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Une moitié pour rien!

50 % de gaspillage alimentaire au niveau mondial, même en tenant compte du recyclage des sous-produits, depuis la parcelle agricole jusque dans les estomacs des consommateurs ! Bertrand Piccard aime les chiffres ; il les assène volontiers pour convaincre son auditoire, dans ses vidéos sur YouTube et ailleurs. Ce scientifique environnementaliste se situe dans la lignée des Riccardo Petrella, Jean-Marie Pelt, Jean Ziegler…, sans oublier bien sûr Jean-Marc Jancovici, fort suivi en ce moment. C’est toujours intéressant de les écouter, car ils ont le don de bousculer nos certitudes, de nous fourrer le nez dans notre (…) avec élégance, quitte à passer parfois pour d’invétérés donneurs de leçons, un rien collapsologues.

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À les entendre, tout est fichu, mais heureusement, ce qu’ils racontent n’est pas à 100 % parole d’évangile ! Parfois, on pourrait se demander ce qu’ils ont fumé, et s’ils n’exagèrent pas un peu. 50 % de perte, tout de même ! « Rastrîns on poû, dis valè ! ». La moitié de la production agricole se perdrait-elle en route, au cours des étapes qui jalonnent le parcours plus ou moins long qui sépare nos fermes des assiettes des consommateurs ? Bertrand Piccard évoque-t-il la perte, ou le gaspillage alimentaire ? Ce sont deux notions différentes, me semble-t-il, interpellantes toutes les deux il est vrai.

Le gaspillage alimentaire concerne en toute logique la nourriture prête à être consommée, les produits finis que l’on retrouve dans les rayons des magasins, les plats cuisinés. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), 17 % de ces aliments sont jetés à la poubelle, parce qu’ils sont périmés, ont perdu leur fraîcheur, ou tout simplement parce que l’assiette était trop remplie et n’a pu être achevée. Ainsi, dans la restauration, d’énormes quantités de nourriture prennent le chemin du bac à déchets ! Les produits laitiers sont gaspillés de manière éhontée ; des corbeilles de fruits un peu abîmés sont éliminées. Le Belge moyen jette en moyenne 4,8 kg de pain et pâtisserie par an, soit l’équivalent de 8 pains de 600 grammes, multipliés par onze millions d’habitants, ce qui donne 88 millions de pains jetés chaque année, 241.000 chaque jour !

Ici, les consommateurs sont les principaux responsables de ce gaspillage. Mais avec 17 %, on est encore loin des 50 % affirmés par Bertrand Piccard. Inclut-il les sous-produits, son, drêches, pulpes de betteraves, épluchures industrielles, etc ? Ceux-ci sont valorisés dans l’alimentation animale ou dans la filière énergie, et ne sont pas considérés comme perdus, j’imagine. Mais alors ? La différence viendrait dès lors des pertes aux champs, dans les transports, la transformation et la distribution de la nourriture. Lors de la récolte, les contraintes techniques et les aléas climatiques – ces temps-ci, il pleut, il pleut bergère !- expliquent des pertes parfois importantes. Combien de grains s’échappent-ils lors du moissonnage ? Un fermier me parlait de deux ou trois sur cent, et jusque sept ou huit et davantage si la machine est mal réglée, si elle avance trop vite, si la céréale est couchée, si elle n’est pas mûre ou au contraire trop avancée. Quand on paille les étables, les oiseaux ou les poules se précipitent sur la litière pour y faire bombance. Une fois les éteules déchaumées, de longs rubans verts colorent les parcelles, là où se trouvaient les andains de paille. Après la moisson, les céréales sont transportées, stockées, moulues, transformées, et fatalement, de nouvelles pertes sont à déplorer.

Il en va de même pour tous les produits agricoles, et c’est compréhensible. Ce qui l’est moins, par contre, concerne les normes esthétiques exigées par le commerce de distribution : des fruits bien formés et sans défaut, des pommes de terre et des légumes standardisés, tout beaux, tout propres, ni trop gros, ni trop petits. Le déséquilibre entre l’offre et la demande induit parfois des aberrations, quand des cultures pourrissent au champ, faute d’avoir un acquéreur, car celui-ci est déjà servi plus qu’assez, ou a trouvé moins cher ailleurs, dans un pays lointain par exemple. Le manque d’infrastructures de transport et de stockage joue également de mauvais tours pour la conservation des denrées agricoles, ou quand les crises géo-politiques s’en mêlent, en Ukraine par exemple, en Afrique et dans les pays pauvres.

Tout de même, 50 % de perte alimentaire, c’est beaucoup ! Mais je finirai pourtant par croire Bertrand Piccard, à force d’investiguer sur ce problème méconnu et guère pris en compte par nos instances dirigeantes. Il faudrait créer un ministère de la lutte contre les gaspillages : il aurait du boulot ! 800 millions d’affamés dans le monde pourraient être soulagés, sans ces pertes incroyables. Les impacts sur l’économie et l’environnement sont considérables : une empreinte carbone écrasante, une injustice entre peuples gaspilleurs et nations indigentes, des dépenses inutiles en agriculture. On a l’air malin, nous, fermiers, d’apprendre que la moitié de nos productions finissent au rebut, en bio-méthanisation ou au compostage, bêtement perdus ! Que faisons-nous de mal ? Comment agir mieux ? Les paysans auraient-ils perdu leur propension à ne rien jeter, à calculer chaque euro de dépense ?

Ce n’est guère encourageant de travailler un jour sur deux pour… rien. Nos filières agroalimentaires ne sont pas adaptées ; la grande distribution fixe des normes trop strictes, et les consommateurs des pays riches sont des enfants gâtés. Ils ne respectent plus la nourriture et ignorent d’où elle vient. La surabondance engendre bien des avatars, et le gaspillage alimentaire est le pire de tous : 50 % ! Difficile d’y croire, et pourtant… 30 ou 40 %, ce serait déjà trop !

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