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François Huberty : «Les agriculteurs vivent dans un empilement de décisions»

Président de la commission de l’Agriculture du Parlement wallon, François Huberty a défendu une ligne ferme sur l’accord UE-Mercosur, appelle à une refonte profonde de la Pac et alerte sur la pénurie de vétérinaires ruraux comme sur la détresse psychologique croissante des agriculteurs. Issu du monde agricole, le député luxembourgeois plaide pour une politique fondée sur la confiance, la transmission et la cohérence. Il revient, lors d’un entretien au long cours, sur les lignes de force de son engagement.

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À l’heure où les débats agricoles se crispent, entre ouverture commerciale, transition environnementale et renouvellement des générations, l’agriculture wallonne se trouve à un moment charnière.

Vous présidez aujourd’hui la commission de l’Agriculture du Parlement wallon. Comment votre trajectoire personnelle éclaire-t-elle la manière dont vous abordez les dossiers agricoles ?

Je viens d’un territoire profondément rural. Mon père et mon frère sont agriculteurs à Neufchâteau, et j’ai grandi dans cette réalité-là, avec ses contraintes mais aussi sa dignité. Les difficultés du secteur agricole, je ne les découvre pas dans des notes de synthèse : je les ai vécues, et je continue à les vivre au quotidien, notamment dans mon rôle de bourgmestre. Cette double casquette me permet de rester en prise directe avec le terrain, tout en portant ces réalités au Parlement wallon. Lorsque j’ai été élu député régional, il m’a semblé évident que je devais m’investir là où je pouvais être le plus utile : l’agriculture et la ruralité. La présidence de la commission me donne une vision globale des politiques menées, mais surtout la possibilité d’interpeller, d’influencer, et parfois d’orienter les décisions dans l’intérêt des agriculteurs et des zones rurales.

L’actualité est dominée par la signature de l’accord UE-Mercosur. La présidente de la commission européenne a annoncé une enveloppe de 45 milliards  € pour l’agriculture. Pourquoi cette annonce ne vous convainc-t-elle pas ?

Parce qu’elle est fondamentalement trompeuse. Les agriculteurs ne demandent pas à vivre de compensations financières ponctuelles, mais de leur travail. Annoncer des milliards d’euros pour tenter de faire passer un accord commercial profondément déséquilibré, c’est une forme d’appât. Nous ne sommes pas opposés par principe aux accords de libre-échange. Mais l’accord UE-Mercosur pose un problème majeur de cohérence. On impose à nos agriculteurs européens des normes environnementales, sanitaires et sociales extrêmement strictes, et c’est légitime, tout en acceptant l’importation de produits qui ne respectent pas ces mêmes exigences. La position des Engagés reste claire : l’accord, en l’état, est inacceptable. La commission elle-même a reconnu, après un audit mené en 2024, des failles importantes dans les contrôles sanitaires des produits issus du Mercosur : manque de traçabilité, risques liés à l’utilisation d’hormones. Dans ces conditions, la signature de cet accord revient à organiser sciemment une concurrence déloyale. Notre priorité reste la protection des agriculteurs, de la santé des consommateurs et du modèle agricole européen. Tous ceux qui souhaitent commercer avec l’Europe doivent respecter les mêmes standards

La Belgique s’est abstenue, faute d’accord entre Régions. Comment interprétez-vous cette position ?

L’abstention n’est pas un feu vert, et c’est essentiel. La situation aurait été bien plus préoccupante si la Belgique s’était prononcée favorablement. J’aurais évidemment souhaité que les Régions puissent s’aligner sur une position commune, mais les réalités économiques et commerciales de la Flandre ne sont pas celles de la Wallonie. La position wallonne est, à mes yeux, la plus cohérente. Tant que les clauses miroir ne sont pas effectives, tant que les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour tous, nous devons maintenir une opposition ferme. L’agriculture ne peut plus être la variable d’ajustement des politiques commerciales européennes.

La Pac post-2027 est en discussion. Quels changements jugez-vous indispensables ?

Depuis 20 ans, les budgets de la Pac diminuent en valeur réelle, alors même que les attentes à l’égard des agriculteurs n’ont cessé d’augmenter. On leur demande de produire mieux, plus durablement, avec davantage de contraintes environnementales, sanitaires et administratives, mais sans leur garantir une visibilité économique suffisante. Cela crée un déséquilibre profond.

