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La Pac face au mur de la relève agricole

Réunis le 19 novembre dernier au parlement européen, responsables politiques, jeunes agriculteurs et acteurs du foncier ont dressé un constat sévère : entre flambée des prix des terres, concentration des exploitations et fragilités sociales, l’installation des jeunes paysans devient presque impossible. La question foncière, longtemps marginale, s’impose désormais comme l’un des nœuds politiques de la prochaine Pac.

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La conférence « This Land Is Our Land » s’est ouverte sur un constat alarmant : « Moins de 12 % des agriculteurs européens ont moins de 40 ans », a rappelé le commissaire Christophe Hansen, tandis que l’âge moyen dépasse 57 ans. Dans certains pays, la situation frôle l’effondrement démographique : « Au Portugal, seuls 3,8 % des agriculteurs ont moins de 40 ans ». La nouvelle stratégie européenne entend inverser la tendance en doublant le nombre de jeunes agriculteurs et en réservant 6 % du budget agricole à la relève.

Mais M. Hansen a aussitôt précisé que l’enjeu n’est pas seulement économique : « Il est presque impossible pour un agriculteur d’avoir un congé de maladie ou même de prendre des vacances », dit-il, rapportant le témoignage d’une agricultrice suédoise condamnée à choisir « entre ses enfants et ses vaches » faute de transports adéquats.

Le foncier, verrou central de la crise

Très vite, le débat s’est concentré sur l’accès à la terre, devenu un mur infranchissable. Le commissaire Hansen l’a illustré par une histoire familiale : la ferme de son frère, mise en vente, avait suscité l’intérêt d’un jeune éleveur caprin, mais « la plus grande exploitation du Luxembourg » a eu le dernier mot, « simplement parce qu’elle pouvait payer davantage »

Pour les agricultrices, la situation est encore plus complexe. Francesca Gironi, du Copa-Cogeca, a rappelé que seules 41 % d’entre elles disposent d’un revenu formel reconnu, condition indispensable pour espérer un prêt. « Sans crédit, il n’y a pas d’accès à la terre », dit-elle. La moitié des femmes interrogées dans son organisation évoquent des difficultés « précisément parce qu’elles sont des femmes »

À ces obstacles s’ajoute l’émergence d’acteurs financiers. Plusieurs participants ont évoqué l’achat massif de terres par des fonds d’investissement, dont cet investisseur australien ayant acquis « 16.000 ha » dans une région d’Allemagne, un exemple devenu emblématique des tensions croissantes autour du foncier.

Un malaise social que l’on tait

Pour Marion Picot, secrétaire générale du Ceja, l’obstacle le plus sous-estimé demeure le bien-être des jeunes. « Les jeunes comparent les perspectives de vie avec d’autres secteurs : protection sociale, stabilité, possibilité de fonder une famille. Beaucoup ne voient pas ces garanties dans l’agriculture », explique-t-elle

L’eurodéputée italienne Cristina Guarda met également en garde contre « la romantisation de la ferme familiale », qui masque souvent un travail invisible, largement assumé par les femmes, et rend difficile l’élaboration de politiques adaptées aux défis contemporains

« L’accès à la terre, au crédit et le statut de l’agriculteur actif doivent devenir les piliers de la Pac »

Co-organisatrice de l’événement, l’eurodéputée belge Saskia Bricmont est intervenue avec la fermeté de celle qui voit le dossier se dégrader depuis plusieurs années. Elle rappelle que l’Europe compte encore « 38 millions d’agriculteurs », mais que leur nombre s’effondre doucement, dans un silence politique assourdissant. Pour elle, cette hémorragie devrait être « un signal d’alarme » adressé à l’ensemble des gouvernements européens.

Elle identifie trois urgences indissociables : l’accès à la terre, l’accès aux financements et la définition d’un véritable agriculteur actif, afin d’éviter que des aides déjà limitées se dispersent vers des propriétaires non producteurs ou des retraités. « C’est une question d’équité, mais aussi de cohérence politique », insiste-t-elle

Mme Bricmont élargit encore le propos en reliant la crise foncière européenne aux dynamiques commerciales mondiales. Tant que l’Europe maintiendra un modèle d’agro-exportation intensif, dit-elle, elle aura toutes les peines du monde à « garantir une autonomie alimentaire réelle » et à soutenir des modèles diversifiés comme les fermes coopératives ou paysannes. « La spéculation foncière reste un angle mort de la Pac », tranche-t-elle, appelant à une révision en profondeur des règles du jeu.

L’urgence foncière mise à nu par Terre-en-vue

Mais c’est l’intervention de Maarten Roels, du mouvement « Terre- en-vue », qui a donné au débat une dimension historique et systémique. Il rappelle que cela fait déjà de nombreuses années que son organisation observe « une chute libre du nombre de petites fermes en Europe ». Depuis, dit-il, « le problème est le même, mais amplifié » : les fermes transmissibles s’agrandissent, les prix flambent, les nouveaux entrants sont écartés par des acteurs capitalisés ou des acheteurs spéculatifs

M. Roels salue l’initiative de l’Observatoire européen du foncier, mais met aussitôt en garde : « On peut mesurer la qualité d’une eau ou la biodiversité d’un sol. Mesurer l’accès à la terre est autrement plus complexe ». Un Observatoire qui se contenterait de décrire les mouvements fonciers sans déboucher sur des actions politiques risquerait de devenir, dit-il, « un miroir posé devant un paysage qui se dégrade ».

Pour lui, l’enjeu est clair : il faut relier la politique foncière aux objectifs climatiques, hydriques et de biodiversité. « Tant que l’agriculture restera isolée des autres politiques, nous n’atteindrons aucun objectif mesurable », affirme-t-il. Il évoque le cas du Danemark, où les autorités achètent aujourd’hui des terres « pour des millions  € » afin de restaurer la qualité de l’eau, symptôme d’une absence de stratégie foncière cohérente sur plusieurs décennies. Le message est sans détour : sans instruments de régulation, sans préemption, sans orientation claire, l’Europe risque de s’enfermer dans « la connaissance inutile », mieux voir, mais ne rien corriger. Dans ce débat, une tension s’est imposée : l’Europe affiche sa volonté de soutenir la relève agricole, mais conserve un cadre économique et foncier qui favorise l’agrandissement, la rente et la spéculation. Les jeunes, les femmes, les nouveaux entrants se heurtent aux mêmes obstacles qu’il y a 20 ans… en pire.

Marie-France Vienne

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