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Didier Delmotte : «La santé animale est devenue un sujet de société»

Après plus de deux décennies d’engagement au sein de la Fesass (Fédération européenne pour la Santé animale et la Sécurité sanitaire), dont 16 années à la présidence, Didier Delmotte vient de quitter ses fonctions. Agriculteur en province de Liège et fin connaisseur des rouages européens de la santé animale, il a traversé crises sanitaires, mutations agricoles et recompositions profondes du lien entre agriculture et société. Il en tire aujourd’hui un regard lucide, parfois inquiet, mais fermement attaché à l’idée de responsabilité collective.

Temps de lecture : 6 min

Son parcours dessine une certaine conception de l’action publique en matière agricole et sanitaire : patiente, partagée, profondément européenne. Loin des réponses simplistes, l’agriculteur ferriérois revient sur ce cheminement au long cours, entre ancrage de terrain, travail institutionnel et enjeux de santé publique.

Avant d’évoquer votre départ de la présidence de la Fesass, revenons à l’origine. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ?

Je suis avant tout agriculteur. J’ai repris la ferme familiale en 1989, au décès de mon père, avec mon frère. À l’époque, l’exploitation était presque exclusivement orientée vers le Blanc Bleu Belge. Très tôt, nous avons toutefois développé un atelier complémentaire de Pie Noir Holstein. Comme beaucoup d’agriculteurs de ma génération, j’ai appris à composer avec les cycles économiques, les crises, mais aussi avec la nécessité de s’adapter en permanence.

Votre engagement collectif commence très jeune…

Oui, presque naturellement. J’ai été baigné dès mon enfance dans le syndicalisme. Ma mère a fondé l’Union professionnelle agricole féminine de la province de Luxembourg, dont elle fut la première présidente. Très jeune, j’ai assisté à des réunions où l’on débattait avec passion du métier, de sa reconnaissance et de son avenir. À 19 ans, je devenais président de la JAP Nord Luxembourg. Cet engagement ne m’a jamais quitté.

Votre parcours agricole a connu des tournants importants, quels sont-ils ?

Le plus marquant reste sans doute l’arrêt de la production laitière. Après la fermeture de l’usine Nestlé de Hamoir, nous avons livré à la coopérative de Chéoux, puis accompagné la fusion qui a donné naissance à la Laiterie des Ardennes. J’ai siégé à son conseil d’administration jusqu’en janvier 2016. Mais la crise laitière de 2015-2016 a été d’une brutalité extrême. Les prix avaient tellement décroché qu’il était devenu impossible de vivre de ce travail. J’ai alors décidé d’arrêter.

Ce choix vous a-t-il conduit à revoir entièrement votre modèle ?

Oui. Nous avons fait le pari de l’agriculture biologique. Nous avons constitué un troupeau de Limousines, mieux adaptées aux contraintes du bio que le Blanc Bleu. Ce troupeau, je viens de m’en séparer récemment, profitant d’un niveau de prix exceptionnel. Aujourd’hui, l’exploitation se concentre sur les grandes cultures : avoine, épeautre, escourgeon et cultures intercalaires.

Parallèlement, votre engagement en santé animale a-t-il pris une dimension institutionnelle ?

J’ai d’abord été vice-président de la Fédération de lutte contre les maladies du bétail de la province de Liège. J’ai ensuite vécu la création de l’Arsia, dont j’ai été vice-président à ses débuts. En 2003, j’ai été envoyé au congrès de Rome de la Fesass. C’est là que j’ai véritablement pris conscience de la dimension européenne de la santé animale.

Vous accédez ensuite à la présidence de la Fesass ?

Oui. Après avoir été secrétaire général en 2006, je deviens président en 2009. Très vite, nous avons voulu faire de la Fesass un interlocuteur reconnu au niveau européen. En 2010, sous présidence belge de l’UE, nous avons organisé un premier grand événement sur la surveillance des maladies animales. Cela a clairement marqué un tournant.

Votre mandat est donc jalonné de rencontres européennes de haut niveau ?

