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Petit guide anti-diversion à l’usage des agriculteurs

« On ne lâche rien », une carte blanche de l’Unab (Union des agriculteurs·ices de Wallonie).

Temps de lecture : 8 min

Les premières annonces politiques ont dispersé provisoirement les barrages agricoles. Il plane malheureusement un malaise sur les réponses à cette crise, renforcé par les nombreuses fausses solutions et déclarations qu’on a pu entendre un peu partout.

Beaucoup d’associations de défense des paysan·ne·s nous rejoignent sur un constat : les cadeaux commerciaux des distributeurs et les manœuvres politiques contre les mesures environnementales ne sauveront pas le monde agricole sur le long terme.

Le système est à revoir en profondeur, et le combat ne fait que commencer.

Collègues agriculteurs, prenez garde à ne pas vous laisser instrumentaliser par les diversions qui visent les mauvaises cibles et retardent les vraies solutions.

Pour mieux avancer ensemble vers une solution durable à cette crise, il faut d’abord éclaircir les incohérences et les mensonges qui ont circulé ces derniers jours. Après, on pourra repartir du bon pied.

Recadrer le débat : le prix juste

Les agriculteurs veulent un prix juste pour leurs productions. Ils veulent un rapport de force équilibré avec les acteurs industriels et commerciaux de la chaîne agroalimentaire. Ils veulent la fin de l’importation de produits à bas coûts de l’autre bout du monde alors qu’ils sont produits chez nous. Ils veulent produire « durable » en étant soutenus et encadrés pour le faire. Ils veulent des réglementations cohérentes, compréhensibles et des conseillers formés pour les accompagner.

Ces revendications majeures ont trop souvent été oubliées, voir détournées, pour parler normes, pesticides, jachères ou Mercosur et occulter la répartition des marges, la vente à perte, la spéculation sur les matières premières la dépendance aux intrants… Il n’y a finalement pas assez de propositions utiles sur le revenu, qui est pourtant la priorité des priorités depuis 40 ans.

Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus de vision politique du système alimentaire en dehors d’un libre-échange mondialisé.

L a faute au Green Deal ?

Les causes de la crise sont multifactorielles. On a pourtant aussi entendu que « Le problème commun aux agriculteurs, c’est l’impact du Green Deal ». (1)

Oups. L’écrasante majorité des mesures du Green Deal n’ayant pas été votées, le Green Deal ne peut pas être invoqué magiquement comme cause de la difficulté des agriculteurs. Ce type de déclaration est soit un manque flagrant de connaissance du secteur, soit un moyen malhonnête de détourner l’attention du vrai problème : le système économique en cours qui écrase les acteurs les plus faibles d’une chaîne de valeur. Dans les deux cas, c’est grave.

Libre marché et concurrence déloyale : l’œuf et la poule

En termes de concurrence, le cas des œufs de poules en cage importés d’Ukraine est un bel exemple qui démontre que le dogmatisme économique néolibéral est puissant : la réglementation UE impose des cages plus grandes pour les producteurs européens, là où l’Ukraine tolère des plus petites cages. L’industrie importe donc des œufs ukrainiens, chez nous, à bas prix. Dans une vision néolibérale, le problème est donc la trop grande taille des cages imposée en UE.

Cette vision ne questionne pas une seconde le libre marché dérégulé qui incite nos industries à importer des œufs à 0.05€ ukrainiens plutôt que de payer des œufs « au sol » à 0,1€ ou des œufs bios de plein air à 0,19€ à des producteurs belges.

La concertation de chaîne, l’impossible équilibre

Sur les marges des intermédiaires, la proposition phare est de réactiver la concertation de chaîne «  qui patine un peu  » entre agriculteurs, agroalimentaire (Févia) et grande distribution (Comeos), pour mieux répartir la marge. Cette mesure est naïve : la FEVIA et Comeos déclarent à tour de bras que leurs marges sont déjà au plus bas. (2)

Le groupe Ahold Delhaize a pourtant dégagé 2,5 Md€ de bénéfice net en 2022, Carrefour 1,35 Md€ (+26 %) et Colruyt annonce 246 mi€ de bénéfice opérationnel pour 2023 (en hausse de +50 %).

Les agriculteurs sont écrasés par ces mastodontes : si la Fevia représente un chiffre d’affaires annuel de 75 Md€ et Comeos 20 Md€, les agriculteurs wallons plafonnent à 1,6 Md€.

Comment comprendre qu’une centrale d’achat paye 0.3€ le kilo de pommes de terre bio au producteur, puis les vend quelques jours plus tard à 2,5€/kg aux consommateurs en grande surface ? L’agriculteur a pourtant pris tous les risques et a supervisé la production 4 mois durant.

Dès lors, comment organiser une concertation équitable entre des puissances si déséquilibrées ? Impossible, sans contrainte légale.

L’annonce récente de certains distributeurs consentant à augmenter leurs prix d’achat de viande bovine de 0,5€ montre encore une fois la puissance des grandes surfaces face aux agriculteurs qui en sont réduits à attendre un « geste » de la part des acheteurs. On vous pose aussi cette question subsidiaire : y-t-il une autre profession où le vendeur (ici l’agriculteur) ne fixe pas lui-même son prix de vente ?

