les mêmes
préoccupations,
les mêmes espoirs »
la chaleur montante, bruits sourds de sabots, claquements secs des cannes de marchands, brouhaha feutré entrecoupé d’interpellations sèches d’un monde résolument masculin. En cette veille d’été, le marché couvert de Ciney offrait le décor vibrant et poussiéreux de sa grand-messe hebdomadaire. Le 20 juin dernier, ce théâtre rural a vu converger le commissaire européen à l’Agriculture flanqué de ministres et d’eurodéputés,
venus sonder le pouls d’un élevage en quête d’avenir.

Prix, équité, simplification
Et de rappeler que les manifestations agricoles du début de l’année 2024 ont marqué un tournant. Elles ont cristallisé une exaspération profonde, nourrie par une accumulation de normes et un sentiment d’abandon. Christophe Hansen a identifié trois exigences prioritaires exprimées par les professionnels : obtenir des prix plus justes pour leurs produits de qualité, rétablir une concurrence équitable dans les échanges internationaux, et réduire significativement la charge administrative.
Sur ces trois fronts, la commission dit avoir pris des mesures. La réforme de l’OCM (organisation commune des marchés) vise à rééquilibrer les rapports de force entre producteurs et distributeurs. Un important projet de simplification administrative, le fameux règlement « Omnibus », est en cours. Il promet un allègement équivalent à 1,6 milliard € à l’échelle européenne pour les exploitants, et plus de 200 millions € pour les administrations. Il pourrait entrer en vigueur dès 2026.
Mais Christophe Hansen reconnaît aussi les limites de l’exercice. « Ce n’est pas toujours la commission qui est responsable. Ce sont aussi les transpositions nationales et les strates réglementaires régionales qui rendent la vie impossible aux agriculteurs » a-t-il avancé.
Préserver la souplesse des marchés
Le ministre David Clarinval s’est appuyé sur l’exemple concret de Ciney pour plaider en faveur d’un équilibre entre régulation et souplesse. « Ce marché est un modèle de transparence, tout en laissant une grande liberté aux opérateurs », a-t-il affirmé. Il a mis en garde contre les risques d’une réglementation trop rigide, qui pourrait compromettre le fonctionnement de marchés libres mais efficaces comme celui-ci, où les contrats écrits sont rares mais la transparence réelle.
Sur le plan sanitaire, M. Clarinval a dénoncé les incohérences actuelles. Alors que l’État a imposé une campagne obligatoire de vaccination contre la FCO, il a dans le même temps interdit la vaccination contre l’IBR. « Les agriculteurs doivent suivre deux logiques opposées, c’est incompréhensible », a-t-il déploré, appelant à une harmonisation des stratégies à l’échelle européenne.
Enfin, sur la question des produits phytosanitaires, le ministre a mis en garde contre les dérives idéologiques. « Ce sont les médicaments des plantes. Les interdire sans alternatives revient à placer les producteurs dans des impasses techniques ». Un équilibre est, selon lui, essentiel entre les exigences environnementales et la viabilité économique des exploitations.
Crainte des étables vides
La ministre wallonne de l’Agriculture, a, quant à elle livré un témoignage particulièrement interpellant. Éleveuse, elle a raconté avoir vu sur le marché des génisses de haute qualité promises à l’abattage, faute de jeunes prêts à les élever. « Normalement, elles auraient dû vivre, vêler, produire. Là, tout s’arrête, parce qu’il n’y a pas de relève », a-t-elle confié devant la presse.
Ce constat, selon elle, dépasse le monde agricole, il touche aussi les marchands de bétail et les vétérinaires. « Le renouvellement des générations est en panne à tous les étages » a-t-elle souligné. Pour y remédier, elle travaille sur plusieurs chantiers structurants : réforme du foncier, simplification administrative, amélioration du revenu. Mais elle insiste sur un point central : sans stabilité, il n’y aura pas de transmission. « Aujourd’hui, le revenu d’un agriculteur wallon, c’est 42 % du salaire moyen régional. Si on veut que les jeunes reprennent les exploitations, il faut des revenus décents, et donc un soutien public fort ».
Pour Anne-Catherine Dalcq, la réforme prochaine de la Pac représente un tournant décisif. Elle redoute que les chefs d’État ne prennent pas la pleine mesure de son importance. « Cette politique est historique. Elle a assuré notre sécurité alimentaire. Mais aujourd’hui, j’ai des inquiétudes sur la capacité de l’Europe à maintenir un budget à la hauteur des enjeux ».
Elle s’alarme aussi des conséquences concrètes de certaines politiques climatiques. Des sociétés privées, affirme-t-elle, achètent des terres agricoles pour réaliser des compensations environnementales, contribuant à une flambée des prix du foncier. « Pendant ce temps, je n’ai pas assez de budget dans le deuxième pilier de la Pac pour soutenir les agriculteurs qui veulent faire des pratiques vertueuses. » Une inversion des priorités qu’elle juge dangereuse.
Une agriculture sous pression mais pas résignée
Cette visite de Ciney a eu le mérite de permettre une confrontation directe entre politiques et éleveurs. Christophe Hansen a rappelé l’urgence d’agir, mais aussi la nécessité de donner de la visibilité aux agriculteurs. « Mon frère, agriculteur, est décédé il y a un an. Ses filles n’ont pas repris la ferme. Les terres sont louées. Il n’y a plus une seule vache. » Un aveu personnel devenu symbole d’un malaise structurel.
« Sans prévisibilité, les agriculteurs n’investiront pas. Sans investissement, il n’y aura pas de transition ». Une agriculture encore vivante, mais fragilisée et désabusée par les règles. C’est dire que le monde politique, s’il veut encore convaincre, devra transformer les promesses en actes.
