Accueil Voix de la terre

Courrier des lecteurs : Avec ou sans patates?

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors, ils l’ont fait ». La citation de Mark Twain dérive d’un bon mot tiré d’un film de Marcel Pagnol, à prononcer avec l’accent provençal : « Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait ! ». Le terme « imbécile » doit être ici compris comme une personne qui ne suit pas les conventions et ose aller à l’encontre de ce que l’on attend de lui. Car il ne fallait pas être un imbécile (= un idiot) pour accéder à la Grand-Place de Bruxelles en tracteur et y déverser une benne de pommes de terre !!

Temps de lecture : 4 min

À défaut de chapeau que je ne porte jamais, je tire mon bonnet bien bas pour saluer la performance d’Aurélien Holvoet et son épouse ! Leur discrète action en francs-tireurs a eu cent fois plus d’impact sur l’imaginaire populaire que les spectaculaires manifestations de tracteurs agricoles. J’en suis resté comme deux ronds de flan, stupéfait autant qu’admiratif devant cette géniale initiative. La prouesse est incroyable, ahurissante, surréaliste ! Mari et femme se sont baladés en plein centre de Bruxelles, au volant d’un tracteur attelé d’une grosse benne, ont investi sans tambour ni trompette la plus belle place du monde. Ça tient du délire ! Manneken-Pis en a eu le sifflet coupé !

Dans la capitale emblématique de la frite, fallait-il que les gendarmes pédalent dans la mayonnaise, pour ne point les arrêter avant leur destination ! L’initiative n’aura guère coûté aux contribuables, au contraire des blocages de route, des pailles et pneus brûlés, des déversements de fumier et autres joyeusetés. L’action « coup de poing », ou plutôt coup de patate, a très peu mobilisé les forces de l’ordre et n’a rien dégradé, si ce n’est le dépôt d’un peu de terre sur la Grand-Place. En aucune façon, le couple Holvoet n’a bloqué des gens dans des embouteillages : ils n’ont embêté personne ; ils ont même offert de la nourriture ! Ces braves fermiers ont donné une image très sympathique et très digne de notre profession d’agriculteur.

Aucune brutalité ni démonstration de force ; aucune menace, ni outrage ! Sur notre planète où la violence prend partout le pas sur la bienveillance, cette modeste action pacifique nous parle d’une voix sage et pacifique, nous offre un peu de douceur dans ce monde de brutes. Le couple de jeunes agriculteurs a surtout démontré qu’il est possible et bien plus efficace d’émettre des revendications sans sortir les tracteurs, sans déployer la cavalerie lourde pour impressionner les gens.

Le déversement de pommes de terre fut désopilant et jouissif ! Son aura de sympathie a éclipsé le reste des manifestations, répétitions lassantes des habituels et convenus mouvements de protestation agricole. Pour ceux qui les subissent, les blocages de routes sont beaucoup moins drôles qu’un pied de nez aux gardiens de la Grand-Place. Car parmi ceux qui attendent très longtemps dans leur voiture ou se farcissent des détours inimaginables, il se trouve des femmes enceintes, des enfants en bas âges, des gens malades qui vont rater une consultation médicale qu’ils ont eu mille peines à décrocher, des médecins ou des vétérinaires qui arriveront peut-être trop tard pour sauver une vie.

Mes parents nous disaient souvent : «  Il existe une règle d’or : ne faites jamais aux autres ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous fasse  ! ». Papa et Maman faisaient partie de la génération paysanne de la première moitié du vingtième siècle, respectueuse des lois et de la religion catholique. Un peu trop sans doute… Ceux d’aujourd’hui ont beaucoup moins d’états d’âme ; la violence du monde a déteint sur eux, et ils sont persuadés qu’il faut lutter dans le dur, montrer ses muscles et les calandres rutilantes des tracteurs. Il se dit (des mauvaises langues, sans doute), que les manifestants ne boivent pas que de l’eau pour se donner du cœur au ventre, que l’effet de groupe les rend entreprenants et les incite à des comportements excessifs. Mais faut-il croire tout ce qu’on dit ?

Les époux Holvoet, du beau pays d’Ath, n’ont eu besoin d’aucun adjuvant pour s’encourager. Ils se sont affranchis de la meute clinquante et vrombissante ; ils ont suivi tranquillement le chemin de la Grand-Place, sans s’énerver, pacifiquement, sans crier des slogans, en s’excusant presque, et un heureux concours de circonstances leur a permis d’atteindre leur incroyable objectif. La fortune sourit aux audacieux et aux gentils ! Ils ont réalisé l’impossible, et plus encore, et s’il faut retenir une image positive de ces manifestations anti-Mercosur, ce sera bien celle-là, avec ou sans patates !

Bravo, et mille fois merci !

A lire aussi en Voix de la terre

Voir plus d'articles