Nous avons besoin d’une Pac forte, lisible et recentrée sur sa vocation première : soutenir l’agriculture et le développement rural. Aujourd’hui, une part croissante de l’énergie des agriculteurs est absorbée par la gestion administrative. La Pac est devenue une machine complexe, parfois kafkaïenne, fondée sur une logique de contrôle permanent, sans véritable droit à l’erreur. Cette défiance institutionnelle est extrêmement mal vécue sur le terrain. Il est temps de changer de philosophie. La Pac doit évoluer vers une logique de confiance, de simplification et de stabilité. Les règles ne peuvent plus changer sans cesse, au risque de fragiliser encore davantage des exploitations déjà sous pression. Sur le fond, nous plaidons aussi pour une évolution du modèle de soutien : passer progressivement d’une Pac essentiellement payée à l’hectare à un système qui valorise davantage l’unité de travail. Cela permettrait de mieux protéger les fermes familiales et de rendre le système plus équitable. Enfin, 2027 arrive très vite. Les discussions doivent avancer si l’on veut réellement y inscrire des marqueurs wallons, en concertation avec le secteur. La Pac ne peut pas être pensée hors sol : elle doit être construite avec ceux qui la vivent au quotidien.

La ministre Anne-Catherine Dalcq a récemment annoncé des groupes de travail sur le foncier. Comment abordez-vous ce chantier, et sur quels sujets voulez-vous peser ?

Le foncier est un sujet extrêmement transversal, et c’est précisément pour cela que la méthode des groupes de travail est utile : elle permet de réunir les acteurs concernés, agriculteurs, propriétaires, organisations, experts, et d’éviter les réponses simplistes à un problème qui ne l’est pas. L’idée, c’est d’aller chercher des solutions concrètes, techniquement solides, politiquement assumables. Mais dans ce chantier large, je veux mettre l’accent sur deux priorités : le statut d’agriculteur actif et le renouvellement des générations. Parce que derrière le débat foncier, il y a une question très simple : qui pourra encore s’installer demain ? Le prix de la terre a explosé, on parle d’une hausse de 51 % en moins de 7 ans, et cela rend l’accès à la terre de plus en plus difficile pour les jeunes. La transmission des exploitations se complique, et le risque, c’est une ruralité qui se vide, une agriculture qui se concentre, et des campagnes qui se désertifient. Il y a aussi un point qui me frappe : une part non négligeable d’agriculteurs cumulent aujourd’hui pension de retraite et aides Pac, et cela pose question. Je ne dis pas qu’il faut exclure d’office les agriculteurs pensionnés : beaucoup restent actifs, notamment lorsqu’ils préparent la transmission. Mais je pense qu’il faut mieux encadrer, mieux cibler, mieux orienter ces aides vers l’objectif qui doit être prioritaire : faciliter l’installation. Ma proposition est de permettre, dans certaines conditions, le maintien de certaines primes pendant une période transitoire, 3 ou 4 ans, mais à condition d’être inscrit dans un dispositif d’accompagnement à la transmission, porté par une organisation agricole et soutenu par la Région. L’enjeu, c’est de rendre la transmission effective, de sécuriser les installations, d’accompagner les premières années d’activité. Et de faire du foncier non pas un mur, mais un passage.

Les crises sanitaires se multiplient. Après la FCO, la DNC inquiète fortement le secteur. Que change-t-elle dans votre approche ?

La DNC est un signal d’alarme très sérieux. Même en l’absence de cas déclarés en Wallonie à ce stade, elle rappelle que la santé animale n’est pas une question secondaire : c’est un enjeu de souveraineté agricole, de bien-être animal, mais aussi de stabilité économique et humaine pour les éleveurs. J’ai le sentiment que nous n’avons pas toujours tiré tous les enseignements des crises précédentes, notamment de la FCO. Trop souvent, on agit dans l’urgence, une fois que la crise est installée. Avec la DNC, il faut inverser cette logique. Cela passe d’abord par l’anticipation : disposer des vaccins en suffisance, être prêt à lancer des campagnes rapidement, et envoyer un signal clair au secteur. Ce point remonte très fortement du terrain. Ce n’est pas seulement une question sanitaire, c’est une question de confiance. Les éleveurs ont besoin de savoir que les pouvoirs publics sont prêts, que les décisions seront prises à temps, et que les conséquences économiques et humaines seront anticipées. Car derrière une crise sanitaire, il y a toujours des drames silencieux : des trésoreries fragilisées, des projets d’élevage anéantis, un choc psychologique immense pour des agriculteurs qui ont parfois mis une vie entière à constituer un cheptel. Les images venues de France circulent très vite, notamment via les réseaux sociaux, et elles nourrissent une angoisse diffuse, même à plusieurs centaines de kilomètres. Mais on ne peut pas gérer correctement une alerte sanitaire sans un maillage vétérinaire solide, disponible et formé. La DNC met en lumière la fragilité de l’ensemble du système.

La pénurie de vétérinaires ruraux est justement de plus en plus criante. Comment y répondre durablement ?

