2019 et qui n’a pas véritablement revisité les fondamentaux pour l’aligner sur les nouvelles stratégies du Pacte Vert européen.

De son côté, Slow Food soutient les mesures d’urgence pour soutenir les populations vulnérables, mais estime que le retour en arrière de plusieurs mesures écologiques inscrites dans cette nouvelle orientation européenne saperait complètement la direction prise par la commission dans le cadre de son Pacte Vert pour assurer la sécurité alimentaire à long terme.

Car « si les mesures de soutien d’urgence à court terme sont importantes, elles ne remplacent pas l’importance de réorienter le secteur alimentaire à long terme vers la durabilité et la résilience » a indiqué Carlo Petrini.

Augmenter la production pour calmer les marchés ?

C’est la situation des pays qui ont augmenté au fil des années leur dépendance à l’égard des importations de céréales qui inquiète au plus haut point le co-président de IPES-Food.

« On l’avait déjà constaté avec la crise alimentaire de 2008 et ceux qui avaient insuffisamment investi dans les cultures vivrières et qui ont été confrontés à une augmentation des prix de l’ordre de 200 % pour le blé, le maïs, le soja et le riz ».

L’histoire se répète malheureusement pour l’Égypte (qui était auparavant un grand producteur de blé grâce à la fertilité du Nil, mais achète aujourd’hui 80% de cette matière première à l’Ukraine, après la chute de sa production due à l’urbanisation et la désertification), la Somalie, le Yémen.

Mais surtout pour le Liban, dont 80 % de la population ont sombré dans la pauvreté au cours de ces deux dernières années en raison de la livre libanaise qui avait déjà subi une chute de 90 % avant le début de la guerre en Ukraine, par rapport à fin 2019. Ce qui a extrêmement renchéri tous les produits qu’il importe.

Faut-il pour autant augmenter la production afin de calmer les marchés ? S’il comprend ce réflexe, M. de Schutter n’y adhère pas pour la simple raison qu’il ne s’agit pas d’un manque de stocks ou de volumes au niveau des récoltes, mais d’une extrême dépendance de certains pays, lesquels ont sous-investi dans leurs productions, aux exportations russes et ukrainiennes.

À elles deux, l’Ukraine et la Russie fournissaient environ 30 % des exportations mondiales de blé, et en ce moment, 6 millions de tonnes de blé dorment dans les cales des navires bloqués sur la mer Noire.

Nous sommes dans une situation où nous avons deux plaques tectoniques qui sont en conflit.

D’un côté, on a privilégié, dès les prémisses de la PAC, l’idée qu’il fallait réaliser des économies d’échelle, favoriser les grandes monocultures récoltées de façon fortement mécanisée parce que c’était la manière la plus efficiente de produire à des prix abordables.

L’on a aussi développé l’idée que chaque région devait se spécialiser en regard de ses atouts en pariant sur le fait qu’elle pourra importer ce qu’elle ne produit pas sur son sol.

C’est l’image d’une agriculture moderne, industrielle qui a longtemps paru être la solution dans l’objectif, voire l’obsession, de faire baisser les prix pour le consommateur final. Elle a été bien aidée par les subventions du premier pilier de la PAC qui s’inscrivaient dans une démarche de garantie de la sécurité alimentaire.

De l’autre, sont venues interférer, depuis quelques années, des considérations sur la santé des sols, la conservation de la biodiversité, la santé des consommateurs, le bien-être animal, l’antibiorésistance, autant d’éléments qui ne sont plus liés à la question des volumes et des prix.

Au centre, se trouve une PAC qui a voulu se verdir depuis 1993 et la stratégie alimentaire « De la fourche à la fourchette » qui veut désormais orienter les politiques européennes.

Le conflit russo-ukrainien, la pandémie de Covid-19 ont démontré la fragilité de nos systèmes agro-industriels

Pour Olivier de Schutter, « il ne faut pas voir les crises comme des problèmes de production et y sacrifier la transition agroécologique. Car les stratégies du Pacte Vert ne sont pas juste là pour préserver la santé des sols et des humains ».

Elles sont là pour bâtir la résilience basée sur une production moins dépendante des intrants externes, qui recycle des déchets agricoles en intrants en s’inscrivant dans une démarche d’économie circulaire.

Ces stratégies constituent une manière d’organiser les circuits de production qui relient les producteurs locaux aux consommateurs de manière à réduire l’énergie requise pour le transport mais aussi créer des solidarités au sein d’un territoire et, enfin, de diminuer les dépendances aux marchés et à la volatilité qui s’y manifeste.

