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Les derniers paysans

L’agriculture est plurielle, et s’exerce de multiples façons. Chaque exploitation développe sa propre originalité, adaptée qu’elle est aux défis de son époque, à son terroir, sa situation familiale, son environnement social et économique, ses traditions, l’âge et la santé de ses acteurs.

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Son dynamisme – ou son apathie – est lié à ces divers facteurs, mais également à des impondérables : la chance, les qualités et les défauts particuliers… Bref, chaque ferme est unique et possède son propre Adn. C’est pourquoi découvrir une autre forme d’agriculture est toujours éminemment instructif et passionnant ! J’ai eu dernièrement le plaisir et le privilège de visiter une pépinière à Lesdain, commune de Brunehaut, près de Tournai. J’y ai rencontré de véritables paysans, dans toute la noblesse du terme.

À une certaine époque et pendant trop longtemps, le mot « paysan » était chargé d’une connotation négative, et désignait les rustauds des campagnes, pas très intelligents et peu instruits, tout juste bons à gratter la terre, à vivre au cul des vaches et des cochons ; des gens durs à tâche, fatalistes et superstitieux, pétris de religion et braves comme un troupeau de moutons, exploités sans vergogne et qu’on envoyait à toutes les guerres pour servir de chair à canon, génétiquement programmés pour obéir et subir toutes les avanies de la part des maîtres et possesseurs. Pour se faire une idée de la « haute » estime dont bénéficiait notre profession au 19è  siècle, il suffit de lire par exemple les romans bien-pensants de la Comtesse de Ségur, de George Sand (La Mare au Diable, La Petite Fadette) ou les descriptions très dures d’Émile Zola (La Terre).

Au 20è  siècle, la paysannerie a gagné peu à peu – fort lentement hélas ! – ses premiers galons, une certaine forme de respect et d’estime, tandis qu’elle s’effondrait sur elle-même au fil des décennies et des progrès qui la transformaient en une activité motorisée et mécanisée. Ce « respect » a surgi du gazon des consciences comme une fleur timide et sauvage, à l’occasion des deux guerres mondiales, quand les villes industrialisées se sont rendu compte que les aliments venaient de la terre, et si celle-ci perdait ses paysans pour la cultiver, la famine suivrait à coup sûr… Le terme « paysan » s’est paré d’une aura davantage positive, mais sans perdre ce petit côté dénigrant qui collait comme de la bou(s)e à ses basques et ses gros souliers…

On désigne aujourd’hui les métiers de la terre sous d’autres appellations : agriculteur, fermier, cultivateur, éleveur, exploitant agricole, viticulteur, fruiticulteur, arboriculteur… et pépiniériste. Justement ! Un pépiniériste de Lesdain m’a soufflé un jour ces différentes réflexions au sujet du terme « paysan », et m’a invité chez lui pour comprendre pourquoi il se revendique comme un véritable paysan ! Selon lui, pour accéder à ce titre respectable entre tous, il faut lutter au corps à corps avec la terre, à l’arme « blanche » : bêche pour planter et déplanter, binette pour sarcler, sécateur et couteau pour écussonner et greffer, barre à mine pour fixer des tuteurs. Un bon conseil, prenez garde à vos doigts quand vous serrez la main d’un(e) pépiniériste ; ne l’affrontez surtout pas (il ou elle) au bras de fer ! Ils ont acquis une poigne incroyable, à force de jouer du sécateur, de porter, arracher, sarcler…

Une pépinière, c’est tout un monde, très différent d’une ferme d’élevage ou de grande culture. Celle que j’ai visitée achète des plantules et amène les arbres à l’âge adulte, tandis que d’autres se spécialisent dans les semis de graines, dans les plants forestiers, les haies vives… Lesdain est depuis deux siècles un village de pépinières, destinées surtout à produire des arbres fruitiers, des tilleuls, peupliers, saules, et des arbustes ornementaux spectaculaires aux noms latins fort étranges. C’est absolument fascinant de se promener au milieu d’une « forêt » de petits arbres attachés à des tuteurs de bambou, alignés au cordeau sur d’interminables planches parfaitement sarclées.

Quel boulot monstrueux à fournir ! Écussonner, par exemple. Penché en avant, il faut détacher un petit écusson d’un arbrisseau pas plus haut que 60 cm, pour y coller à la place l’écusson d’une variété plus productive. La ligne devant vous fait cent mètres, avec un plant tous les 60-70 cm. Plant après plant, jambes écartées et corps cassé à angle droit sans rien pour s’appuyer. C’est un véritable travail de bénédictin ! Toute la famille participe : les parents, les enfants dès 7 ou 8 ans, une sœur, la grand-maman de 75 ans. Être paysan, c’est aussi travailler en famille, apprendre le tour de main dès le plus jeune âge, et venir encore aider quand le poids des ans vous brise les reins.

Être paysan, c’est aussi réfléchir à adoucir ses peines, s’inventer des outils, imaginer des systèmes mécaniques animés par un tracteur agricole adapté. Souder, sertir, ajuster, meuler… Essayer, corriger, réparer, se renseigner, échanger des connaissances, s’entraider entre pépiniéristes, répondre à des questions. Comment travailler en hauteur quand il s’agit de greffer ? Comment déraciner un arbre et lui garder une belle motte ? Pour chaque problème, il est impératif de trouver une solution, sous peine de se tuer à la tâche ou de perdre un marché ! Tout est lourd, tout est dur ; il faut garder l’esprit clair malgré la fatigue, anticiper la demande future, quand on sait que cinq années se passeront entre la mise en terre de la plantule et la vente de l’arbre…

Le métier se perd, même à Lesdain… Être pépiniériste s’accommode mal des contraintes multiples inventées par le monde moderne : contrôles de l’Afsca et formalités administratives à n’en plus finir, artisanat mis à mal par la concurrence des pépinières industrielles, décisions politiques pour le moins absurdes, exigences sociétales… Rien ne leur est épargné, à l’image de tous les agriculteurs ! Mais eux ont gardé ce contact rapproché avec leur terre limoneuse, cette approche familiale, cette danse des outils manuels, au corps à corps avec les végétaux qu’ils redessinent et conditionnent dans un labeur sans fin. Alors je dis : « Respect » !

Des paysans véritables ? Sans aucun doute ! Parmi les derniers dans nos régions…

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