La commission promet, les agriculteurs doutent
Réunis le 7 janvier dans le cadre d’une réunion extraordinaire des ministres européens de l’Agriculture, convoquée par la commission un an après le lancement de la « Vision pour l’agriculture et l’alimentation », les Vingt-Sept ont été appelés à faire le point sur l’avenir du secteur agricole et la sécurité alimentaire en Europe. Officiellement consacrée à la compétitivité et à la stabilité des exploitations, la rencontre s’est tenue dans un contexte politique hautement inflammable : celui d’une possible signature imminente, le 12 janvier, de l’accord de libre-échange UE-Mercosur…

Le choix du calendrier n’avait rien d’anodin. Alors que la perspective d’un accord avec les pays du Mercosur continue de cristalliser l’opposition de nombreuses organisations agricoles, la commission a voulu placer l’agriculture au centre du débat politique. Autour de la table, les ministres des Vingt-Sept ont échangé avec les commissaires Christophe Hansen, Maros Sefcovic et Oliver Varhelyi, ainsi qu’avec la ministre chypriote de l’Agriculture Maria Panayiotou, dont le pays assure la présidence du conseil.
« L’agriculture et le secteur agroalimentaire sont vitaux pour notre souveraineté stratégique et notre autonomie », a rappelé Christophe Hansen, soulignant la participation « exceptionnelle » des ministres. Une formule qui dit beaucoup de la nervosité ambiante. Depuis plusieurs mois, les exploitants européens dénoncent la hausse des coûts de production, la pression normative et la crainte d’une concurrence accrue de produits importés ne respectant pas les mêmes standards environnementaux et sanitaires.
La réunion devait aussi permettre de faire le point, un an après son lancement, sur la « Vision pour l’agriculture et l’alimentation », censée tracer une trajectoire pour un secteur « compétitif, durable, résilient et juste ». Mais derrière ce cadre stratégique, c’est bien l’urgence politique qui s’est imposée : éviter que l’agriculture ne devienne le talon d’Achille d’une politique commerciale européenne déjà fragilisée.
Budgets, simplifications et intrants : la commission cherche à rassurer
Pour apaiser les inquiétudes, la commission a d’abord mis en avant l’argument budgétaire. Elle confirme qu’environ 300 milliards € devraient être consacrés à l’agriculture dans le prochain cadre financier pluriannuel, afin de soutenir les objectifs de la Pac. À ces montants s’ajouteraient des financements complémentaires via des partenariats nationaux et régionaux, ainsi qu’une enveloppe globale pouvant atteindre 45 milliards € supplémentaires pour les agriculteurs et les communautés rurales.
L’Exécutif insiste également sur les synergies possibles avec d’autres instruments européens, notamment le Fonds de compétitivité et les programmes de recherche, qui devraient irriguer le secteur agroalimentaire, en particulier dans les domaines de la biotechnologie, de la bioéconomie, de la santé et de l’innovation agricole. L’objectif affiché est de garantir des revenus « prévisibles et sûrs », tout en accompagnant les transitions structurelles du secteur.
Mais la commission sait que les chiffres, à eux seuls, ne suffisent plus. Elle assume désormais un changement de ton sur la question réglementaire. Plusieurs « paquets de simplification » ont été présentés, visant tant la Pac que les normes environnementales et sanitaires. Un dialogue spécifique doit s’ouvrir avec la communauté agricole sur la directive nitrates, la directive nature et la directive-cadre sur l’eau, afin d’évaluer leur impact cumulé sur les exploitations.
« Il faut éviter de faire peser un fardeau excessif sur les agriculteurs », a insisté Maros Sefcovic, reconnaissant que certaines politiques ont pu être perçues comme déconnectées des réalités du terrain. Une inflexion notable, alors que la commission avait longtemps fait de la conditionnalité environnementale un pilier central de sa stratégie agricole.
La question des intrants s’est également imposée comme un point de crispation majeur. Les prix des engrais restent aujourd’hui 60 % plus élevés qu’en 2020, une situation jugée incompatible avec la compétitivité des exploitations européennes. Pour y remédier, la commission envisage une suspension ciblée de certains droits de douane sur l’ammoniac, l’urée et d’autres engrais, à partir de 2026. Un plan d’action spécifique sur les engrais est attendu au deuxième trimestre, avec pour ambition de diversifier les sources d’approvisionnement, d’améliorer la transparence des marchés et de réduire les dépendances stratégiques.
Normes, réciprocité et accords commerciaux : l’équation Mercosur
Sur le terrain particulièrement sensible des pesticides, la commission avance avec prudence. L’approche dite « Omnibus » vise à accélérer l’autorisation des substances les moins dangereuses, à réduire des délais aujourd’hui jugés excessifs (jusqu’à 8 ou 10 ans) et à faciliter l’accès aux alternatives, notamment les produits de biocontrôle. L’enjeu est de permettre aux agriculteurs de disposer d’outils efficaces sans renoncer aux standards sanitaires européens.
Mais c’est surtout la réciprocité des normes qui cristallise les débats. « Ce qui est interdit dans l’UE doit l’être aussi pour les produits importés », répètent les commissaires, conscients que ce principe conditionne l’acceptabilité d’un accord avec le Mercosur. Bruxelles promet un renforcement significatif des contrôles : augmentation de 50 % des inspections dans les pays tiers, renforcement des principaux points d’entrée aux frontières européennes, abaissement à « zéro technique » de certains seuils de résidus et lancement, dès janvier, d’une task force dédiée au respect des règles.
Ces garanties, cependant, restent observées avec scepticisme par une partie du monde agricole, échaudée par l’expérience d’accords commerciaux précédents, souvent accusés de manquer de contrôles effectifs. Si la Commission rappelle que l’agriculture européenne demeure une puissance exportatrice, 235 milliards € d’exportations agroalimentaires en 2024, un excédent de 64 milliards et près de trois millions d’emplois liés au secteur, nombre d’agriculteurs redoutent que cette ouverture accrue ne se traduise, pour eux, par une pression supplémentaire sur les prix et les marges.
À quelques heures d’une possible signature de l’accord UE-Mercosur, les engagements pris apparaissent comme autant de gages politiques adressés au monde agricole. Reste à savoir s’ils suffiront à dissiper une défiance profonde, nourrie par le sentiment que l’agriculture européenne se trouve, une fois encore, au croisement de choix stratégiques qui la dépassent.





