ou toujours largement indispensables ?
Une année qui fera date !
La saison culturale 2016 s’est distinguée par de fortes pressions de maladies, des attaques prolongées de ravageurs et une météo très atypique. Cette situation apporterait-elle la preuve que la protection chimique des cultures demeure indispensable pour préserver les rendements et la rentabilité des producteurs ?
Couvrant une part croissance de la surface agricole utile en Belgique, la pomme de terre illustre bien le rôle majeur de la phytopharmacie dans la préservation des cultures. « Dans les conditions météo et sanitaires que l’on a connues cette année, le matériel de récolte aurait été certainement bien peu mis à contribution si la protection fongicide n’avait été présente », note Guy Vroman.
En culture céréalière également, les fongicides ont été très salutaires, avec des écarts de rendement très significatifs en faveur des parcelles traitées par rapport aux non traitées, « même s’ils n’ont pas permis de résoudre la totalité des problèmes : pensons à la fusariose, notamment », poursuit-il. Et d’insister aussi sur l’apport de la protection fongicide quant à la qualité des denrées.
Du côté des betteraves, l’efficacité du désherbage a été entravée par les pluies. C’est ainsi que l’on a pu observer ça et là des terres fortement infestées de chénopodes, par exemple. Semblables difficultés se sont manifestées dans les champs de maïs.
De manière générale, Guy Vroman juge que plus le climat manifestera des sautes d’humeur, mieux les agriculteurs devront être « armés » pour faire face à des attaques de champignons pathogènes ou d’insectes, voire de certaines mauvaises herbes.
Jan Vermaelen pointe l’incidence majeure du climat. « À la différence de la production sous serres, les cultures en pleine terre sont extrêmement dépendantes de la météo, vis-à-vis de laquelle, l’agriculteur est bien démuni. Un temps sec sera plutôt favorable aux insectes, tandis que l’humidité favorisera les champignons. La phytopharmacie est en cela un allié très précieux pour les producteurs. Outre l’aspect quantitatif, les produits phytos permettent aussi de garantir une certaine sécurité d’approvisionnement et la qualité de cette offre alimentaire.
Et de poursuivre : « Auparavant, chacun avait dans son cercle familial des parents, oncles, grands-parents, etc. actifs dans le secteur agricole. Aujourd’hui, la situation, a totalement changé. L’agriculteur est très souvent seul dans sa ferme. La naissance de la protection chimique des cultures a libéré de la main-d’œuvre pour d’autres secteurs d’activités de notre économie. »
Il est effectivement bon d’insister sur la contribution forte des produits phytos à la sécurisation des rendements des matières premières agricoles, intervient Jean-Marc Moreau. « Ce rôle a été très significatif cette année et il paraît important d’en conscientiser davantage le grand public. Ce dernier, est-il bien au fait que sans les « pesticides », le rendement moyen des froments n’aurait pas atteint quelque 7 t/ha, mais seulement 4 à 5 t/ha, et que la récolte de pommes de terre aurait été réduite à peau de chagrin ?
Par rapport à la résistance variétale, ce dernier constate que, cette année, « certaines variétés qui étaient fortement conseillées, dans le cadre de la lutte intégré (IPM), ont parfois été prises en défaut, de manière aussi nette qu’inattendue. « C’est la démonstration que les maisons de sélection et les sociétés phytos doivent travailler ensemble. Il faut à l’évidence pouvoir proposer aux agriculteurs des variétés plus résistantes, mais le soutien de la protection phytopharmaceutique demeure indispensable. »
Selon Bert Callebaut, l’agriculture dispose grâce à la chimie et aux produits phyto d’un instrument de contrôle, en quelque sorte une garantie quant au rendement de la culture concernée. Et d’attirer aussi l’attention sur l’IPM, un ensemble très instructif de mesures basées sur des connaissances en progrès constant. « Les maladies, leurs cycles de développement, les facteurs qui les favorisent sont de mieux en mieux identifiés. »
Faisant référence à l’émission télévisée « Het goeie leven », soit « La bonne vie », diffusée à la télévision flamande, Toon Musschoot indique qu’au cours de celle-ci des jardiniers amateurs ont fait l’expérience de la culture de légumes dans des conditions climatiques hostiles : limaces, mauvaises herbes, maladies ne se sont pas privées de les « envahir ». Une manière très éclairante de montrer au grand public que de « notre bonne Dame Nature » n’est pas naturellement généreuse et bienveillante.
