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Santé animale, commerce, climat : anatomie d’une crise systémique

Réunie le 12 janvier dernier, la commission Agriculture du parlement européen a tenu une audition consacrée aux maladies animales. Mais derrière l’enchaînement des épizooties, c’est une crise bien plus profonde qui s’est dessinée : décapitalisation des cheptels, tensions commerciales, perte de lisibilité politique, découragement des éleveurs. Une question s’impose désormais : l’UE sait-elle encore quel élevage elle veut défendre, et à quelles conditions ?

Temps de lecture : 8 min

Dermatose nodulaire contagieuse en France, peste porcine africaine en Espagne et en Italie, influenza aviaire persistante dans plusieurs États membres : l’audition publique a dressé un état des lieux rigoureux de la santé animale en Europe.

Il faut dire que la situation n’a rien de réjouissant. Les épizooties perturbent la production, désorganisent les échanges intra-européens et internationaux, fragilisent les filières et font peser une pression considérable sur les épaules des éleveurs. Vaccination, confinement, abattage préventif : chaque instrument mobilisé suscite débats et résistances, d’autant plus vives que les pays touchés voient souvent leurs débouchés à l’export se fermer sans préavis.

L’audition intervient dans un moment charnière. Le parlement prépare un rapport d’initiative sur l’élevage et les épizooties, tandis que la commission s’est engagée à présenter, avant la fin du deuxième trimestre, une stratégie européenne dédiée au secteur. Officiellement, l’objectif est de renforcer la résilience sanitaire. Officieusement, c’est une interrogation plus fondamentale qui affleure : l’UE est-elle encore capable de penser l’élevage comme un pilier stratégique, ou se contente-t-elle désormais d’en gérer les crises successives ?

Un modèle d’excellence fragilisé par ses propres contradictions

Andrea Rosati, secrétaire général de la Fédération européenne des sciences animales, a ouvert les débats par un rappel volontiers rassurant : « L’Europe dispose du système d’élevage le plus efficace au monde ». Un leadership qu’il attribue à la qualité du marché intérieur, au haut niveau de compétence des agriculteurs, à l’excellence de la recherche, à la diversité des systèmes de production et au soutien historique des politiques publiques, notamment via la Pac.

Mais ce tableau maîtrisé se fissure rapidement. Car cette efficacité repose sur un équilibre de plus en plus fragile. Pression réglementaire croissante, acceptabilité sociale en recul, concurrence internationale exacerbée, urbanisation progressive des territoires ruraux : l’élevage européen évolue dans un environnement toujours plus contraint. Plus inquiétant encore, il devient un secteur de moins en moins attractif pour les jeunes générations, faute de visibilité, de stabilité économique et de reconnaissance sociale.

À cela s’ajoute un paradoxe stratégique rarement formulé avec autant de netteté dans l’enceinte parlementaire. Alors que la consommation de viande diminue en Europe, la dépendance aux importations progresse. En une décennie, la part de viande bovine importée est passée de 5 à 6 %, celle de la volaille de 4 à plus de 6 %. « Nous dépendons de plus en plus de produits non européens », observe Andrea Rosati, évoquant un risque stratégique pour le continent.

Or l’élevage ne se transforme pas sur un cycle annuel. Il s’inscrit dans des temporalités longues (5 à 10 ans) qui exigent cohérence, lisibilité et continuité des politiques publiques. À force d’empiler normes, injonctions contradictoires et accords commerciaux, l’UE brouille sa propre trajectoire, laissant producteurs et territoires dans une incertitude croissante.

Décapitalisation bovine et souveraineté alimentaire

C’est précisément sur ce terrain que l’intervention d’Éric Sargiacomo a intensifié le débat. Partant du constat désormais bien documenté d’une décapitalisation massive du cheptel bovin européen (près de 10 millions de têtes disparues en une décennie) l’eurodéputé français refuse d’y voir un simple ajustement technique ou économique.

Oui, concède-t-il, l’UE demeure performante sur le plan productif et conserve un leadership dans certaines filières. Mais la baisse du nombre de bovins entraîne mécaniquement une hausse des importations, notamment depuis les pays du Mercosur, où les conditions de production sont jugées moins exigeantes sur les plans sanitaire, environnemental et du bien-être animal.

La contradiction est frontale. D’un côté, l’UE impose à ses éleveurs des normes parmi les plus élevées au monde. De l’autre, elle ouvre son marché à des produits qui ne respectent pas ces standards. Pour Éric Sargiacomo, l’enjeu dépasse largement la compétitivité économique : l’élevage rend des services essentiels (économiques, sociaux, territoriaux et environnementaux) dans des régions où il constitue souvent la dernière activité structurante.

Derrière la décapitalisation des troupeaux se dessine ainsi une perte progressive de souveraineté alimentaire, doublée d’un affaiblissement du tissu rural européen. La question devient alors éminemment politique : comment enrayer cette trajectoire sans renoncer aux ambitions environnementales ni sacrifier la cohérence de l’action européenne ?

Anticiper plutôt que subir : une doctrine sanitaire en construction

Ll’intervention de Giovanni Filippini, directeur général pour la santé animale en Italie, a apporté une charpente conceptuelle et opérationnelle. Face aux urgences sanitaires, explique-t-il, deux dimensions doivent guider l’action publique : la stratégie et l’organisation.