C’est en effet un problème structurel, et les chiffres sont extrêmement préoccupants, en particulier en province de Luxembourg. On parle d’un taux de remplacement qui plafonne à 48 %, d’un départ de près de 40 % des jeunes vétérinaires dans les trois premières années d’exercice, et d’une profession vieillissante, avec près de la moitié des praticiens âgés de plus de 60 ans. À cela s’ajoute une désaffection croissante pour la pratique rurale, au profit d’autres spécialisations, souvent jugées plus compatibles avec un équilibre de vie. Dans ce contexte, il faut arrêter de penser qu’une mesure isolée suffira. C’est l’ensemble de la chaîne qu’il faut repenser. Le premier levier reste celui de la formation et de l’exposition au terrain. Aujourd’hui, trop de stages vétérinaires sont réalisés en milieu urbain ou en refuge, sans véritable immersion dans la réalité de l’élevage. C’est pourquoi je plaide depuis longtemps pour une réforme en profondeur des stages vétérinaires, avec des stages ruraux précoces et obligatoires, dès le bachelier, afin de confronter les étudiants à la réalité du terrain. Des initiatives existent déjà et doivent être saluées. La Province de Luxembourg, par exemple, a débloqué des primes de 1.000 € pour prendre en charge une partie des frais liés aux stages chez des praticiens ruraux. Ce sont des signaux importants, car ils lèvent des freins très concrets à l’orientation vers la pratique rurale. Au niveau wallon, un autre levier essentiel concerne la création et le soutien des personnes morales vétérinaires (PMV). Ces structures permettent de mutualiser certaines tâches, de partager les astreintes, d’organiser le travail différemment et, surtout, de rompre l’isolement professionnel. La ministre de l’Agriculture m’a confirmé qu’une aide régionale à la création de ces structures allait être mise en place. C’est un point fondamental, car les jeunes vétérinaires ne veulent plus, et on peut le comprendre, exercer seuls, avec des charges lourdes et une disponibilité permanente. J’ai également plaidé pour la mise en place d’une prime à l’installation, sur le modèle des dispositifs de type «Impulseo» existant dans d’autres secteurs, afin d’aider les jeunes vétérinaires à franchir le pas de l’installation en milieu rural, à condition qu’ils s’intègrent dans des structures collectives. Là encore, l’objectif est clair : rendre la pratique rurale économiquement viable et humainement soutenable. Enfin, il faut s’appuyer sur des outils d’analyse solides. J’ai récemment interrogé la ministre sur l’Obsvet, un outil d’observation précieux pour objectiver les difficultés de la profession et identifier des leviers d’action. Il m’a été répondu que cet outil n’avait pas vocation à perdurer en tant que tel, mais que les moyens régionaux seraient désormais orientés vers des actions concrètes sur le terrain. Je resterai particulièrement attentif à ce que cette transition ne se traduise pas par une perte de vision globale. Car derrière la question des vétérinaires ruraux, il y a bien plus qu’un problème de profession : il y a la santé animale, la sécurité sanitaire, le bien-être des éleveurs et, plus largement, la résilience de notre agriculture. C’est un dossier que je continuerai à suivre de près, avec une exigence simple : que les annonces se traduisent en actes.

Le mal-être agricole est désormais documenté. Craignez-vous une crise humaine silencieuse ?

Elle n’est plus silencieuse, mais elle reste insuffisamment entendue. Les chiffres sont éloquents : près de 3 agriculteurs sur 4 seraient en détresse psychologique. Pour qui connaît le secteur, ce constat n’est malheureusement pas une surprise. Les agriculteurs travaillent souvent plus de 70 heures par semaine, avec des marges qui se réduisent, des règles qui changent sans cesse et une pression administrative devenue écrasante. Une part importante de leur temps est désormais consacrée à remplir des formulaires, à encoder des données, à répondre à des contrôles multiples. Ce temps-là, ils ne le passent ni sur le terrain, ni avec leurs proches. À cela s’ajoute un sentiment de stigmatisation croissante : beaucoup ont l’impression d’être constamment jugés, soupçonnés, mis en accusation, alors même qu’ils font d’énormes efforts pour répondre aux attentes sociétales. Ce cocktail est dangereux. L’isolement, l’épuisement et le découragement s’installent progressivement. Les structures d’accompagnement comme Agricall jouent un rôle essentiel, et leur financement a été renforcé, ce qui est une bonne chose. Mais elles interviennent souvent en bout de chaîne, lorsque la détresse est déjà là. Pour moi, il faut d’abord agir sur les causes. Simplifier radicalement les démarches administratives, stabiliser les règles, centraliser les encodages, remettre une logique de confiance au cœur des politiques agricoles. À force d’empiler les contrôles, on crée une situation absurde où l’on compte parfois presque autant de dispositifs de contrôle que d’agriculteurs sur le terrain. Prendre soin de la santé mentale des agriculteurs, ce n’est pas seulement offrir des dispositifs d’écoute. C’est leur permettre de se concentrer sur leur métier, de retrouver du sens, de la reconnaissance et une perspective d’avenir. Sans cela, on continuera à colmater les brèches sans jamais traiter le problème de fond.

Marie-France Vienne

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