« Ce sont des stratégies de résilience face à des chocs économiques, géopolitiques et cette crise ukrainienne nous rappelle la fragilité des systèmes comme l’avait déjà fait la pandémie de Covid-19 où nous avions connu des ruptures dans la chaîne d’approvisionnement avec des travailleurs saisonniers (et souvent exploités) qui ne pouvaient plus voyager. Une main-d’œuvre dont certains pays et régions (Flandre, Pays-Bas, Espagne)se sont trouvés privés quasiment du jour au lendemain ».

À chaque fois que l’on a une crise, on arrive au même constat : il aurait fallu s’y préparer et l’anticiper. C’est pour cette raison qu’il faut une « gouvernance de la transition » indique encore Olivier de Schutter.

« La commission

ne doit pas céder

aux récits productivistes »

Pour Carlo Petrini, il est rassurant de lire que la commission souligne la nécessité d’une réorientation fondamentale de l’agriculture et des systèmes alimentaires de l’UE vers la durabilité. Cette volonté est toutefois contredite par la dérogation aux mesures de verdissement visant à mettre en production des terres agricoles supplémentaires.

Pour Olivier de Schutter, les stratégies du Pacte Vert sont là pour bâtir la résilience basée  sur une production moins dépendante des intrants externes, qui recycle  des déchets agricoles en intrants en s’inscrivant dans une démarche d’économie circulaire.
Pour Olivier de Schutter, les stratégies du Pacte Vert sont là pour bâtir la résilience basée sur une production moins dépendante des intrants externes, qui recycle des déchets agricoles en intrants en s’inscrivant dans une démarche d’économie circulaire.

Et de préciser que « la commission ne doit pas céder aux intérêts à courte vue et aux récits productivistes qui ont été démantelés depuis longtemps par la science » a-t-il déroulé avant d’ajouter que « nos décideurs doivent faire preuve de courage pour poursuivre la seule solution qui assurera la sécurité alimentaire aujourd’hui et dans le futur : la réorientation de nos systèmes alimentaires vers l’agroécologie dès maintenant ».

Le mouvement Slow Food regrette les attaques répétées de l’industrie agroalimentaire et de ses lobbies contre la stratégie « De la fourche à la fourchette », qui ont gagné en force depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine, poussant à retarder, voire à abandonner, la transition vers des systèmes alimentaires durables basés sur des pratiques agroécologiques.

« Cela ne fera qu’affaiblir la résilience de notre système alimentaire face aux chocs, y compris ceux liés à la crise climatique » a déploré Carlo Petrini.

« Nous avons vu que leurs tactiques ont réussi à convaincre la commission de retarder la révision de la directive sur l’utilisation durable des pesticides (SUD, Sustainable Use of Pesticide Directive) plutôt que de la renforcer de manière significative comme le demandaient plus de 70 organisations » a-t-il encore regretté.

L’agroécologie et les circuits courts, une stratégie résiliente

Le facteur principal qui explique la hausse des prix actuelle est l’utilisation massive des énergies fossiles dans les systèmes de production agricole : engrais et pesticides, tracteurs et moissonneuses-batteuses, transports des matières premières et transformation. À tous les maillons de la chaîne, le système agro-industriel consomme énormément d’énergie et dépend fortement des évolutions du cours du pétrole et du gaz.

Mais il y a d’autres liens entre le marché des denrées alimentaires et celui de l’énergie. Parmi les produits financiers que vendent les banques figurent des « fonds indiciels de matières premières » composés, dans des proportions fixes, de pétrole et de gaz, de minerais et de produits agricoles. Autrement dit, quand le cours de l’énergie augmente, de manière mécanique les prix agricoles augmentent également.

La seule stratégie résiliente pour nous protéger de cela est de délier les marchés agricoles des marchés de l’énergie.

Pour Olivier de Schutter, cela suppose d’arrêter d’encourager le développement des agrocarburants, d’encourager les circuits courts, qui sont moins dépendants d’énergie pour le transport et la transformation, de soutenir des méthodes de production agroécologiques beaucoup moins gourmandes en énergie.

« En termes de qualité de l’alimentation, de santé des sols, de coûts de production, de création d’emplois, ce tournant vers l’agroécologie coche toutes les cases ».

Marie-France Vienne

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