En effet. En 2015, sous présidence luxembourgeoise, nous avons organisé une conférence de fond sur l’antibiorésistance, à un moment où le sujet n’était pas encore pleinement installé dans l’agenda politique. En 2016, sous présidence slovaque, la quasi-totalité des Chief Veterinary Officers européens est venue visiter l’Arsia. En 2022, sous présidence tchèque, nous avons accueilli ces mêmes responsables à la DGZ, le pendant flamand de l’Arsia. Ces rencontres ont montré que la Belgique disposait d’un système sanitaire solide, structuré et crédible.

Au-delà des événements, quel est le message politique fort que vous avez voulu porter ?

Que la santé animale est un bien public. Elle ne peut pas reposer uniquement sur les épaules des éleveurs. Elle engage l’ensemble de la société. Cela implique des décisions politiques claires, mais aussi des moyens. L’exemple le plus parlant reste la vaccination obligatoire décidée en Belgique : sans un choix politique assumé, rien n’aurait été possible.

Ces dernières années ont été marquées par une succession de crises sanitaires : FCO, PPA, DNC. A-t-on changé d’époque ?

Oui, clairement. Nous sommes entrés dans une période où les crises ne sont plus exceptionnelles mais quasi permanentes. La FCO a montré à quel point une maladie vectorielle pouvait s’installer durablement en Europe. La peste porcine africaine rappelle, elle, qu’il existe des maladies extrêmement difficiles à éradiquer. Quant à la DNC, elle pose des questions complexes en matière de détection, de gestion du risque et d’acceptabilité sociale.

Parlons-en justement. La DNC a suscité de fortes tensions dans le débat public, où en est-on ?

Il s’agit d’une maladie difficile à expliquer. Les tests ne détectent pas toujours les animaux en incubation. Plus on attend, plus la maladie progresse. Et, dans le même temps, on ne peut pas modifier la législation à la volée. On se retrouve face à des décisions lourdes de conséquences, dans un climat de forte pression médiatique et politique.

Ces crises reposent souvent la question du choix entre abattage et vaccination, n’est-ce pas un dilemme cruel ?

Le débat est trop souvent caricatural. La vaccination peut être une solution, mais elle entraîne des conséquences commerciales majeures : quatorze mois sans exportation après la dernière dose, parfois jusqu’à vingt-deux mois. Cela signifie des animaux que l’on ne peut pas vendre, des volumes impossibles à gérer sur les exploitations, des charges alimentaires considérables. Dans le cas de la PPA, il n’existe tout simplement pas de vaccin efficace : on n’a pas le choix.

Vous insistez beaucoup sur la nécessité de mieux communiquer, pourquoi ?

Parce que la santé animale est devenue un sujet de société. On ne peut plus se contenter de décisions technico-administratives. Il faut expliquer au citoyen que, face à la FCO, à la DNC ou à la PPA, il n’existe pas de solution parfaite. On choisit souvent le « moins mauvais » scénario, en fonction de la science, des contraintes économiques et du cadre réglementaire européen.

Ces crises ont-elles renforcé votre conviction de départ ?

Elles l’ont confirmée et approfondie. Lorsqu’on impose des mesures aussi lourdes que l’abattage ou la vaccination obligatoire, il ne s’agit plus seulement de décisions techniques, mais de choix collectifs. À ce stade, les pouvoirs publics doivent assumer pleinement leur rôle, tant sur le plan financier que dans la manière d’expliquer et d’accompagner ces décisions. On ne peut pas demander aux seuls éleveurs d’en porter le poids.

La peste porcine africaine illustre aussi la dimension européenne du problème, non ?

Totalement. Le virus ne connaît pas les frontières. Tant qu’il circule sur le continent, aucun pays ne peut se considérer totalement à l’abri. Cela impose une coordination étroite entre États membres et une discipline collective sur le terrain.

Pour conclure, comment voyez-vous la suite ?

Je reste agriculteur. Je poursuis mon activité sur l’exploitation et je suis très investi dans notre Cuma « Système D », où nous réalisons nous-mêmes l’ensemble des travaux agricoles. J’ai aussi accepté de devenir président d’honneur de la Fesass. Une manière de rester disponible, ponctuellement, pour transmettre une expérience et un réseau, sans jamais interférer avec celles et ceux qui prennent aujourd’hui la relève.

Marie-France Vienne

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