La protection phyto, dans une impasse ?
L’apparition ou la fréquence accrue de nouvelles souches de maladies, la présence d’adventices plus difficiles à combattre, l’arrivée de nouveaux ravageurs, des réglementations plus strictes… tout cela participe à rendre plus complexes les stratégies de protection des plantes. Aujourd’hui, les sociétés phytos s’emploient surtout à préserver l’efficacité de leurs produits, tandis que les nouvelles molécules se font rares. En bref, la phytopharmacie dispose-t-elle, à relativement court terme, de nouvelles solutions ou se trouve-t-elle dans une forme d’impasse ?
Les connaissances n’ont en réalité jamais été aussi approfondies qu’aujourd’hui, répond Guy Vroman. « La protection des plantes va donc continuer de progresser, avec dans le futur, des phytos qui seront peut-être davantage de type biologique. Par ailleurs, les progrès réalisés dans la connaissance du génome des plantes vont permettre de sélectionner des variétés moins sensibles à certaines maladies, de sorte qu’avec les moyens de protection actuels, il sera possible de résoudre les problèmes. Et des investissements sont dédiés à la recherche de nouvelles familles chimiques efficaces. »
Selon Tom Musschoot, les biopesticides représenteront 10 % du marché des produits de protection des plantes à l’horizon 2030. La phytopharmacie classique se maintiendra en l’état, certainement à court et moyen terme, et s’il est vrai que les défis sont de taille, l’innovation se poursuit pour y faire face.
« Les réglementations sont telles que la disparition des produits adopte un rythme bien supérieur à celui de la mise sur le marché de nouvelles solutions. Nous sommes sur la défensive. Mais à l’instar des médicaments pour la santé humaine, il y aura toujours des produits phytos pour préserver la santé des végétaux. »
Tout en confirmant que la recherche et le développement de la chimie classique continuent de faire l’objet d’intenses investissements, Jean-Marc Moreau ne cache pas que les blockbusters, les produits au succès commercial immense, se font très rares, au même titre que les nouvelles molécules. « L’industrie est bien consciente que la nature pourrait un jour prendre de vitesse l’évolution des pesticides. Un moment arrivera où la chimie ne sera plus apte à répondre à toutes les problématiques. Cela, parce que le nombre de molécules qui passent à travers les mailles, justifiées, environnementales, toxicologiques et écotoxycologiques, est aujourd’hui beaucoup plus petit qu’auparavant. Désormais, il faut passer au crible des milliers et des milliers de molécules pour en identifier une qui satisfasse à tous ces critères « de sécurité » et manifeste en même temps une efficacité suffisante justifiant un développement en vue d’une agréation ! »
Dans ce contexte, les conseils prodigués par les sociétés phytos dépassent désormais largement les seuls doses et stades d’application des produits, mais englobent les bonnes pratiques culturales, le respect de l’environnement et des principes de la lutte intégrée, les mesures de préservation de l’efficacité des produits (pas de traitement inutile, pas de molécule unique…). Et cela va plus loin. « Chez Basf, il y a des produits pour lesquels nous avons décidé, de notre propre initiative, de restreindre les usages, pour éviter tout risque sur le plan environnemental susceptible de nuire à leur pérennité sur le marché.»