La stratégie suppose détermination et planification, inscrites dans le cadre des règlements européens afin de garantir une application harmonisée entre États membres. L’organisation, elle, repose sur une coordination étroite avec la commission et sur des dispositifs nationaux robustes. L’Italie, souligne-t-il, s’est dotée d’un système de surveillance associant vétérinaires publics et privés, mais aussi d’outils informatiques de pharmacovigilance mobilisant algorithmes et apprentissage automatique.

Objectif : anticiper la survenue des maladies, évaluer leur impact potentiel à l’échelle des territoires et passer d’une logique réactive à une logique préventive. Cette approche intègre aussi les réalités territoriales. Dans de nombreuses régions, rappelle M. Filippini, le dépeuplement humain fragilise la durabilité des systèmes d’élevage, avec des conséquences environnementales directes. La santé animale devient ainsi un enjeu d’aménagement du territoire.

Sur la vaccination, le responsable italien se montre sans ambiguïté : elle est indispensable, parfois décisive, y compris en vaccination d’urgence. Mais elle doit être appliquée de manière intelligente et coordonnée, car ses effets sur le commerce peuvent être considérables. L’exemple de la grippe aviaire en France, suivi de fermetures de marchés à l’export, sert ici d’avertissement.

Il aborde également la question sensible du transport des animaux. L’Europe, rappelle-t-il, est l’espace où les contrôles sont les plus nombreux. Le transport reste possible, mais à condition d’une biosécurité rigoureuse, intégrant à la fois les dimensions sanitaires, pathologiques et de bien-être animal. Enfin, il ouvre un dossier transversal encore trop marginal dans le débat politique : la résistance antimicrobienne, qui devrait, selon lui, être placée au cœur des politiques sanitaires européennes.

C’est dans le prolongement direct de ce diagnostic que s’inscrit l’intervention de Benoît Cassart, qui donne à la réflexion sanitaire une traduction politique explicite. Au nom du groupe Renew, l’eurodéputé belge appelle la commission et les États membres à franchir un cap : celui de la mise en place d’une véritable stratégie européenne de vaccination, pensée non plus comme une réponse ponctuelle à l’urgence, mais comme un instrument structurant de la politique agricole et sanitaire de l’UE.

Cette stratégie, plaide-t-il, devrait reposer sur trois piliers opérationnels : le développement coordonné des vaccins, leur achat conjoint afin d’éviter les pénuries et les inégalités d’accès, et leur dissémination harmonisée sur l’ensemble du territoire européen. Une approche commune qui permettrait de sortir de la fragmentation actuelle des réponses nationales, souvent tardives et parfois contradictoires.

Au cœur de cette stratégie figure un enjeu clé, à la croisée de la science, du commerce et de la crédibilité européenne : le déploiement et la reconnaissance des vaccins DIVA (Differentiating Infected from Vaccinated Animals). Ces vaccins, associés à des tests diagnostiques spécifiques, permettent de distinguer clairement les animaux infectés par un pathogène de ceux ayant développé des anticorps à la suite de la vaccination. Une distinction décisive pour concilier prévention sanitaire et maintien des échanges.

Benoît Cassart rappelle que ce type de vaccin a déjà démontré son efficacité, notamment dans la lutte contre l’IBR, où il a permis de progresser simultanément sur le plan sanitaire et commercial. Leur généralisation pourrait ainsi faciliter les échanges entre États membres, lever certaines réticences liées à la vaccination et réduire le recours systématique à l’abattage.

Mais pour que ces outils déploient pleinement leur potentiel, insiste l’eurodéputé, la réglementation européenne doit évoluer d’urgence. Elle doit s’adapter à la fois aux avancées scientifiques et aux effets du changement climatique, qui modifie durablement l’épidémiologie des maladies animales. À défaut, avertit-il, l’UE continuera de gérer les crises dans l’urgence, au prix d’un coût humain, économique et politique croissant pour les éleveurs.

L’élevage, miroir d’un choix européen inachevé

Au fil des échanges, un constat s'est imposé : les crises sanitaires ne sont plus exceptionnelles. Changement climatique, circulation accrue des animaux et des personnes, rôle croissant de la faune sauvage : les pathogènes s’installent durablement en Europe. Cette nouvelle normalité impose un changement de paradigme, fondé sur l’anticipation, la recherche, la coopération européenne et un financement à la hauteur des enjeux. En conclusion, la commission rappelle le poids du secteur : 40 % de la valeur ajoutée agricole, 400 milliards € de chiffre d’affaires, près de 7 millions d’emplois. Une stratégie européenne sur l’élevage est annoncée. Mais l’audition a laissé transparaître un scepticisme profond. Beaucoup redoutent une feuille de route sans arbitrages clairs, incapable de résoudre les contradictions entre durabilité, compétitivité et ouverture commerciale.

Au-delà des maladies animales, c’est donc bien le sens politique de l’élevage européen qui est en jeu. Vouloir être simultanément championne mondiale de la durabilité, actrice majeure du libre-échange et garante de la souveraineté alimentaire relève d’un exercice d’équilibriste de plus en plus périlleux. Tant que l’UE n’aura pas clarifié ce qu’elle accepte encore de produire (et à quel prix), les crises continueront de s’additionner, nourrissant le sentiment d’un secteur stratégique laissé seul face à des choix qu’il ne maîtrise plus.

Marie-France Vienne

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