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Courrier des lecteurs : Ne tombez pas dans le piège de la tourbe

Sortez-moi ces décorations de Noël en promotions hors de ces rayons que je ne saurais plus voir ! Placez-y sécateurs, fleurs et gants de jardinage aux motifs ananas. Vive ces trois premiers rayons de soleil de l’année, on en oublierait presque qu’on n’est qu’au mois de janvier. La nervosité monte, telle la sève aux arbres, bientôt enivrés de vie avant d’exploser leur feuillage. Oh la la, que le printemps est stimulant !

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Je vois déjà ce jardinier du dimanche qui analyse son carré de potager à la façon d’un ingénieur agronome. Il paraît que les poireaux aiment les fraises, alors il subdivise son petit lopin de terre en carrés imaginaires, le tout entouré d’une muraille de fer pour le protéger des limaces. C’est son fief, alors tel un chevalier vaillant ! Que dis-je, un seigneur, il défendra coûte que coûte cette terre nourricière qui lui est si chère. Debout dans son jardin avec un gazon taillé à 3,5 cm, le jardinier admire son potager de 5 à 10 m². Dans la remise, ses outils reluisants, aussi neufs que s’ils étaient encore exposés, n’attendent que de plonger dans la terre.

Je taquine un peu mais c’est honnêtement plaisant de constater que le jardinage suscite encore autant de plaisir et de satisfaction. Peut-être que ceux qui mettent leurs mains dans la terre ressentent une infime partie de ce que vivent les agriculteurs. Tout ça pour dire que les caddies ne vont pas tarder à se remplir dans les jardineries mais attention ! Alors qu’il n’y a vraiment pas plus écolo comme activité, ce cher jardinier du dimanche pourrait toutefois prendre part à un véritable scandale écologique en choisissant… son terreau.

Car c’est là où tout commence dans cette aventure du printemps. Avant même de choisir ses plantes ou ses semences, tout bon jardinier qui se respecte va vouloir bien entendu acheter du terreau pour amender son sol. Le terreau, c’est du compost, de l’engrais… Un composé végétal enrichi en carbone et en azote qui vient nourrir la terre qui s’apprête à accueillir des plantes gourmandes en énergie puisqu’elles produiront fruits et légumes. Le nec plus ultra ce serait d’aller demander à son voisin agriculteur de piocher deux petits coups de bêche dans un tas de fumier en train de reposer dans un champ. En revanche, je peux comprendre que c’est plus esthétique d’acheter à prix d’or quelque chose dont on ne connaît pas l’origine, obscur et compressé dans du plastique. En regardant la composition de ces paquets de terreau, dans la plupart pour ne pas dire tous, on y lira qu’il s’agit de tourbe. Alors ça fait assez bien car on connaît vaguement ce terme, qui vient par déduction d’une tourbière. C’est naturel, donc par simple raisonnement, c’est bon pour l’environnement. Oui… mais non.

Avant de poursuivre, reprenons la base, qu’est que ce que de la tourbe ? C’est une accumulation de végétation (des feuilles, des branches…) qui s’est décomposée dans ces zones humides et où il y a un déficit d’oxygène, ce qui ralentit la décomposition. Très riche en carbone, on parle de la tourbe même comme d’une matière organique végétale fossilisée car elle met des milliers d’années à se former.

Ce sujet m’a été inspiré par les enquêtes de Vakita, qui ont dans le cadre d’un reportage, carotté le sol d’une tourbière et le sol d’une forêt. Qui, à votre avis, stocke le plus de carbone ? Les résultats des analyses sont assez impressionnants : la tourbière contient 40 à 50 % de carbone tandis que le sol forestier n’en contient que 2 %. Et si on additionne le carbone contenu dans toute la forêt, les troncs, les branches, les feuilles… La tourbe reste plus riche, jusqu’à deux fois plus. On peut voir les tourbières comme de véritables zones de stockage et de rétention de carbone, à côté des forêts qu’on peut comparer aux poumons de l’environnement.

Mais vous vous doutez bien que s’il y a de la tourbe comme ingrédient principal dans un sac de terreau, c’est qu’elle vient d’une tourbière. Oui, car ça ne s’invente pas, tout comme l’est par exemple le miel. Alors pour se fournir en tourbe, il n’y a pas d’autres choix que d’y aller avec des pelleteuses pour détruire ces sites qui ont une valeur biologique exceptionnelle. En détruisant ces zones humides, on est face à une libération de carbone extraordinaire, accumulée pendant des millénaires, un apport qui contribue, vous le devinerez bien, à l’accélération du changement climatique. Ni plus, ni moins.

Donc là, j’espère que tout bon lecteur du Sillon Belge relèvera la tête à ce moment-ci et dira à travers la cuisine : « Dis, t’savais q’c’est pas bon le terreau ? La tourbe quoi. ».

Oui, je ne vous le fais pas dire et quelle ineptie aussi. Comment peut-on imaginer qu’on puisse justifier que le jardinier du dimanche a besoin d’une matière végétale fossilisée, donc ultra précieuse pour l’environnement, pour faire pousser ses trois plants de tomates dans son jardin ? ! Ces tomates « locales », du jardin à l’assiette, pèseront à elles seules une quantité pharaonique dans l’empreinte carbone du repas. Souvenez-vous en à la prochaine salade. Une matière aussi noble devrait alors en toute bonne logique être réservée aux professionnels, les agriculteurs. Eh bien non, y compris ceux qui arrivent à sortir des 10 t à l’hectare en céréales, la recette c’est un bon fumier composté et c’est tout. Un peu de bon sens s’il vous plaît. Laissons les tourbières en paix.

C’est saisissant, mais tout acte aussi écologique et simple soit-il, peut cacher une ineptie environnementale. Or maintenant que tout le monde le sait, il n’y a plus aucune excuse. Ma recette personnelle c’est de mélanger du fumier avec de la terre merveilleusement travaillée et offerte par les taupes qui volcanisent le jardin de ma mère. Elles sont nombreuses, c’est vrai, mais j’y vois le magnifique grain travaillé de la terre. Avec le fumier, c’est magnifique pour le jardin.

Si vraiment vous n’avez ni fumier, ni taupes et que vous voulez votre terreau parce que « c’est comme ça », faites-vous plaisir. En revanche, lisez, regardez la composition, passez votre chemin si vous y voyez tourbe, qu’elle soit blonde, brune ou autre. Il se peut que vous voyiez des packagings où la marque affichera fièrement un écusson « 90 % de Tourbe ! » « 100 % naturel ». Oui, c’est surtout 100 % irresponsable. Choisissez les terreaux sans tourbe et poursuivez avec bonne conscience le travail de la terre de votre jardin, avec le respect de l’environnement en prime.

Valérie Neysen

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