 

4 % de jachère : la grande arnaque

Nouvelle instrumentalisation : on a tout sur ces fameux 4 %. C’est la grande braderie. Mais peu de gens comprennent vraiment la portée de cette mesure. La règle des 4 % est complexe et se calcule avec des coefficients (1m de haie ou de fossé équivaut p.ex. à 10m², une jachère mellifère compte double surface, les cultures dérobées peuvent être mobilisées en partie…). Il ne s’agit en aucun cas de simplement laisser 4 % des surfaces en « jachère »…

Bon nombre d’agriculteurs rentrent dans les clous avec 1 ou 2 % de surface agroécologiques, sans avoir fait d’effort particulier. Le problème fondamental est qu’ils ne le savent même pas, tant la mesure est illisible et mal expliquée. Elle est typique d’une PAC bourrée d’exceptions et de cas particuliers, qui tente de faire la synthèse impossible entre les intérêts des grands groupes agro-industriels, la préservation des marchés agroalimentaires et, s’il reste un peu de budget, les avancées environnementales et la survie de nos agriculteurs.

À ce sujet, la plus grosse énormité est à mettre sur le compte d’un politique déclarant aux médias « C’est comme si je vous disais que 4 % de votre salaire est pris et on le donne à des associations environnementales ». Oui, un élu, émanation de l’autorité publique, instrumentalise la colère des agriculteurs contre des associations de la société civile.

Cette manœuvre est d’une irresponsabilité totalement inouïe, au même titre que les critiques balancées à l’encontre de la politique foncière de Natagora. Natagora qui a acquis 92ha de terres en 2023, à mettre en regard des 1.300 ha agricoles qui ont été artificialisés au cours de l’année 2022 dans le cadre de la politique d’aménagement du territoire wallon.

La souveraineté, ce concept fourre-tout

Enfin, une des réponses à la crise est de « réorienter la PAC vers plus de souveraineté alimentaire et moins de green ». La souveraineté alimentaire est souvent confondue volontairement avec « sécurité alimentaire » voir « productivité nationale » et signifie alors « produire un maximum, avec le moins de contraintes possible, pour nourrir le monde ». Tant pis pour les contradictions, comme les milliers d’hectares de céréales wallonnes qui terminent en bioéthanol. Tant pis pour le libre marché, qui implique que plus on exporte, plus on importe. Tant pis aussi pour le respect des sols ou la préservation de la biodiversité, qui ne font pas bon ménage avec la production intensive.

La « vraie » souveraineté alimentaire est pourtant un concept puissant, selon lequel un territoire décide lui-même du modèle agroalimentaire qu’il souhaite, en maximisant l’autonomie et la résilience de ses fermes, en organisant des filières courtes dont la valeur est partagée. Et ce, sans compromettre la souveraineté alimentaire des autres territoires. (3)

Le libre-marché agroalimentaire, un jeu économique où, à la fin, ce sont les agriculteurs qui perdent

Au final, les fausses solutions basées sur la remise en question des avancées environnementales ou sur laissent un malaise profond. Comme une impression de guerre idéologique que les agriculteurs vont perdre.

Le système se protège en sacrifiant quelques règles et en invoquant la responsabilité du choix des consommateurs, probablement parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre. Ou parce qu’il a volontairement abandonné tous les leviers économiques au marché : il ne peut tout simplement pas répondre aux revendications financières de nos agriculteurs. Les consommateurs n’ont plus les clés en main.

Fevia et Comeos répètent en chœur dans les médias qu’ils ne se font pas d’argent sur le dos des agriculteurs. Que leurs marges sont au plus bas. Nous lançons donc un appel à toutes les forces politiques : si le système ne rémunère ni les agriculteurs, ni les plus gros acteurs économiques de la filière, n’est-il pas temps d’en développer un autre ?

Retrouvez la version complète de cette carte blanche et nos propositions systémiques sur :

https ://miniurl.be/r-583r

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(1)  Toutes les citations de ce texte sont véridiques.

(2)  La grande distribution par exemple, se plaint de marges de 0,9 % en 2022. Techniquement, pour tirer de vraies conclusions, il faudrait avoir une vision globale de la situation économique des plus gros acteurs prenant en compte les transferts de trésorerie, les bilans des sociétés immobilières adossées, les dividendes versés aux actionnaires, etc. Ce dont personne ne dispose.

(3) Il est intéressant de rappeler que les volontés de « nourrir le monde » vont souvent à l’encontre de la souveraineté alimentaire des pays et continents qu’on prétend aider. Leur souveraineté alimentaire et le développement des filières locales sont menacées par les politiques commerciales en cours dans le marché alimentaire mondial.

La lettre ouverte des producteurs d’Afrique de l’Ouest aux agriculteurs européens est éclairante :

https ://miniurl.be/r-583s

Dominique Jacques,

président de l’Union des agriculteur·ice·s bio de Wallonie.

Thierry Van Hentenryk,

porte-parole – 14 février 2024

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