Rejoignant ce qui vient d’être évoqué, Bert Callebaut insiste sur l’implication des sociétés phytos dans tout ce qui constitue « l’environnement » des produits, comme les techniques d’application, le choix judicieux des buses, les emballages et le conditionnement, la sécurité de l’utilisateur… soit tout ce qui peut optimiser la parfaite application des molécules sur la cible visée.
Les grands défis
La jaunisse nanisante de l’orge, les cécidomyies et la rouille jaune, les fusarioses, le mildiou de la pomme de terre, les vulpins… Les grandes cultures de nos régions sont menacées sur plusieurs fronts. Pour l’industrie phyto, quels sont les plus grands défis de ces prochaines années.
Mildiou, alternariose, ravageurs du sol, défanage, anti-germinatif, conservation de longue durée…
Chez les producteurs spécialisés, le secteur de la pomme de terre fait l’objet d’investissements (protection fongicide, stockage, conservation notamment) sans commune mesure comparativement avec les céréales. L’enjeu est majeur sur le plan économique et la protection phyto y joue un rôle essentiel, assène d’emblée Jean-Marc Moreau.
Parmi les défis majeurs pour la protection de cette culture, la lutte contre le mildiou demeure indiscutablement un sujet de préoccupation majeure. Cette année 2016 l’a encore démontré de manière incontestable, pointe Jan Vermaelen.
Les ravageurs du sol (taupins, nématodes…) constituent un autre défi d’envergure pour les spécialistes de la protection des plantes. En la matière, des problèmes risquent de surgir tôt ou tard, faute de moyens de lutte chimique efficace. Par ailleurs, ajoute Jean-Marc Moreau, l’alternariose, au moins aussi dommageable que le mildiou, requiert une attention accrue.
Tom Musschoot déplore la lenteur de la procédure d’agréation de molécules pour le défanage. « Cela risque de poser des difficultés chez les producteurs qui voient l’arsenal phytosanitaire s’alléger progressivement.
Jean-Marc Moreau relève qu’il y a aussi de sérieux problèmes avec l’emploi des antigerminatifs et de leurs résidus susceptibles de se retrouver dans des lots de céréales. Il y a des sites où l’on ne peut plus stocker du grain parce que des antigerminatifs y ont été appliqués précédemment. Ne plus pouvoir appliquer ces derniers dans un stock de pommes de terre, c’est un sacré défi. Il va falloir trouver des solutions. Et celles-ci ne viendront pas des variétés ni de la lutte intégrée.
La conservation à long terme des stocks de pommes de terre est une autre problématique, indique Bert Callebaut. Les tubercules passent parfois davantage de temps au stockage que dans le sol. De nombreux produits sont disponibles pour accompagner cette conservation de longue durée, mais se pose le problème des résidus. En la matière, les exigences de l’opinion publique et de la grande distribution sont toujours plus strictes. Si les produits actuellement utilisés sont écartés, des alternatives seront disponibles mais moyennant un coût significativement plus élevé, qui se répercutera aussi sur le consommateur.
Céréales : des avis jugés trop attentistes, une logistque difficile à gérer…
Avant d’évoquer les nouveaux défis adressés à la protection des céréales, Jean-Marc Moreau souligne, sur la base d’une expérience de terrain, que la résistance aux maladies est une caractéristique très relative, volatile et mérite d’être considérée avec une grande prudence. Et d’attirer l’attention aussi sur les avis « parfois trop attentistes des réseaux d’encadrement en Région wallonne. Attendre avant d’intervenir que le risque devienne imminent, que le feu soit orange, peut coûter cher. Ce fut le cas localement contre les pucerons.
Guy Vroman émet des réserves similaires au sujet de certains avis au sujet des maladies cryptogamiques. Et Jean-Marc Moreau d’acquiescer : « Les observations de terrain sont essentielles, mais elles ont une limite, et elles mettent en évidence l’intérêt de la phytopharmacie. Lorsqu’un problème sanitaire est mis en évidence, je suis partisan d’intervenir pour le contrôler rapidement, et d’observer ensuite comment évolue la situation. Quand on attend jusqu’à la dernière minute, on prend un double risque : agir trop tard sur la maladie concernée ou être entravé par les conditions météo empêchant le traitement.»
