Le poids des tonnes australiennes

Il est des négociations commerciales qui ne trompent plus personne. Celle engagée entre l’UE et l’Australie en fait désormais partie. Le 24 mars, Ursula von der Leyen et son homologue australien ont annoncé la conclusion des négociations en vue d’un accord de libre-échange qui n’a jamais dissipé les doutes : à mesure qu’il se précisait, les chiffres se sont accumulés, et avec eux, le sentiment d’un scénario déjà écrit.
Avant la suspension des négociations en octobre 2023, la commission proposait un contingent d’importation de 24.000 t de viande bovine, assorti de volumes sur l’ovin, les produits laitiers et le beurre, le tout sans droits de douane. Elle visait ensuite 30.000 t, quand l’Australie en réclamait 40.000. L’accord entérine finalement un volume de 30.600 t, réparti entre un contingent en franchise de droits, réservé à de la viande « nourrie à l’herbe », et un autre à droit réduit de 7,5 %, le tout introduit progressivement sur dix ans. Pour les produits agricoles sensibles, point d’achoppement des négociations, l’exécutif européen met en avant des contingents « soigneusement calibrés », également appliqués à l’ovin avec 25.000 t dédiées, dont une part pour la viande congelée.
Sous la plume et dans la bouche de la commission, on parle d’équilibre. Sur le terrain, on parle de pression. Car ces volumes ne tombent pas dans un vide. Ils s’ajoutent à d’autres accords, à d’autres concessions, à une mécanique bien connue des agriculteurs européens : celle d’une ouverture progressive mais continue, qui, accord après accord, finit par peser lourd. Dans un contexte géopolitique tendu, l’accord est présenté comme stratégique, presque nécessaire. Mais à quel prix ? Le précédent Mercosur reste dans toutes les mémoires. Promesses d’encadrement, garanties affichées, mécanismes de sauvegarde… et ces clauses miroirs, en Arlésienne commode, toujours promises, jamais réellement appliquées. Rien, ou si peu, ne semble avoir changé. Les organisations agricoles alertent sur des concessions disproportionnées, susceptibles de déstabiliser les marchés et d’affaiblir des filières déjà fragiles.
En Wallonie, où l’élevage structure des territoires entiers, ces avertissements résonnent avec une acuité particulière. Car au fond, la question est simple : combien de tonnes faudra-t-il encore concéder avant d’admettre que l’addition devient trop lourde ? L’exécutif européen assure avoir pris en compte les intérêts des producteurs en encadrant strictement ces volumes. Reste que, pour beaucoup, ces garanties peinent à dissiper le sentiment d’un déséquilibre persistant. Poursuivre sur cette voie, c’est fragiliser un secteur en demandant plus ici et en cédant ailleurs. L’Europe ne peut plus entretenir cette ambiguïté. Ni donner le sentiment de se jouer de ses agriculteurs à coups de chiffres présentés comme anodins. L’équilibre invoqué ne peut rester un principe. Il doit devenir une ligne. Claire. Assumée. Et tenue.





