Accueil Voix de la terre

Courrier des lecteurs : Pas de bol…

« On n’a pas de chance ! ». Ces quelques mots reviennent à chaque fois quand quelqu’un nous raconte ses malheurs, et explique ses déconvenues en évoquant le mauvais sort qui s’acharne sur lui. Les chanceux sont ceux qui arrivent à tout ; les malchanceux sont ceux à qui tout arrive, est-il commun de dire. Sommes-nous chanceux ou malchanceux ?

Temps de lecture : 5 min

Je me posais cette question l’autre jour, en chemin vers l’hôpital où j’allais rendre visite à un gars de mon âge, accablé d’une lourde pathologie et dès lors malchanceux. Sur l’autoroute, des centaines de voitures roulaient dans tous les sens ; en ville, des milliers de véhicules étaient garés un peu partout et les rues fourmillaient de circulation. Mince alors ! Toutes ces bagnoles étaient plus clinquantes les unes que les autres, et les gens qui les occupaient (souvent seuls) étaient habillés chaudement, bien coiffés et tout propres sur eux. Dans quel pays riche et chanceux vivons-nous donc ! Croyez-vous qu’en Afrique Subsaharienne, en Afghanistan ou au Venezuela, les gens sont aussi bien lotis ? Ont-ils quasi chacun leur voiture, comme c’est le cas en Belgique ?

Après avoir tourné un quart d’heure pour trouver une place dans le parking ultra-bondé, j’ai pu rejoindre mon ami malade. Celui-ci m’a accueilli comme d’habitude, en se plaignant de la lenteur de sa guérison. Hospitalisé pour la quatrième fois en un an, il a subi deux opérations, des rayons, une chimio, mais la situation n’évolue guère.« Je n’ai pas de chance ! ». L’oncologue est du genre écolo borné, me confie-t-il, qui pointe du doigt les pesticides agricoles comme causes certaines de son cancer, et dans son cas précis les produits pour traiter ses bêtes contre la gale : Sarnacuran, Taktik, Bayticol, Ivermectines…

Heureusement, se console-t-il, il ne doit rien payer. Son assurance complémentaire couvre les frais divers et le surplus de la mutuelle, sinon, le bas de laine pour ses vieux jours serait vite essoré, sa ferme et ses terrains mis en vente ! Sa malchance n’est pas totale, puisqu’il a la chance d’être le citoyen d’un pays merveilleux, où la sécurité sociale rembourse les frais de santé, où les mutuelles proposent des assurances qui vous aident en cas de graves problèmes médicaux. N’est-il pas fantastique d’habiter ici, plutôt qu’en Inde, au Malawi ou au Soudan ? Mon ami serait déjà mort et enterré, ou complètement ruiné…

Je lui avais apporté Le Sillon Belge pour lui remonter le moral. Il s’est marré en lisant les Voix de la Terre, mais a déchanté en lisant les articles consacrés aux manifestations et aux accords de libre-échange entre UE et Mercosur. La ratification de ceux-ci est d’ailleurs reportée aux calendes grecques, s’est-il réjoui : « Ah ! Tu vois, je te l’avais bien dit que ça traînerait encore longtemps ! ». Décidément en forme sur son lit d’hôpital, quoiqu’un rien grincheux, il a décrété : «  Les fermiers se plaignent avec la goulée à la bouche ! ».

La remarque est truculente, venant de quelqu’un qui s’est lamenté tous les jours de sa vie du soir au matin… «  Nous, on n’avait pas toutes les primes qu’ils ont ! De notre temps, il fallait compter chaque sou, peser chaque dépense, et faire durer son matériel jusqu’à l’usure complète. Pas vrai ? T’as vu dans quoi ils roulent pour manifester ? ». Disons que le cocktail de médicaments qui voyage dans son corps n’a en rien amélioré son caractère atrabilaire… D’après lui, les agriculteurs belges bénéficient grandement de la Politique Agricole Commune. Quelle chance ont-ils d’avoir l’Europe ! Car selon lui, « les aides Pac et les primes diverses ont apporté aux fermiers cette sécurité de revenus que je n’ai eue qu’en fin de carrière ».

Ce point de vue tout personnel n’engage que lui, car le ressenti des agriculteurs actifs est certainement différent. Hier, le métier était certes difficile, et il fallait de la chance, en plus du travail, pour réussir et gagner sa vie. Aujourd’hui, la situation est identique, ni plus ni moins. La profession est toujours soumise à divers aléas : climat capricieux, risques d’épizooties, chute des prix de vente, hausse des coûts de production, choix politiques désastreux pour l’agriculture. Il faut s’accrocher, croire en sa bonne étoile, faire confiance à son destin. Le facteur « chance » joue pour une bonne part dans la conduite d’une exploitation agricole. Chacun essaye de la mettre dans sa poche, de l’amadouer, de la dompter.

Mais comment l’apprivoiser ? Une expression dit : «  Il faut mettre toutes les chances de son côté !  ». Mais encore ? Un bon agriculteur veille sur ses cultures et son bétail ; il les soigne, les surveille, intervient au moindre problème. Au moindre écart, il risque d’être puni, surtout si cette foutue malchance vient mettre son grain de sel ! On dira alors : « On n’a pas de chance ! ». Le plus difficile est de sécuriser ses revenus, d’avoir des rentrées régulières. L’élevage laitier apporte cette tranquillité d’esprit, avec ses « payes » mensuelles qui tombent sans coup férir.

L’élevage viandeux est davantage stressant, financièrement parlant. Des questions reviennent sans cesse. Faut-il mettre en vente ses taureaux maigres, ou les engraisser ? Faut-il commercer avec Untel, ou Tel Autre ? Les rentrées d’argent sont beaucoup moins assurées, et il faut s’en remettre à Dame Chance pour vendre au bon moment. Mon ami alité élevait des vaches nourrices ; il m’a confié « Je n’ai jamais aussi bien gagné ma vie que depuis ma retraite l’an dernier ! Ma pension, pourtant minimale, est un win-for-life, comparé à ce qu’il me restait avant ! ». Quelle chance avons-nous de vivre en Belgique ! Les petits paysans du Mercosur n’ont certes point de pension de retraite…

« Mais quelle misère ! Si je meurs d’ici un an ou deux, je n’aurai guère profité des sous qui me tombaient du ciel, après avoir cotisé toute ma vie ! Je n’ai vraiment pas de bol ! Tu ne trouves pas ? ».

A lire aussi en Voix de la terre

Courrier des lecteurs : souveraineté alimentaire, mais encore?

Voix de la terre Sait-on toujours de quoi on parle exactement, quand on utilise des termes convenus dans une conversation pour expliquer et convaincre ? Certains sont employés à tour de bras, psalmodiés comme des mantras pour formuler des prières ou dénoncer des dérives. En tête de gondole des revendications agricoles, revient sans cesse l’expression « souveraineté alimentaire ». Kézako ? Pour ne pas mourir idiot, j’ai cherché la signification exacte de ce concept, évoqué toutes les trois phrases dans les harangues et interviews diffusées à la télé, lors des manifestations agricoles. J’ai investigué large…
Voir plus d'articles