Selon Jan Vermaelen, dans le nord du pays, il est communément admis qu’un traitement fongicide est indispensable dans les céréales. Faut-il réaliser un 2e, voire un 3e traitement ? « Cela dépend d’une année à l’autre, en fonction de la pression parasitaire et de la météo. Lorsque les conditions sanitaires et climatiques sont incertaines, si la décision d’intervenir appartient à l’agriculteur, se pose aussi la question, pour le fabricant et le négoce, de la disponibilité des produits phyto concernés. La question de la logistique est de plus en plus délicate. Faut-il fabriquer et prévoir des stocks « pour le cas où » dans un contexte où la visibilité sur les besoins est faible ? Il peut arriver que pour une maladie bien précise, il n’y ait tout simplement plus de stocks. Et réagir d’urgence à une demande de production est tout simplement impossible, cela prend des mois. Cette difficulté à établir un plan prédictif sur la saison est un très gros problème à court terme, notamment en termes de sécurisation de la production. »
Le désherbage se complique pour les maïsiculteurs
La lutte contre les mauvaises herbes évolue en culture de maïs vers un schéma à deux traitements, poursuit Jan Vermalen. La composition de ces derniers sera fonction du rendement visé et du prix du maïs. Les agriculteurs investissent au minimum dans la lutte herbicide. Par ailleurs, il est évident que la monoculture est source de problèmes.
Avec les restrictions imposées à l’usage de la terbutylazine, ce double traitement herbicide ne va pas faciliter les choses. L’agriculteur devra parfaitement rincer la cuve de son pulvérisateur entre le 1er et le 2e passage pour traiter d’autres cultures, sous peine de potentiels soucis. Cette évolution ne va pas dans la bonne direction.
Au-delà d’un désherbage plus complexe, Guy Vroman note qu’il faut rester attentif à des problématiques potentiellement très nuisibles, comme celle de la chrysomèle des racines (Diabrotica virgifera) qui, si elle parvenait à s’installer dans nos régions, nécessiterait à court terme des moyens de lutte insecticide. « Ce type de situation peut survenir très vite, à l’image de la cécidomyie en céréales, dont il s’est avéré qu’il était utile de la surveiller de très près en raison de sa nuisibilité réelle mais bien cachée. »
Si un ravageur inattendu survenait dans les cultures de maïs, se poserait aussi la question du matériel pour intervenir en saison sur des plantes de grande taille.
Jan Vermaelen : « Les maïsiculteurs sont aussi des éleveurs, de sorte que leurs préoccupations pour le bétail, les surfaces fourragères, le préfané… prennent à certains moments le pas sur le suivi des parcelles de maïs, notamment en ce qui concerne la lutte contre les mauvaises herbes. Cela peut expliquer qu’ils créent parfois eux-mêmes les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs parcelles. »
Jean-Marc Moreau identifie moins de risques susceptibles de surprendre soudainement le maïs, en comparaison avec d’autres cultures. Certes, dans le nord de la Hollande, on traite contre une maladie cryptogamique, la kabatiellose, et les rendements sont nettement à l’avantage des parcelles traitées. « Mais la maladie s’est installée progressivement, et la lutte a pu se mettre en place petit à petit, sans caractère d’urgence. »
La betterave sucrière doit se satisfaire de molécules anciennes
À ce jour, ajoute Bert Callebaut, les néonicotinoïdes peuvent encore être utilisés pour le traitement des semences de betteraves. « Vu l’opposition exercée contre cette famille chimique, pour des aspects environnementaux, il faut s’attendre tôt ou tard à son interdiction. Avec un autre défi : trouver et proposer une alternative. »
A suivre











