L’Ilvo, un acteur clé entre recherche et terrain
Dans le cadre des travaux de la commission de l’agriculture du Parlement wallon, présidée par François Huberty, une attention particulière est portée sur la recherche agronomique, considérée comme un levier essentiel pour accompagner la transition du secteur agricole. Face aux défis du changement climatique et à la réduction de l’usage des pesticides, des membres de la commission ont souhaité aller à la rencontre de différents centres de recherche, en Wallonie et plus largement en Belgique. L’objectif est de mieux comprendre les innovations en cours, d’identifier des solutions concrètes et de dialoguer avec les différents d’acteurs du secteur agricole, tant publics que privés.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la visite de l’Ilvo (Institut de recherche flamand pour l’agriculture, la pêche et l’alimentation), présentée par son administrateur général, Joris Relaes. Cet institut a pour mission de contribuer à la durabilité des secteurs de l’agriculture, de la pêche et de l’agroalimentaire, à l’échelle de la Flandre, mais aussi de la Belgique, de l’Europe et au-delà. Son origine remonte à 1932, avec la création d’une station d’État dédiée à l’amélioration des plantes. Après la Seconde Guerre mondiale, le développement du secteur s’est accéléré grâce notamment au soutien du plan Marshall, avec la mise en place de plusieurs stations de recherche. La régionalisation en 2004 a conduit à leur fusion au sein d’une seule organisation : l’Ilvo.
Au croisement du public et du privé
Aujourd’hui, l’institut fonctionne sous une structure particulière composée de deux entités juridiques : une entité autonomisée interne relevant de l’autorité flamande, dont le personnel dispose d’un statut de fonctionnaire, et une entité de fonds propres, regroupant du personnel sous contrat privé. En pratique, l’Ilvo fonctionne comme une institution unique, avec une direction commune et des valeurs communes.
L’institut emploie 753 personnes, dont plus de 290 chercheurs et 160 assistants scientifiques, avec une légère majorité féminine. Ses activités reposent sur un financement mixte : environ 30 % de financement structurel provenant du Gouvernement flamand et 70 % issus de projets, incluant des collaborations avec le secteur privé. L’Ilvo développe également des revenus propres, notamment via des partenariats avec des entreprises alimentaires, des activités agricoles (production de lait et de porc) et des royalties issues de la sélection variétale.
L’institut dispose par ailleurs d’infrastructures de recherche importantes, réparties sur une dizaine de sites à Merelbeke-Melle (à proximité de Gand) et Ostende. Ceux-ci comprennent 240 ha de champs d’essai, 40 unités de laboratoires spécialisés, des serres, des étables expérimentales, des usines expérimentales pour l’alimentation humaine et animale et une plateforme agroécologique de 50 ha bio à Deinze. L’Ilvo investit également dans la modernisation de ses équipements : site de compostage, étable laitière, centre de recherche avicole et le nouveau Feed Pilot. Il développe aussi des pratiques durables, telles que la récupération de l’eau ou la gestion de la biodiversité sur ses sites. Enfin, il s’inscrit dans un vaste réseau de collaborations avec des universités, des centres de recherche, comme le Cra-W, et des partenaires à différentes échelles, du niveau local au niveau international.
Un large panel de travaux
Les recherches menées à l’Ilvo couvrent un large éventail de thématiques, allant de l’alimentation et la santé à la diversification des protéines, en passant par les systèmes alimentaires résilients, le rôle de la production animale dans la société, la bioéconomie, l’agriculture de précision, la qualité des sols, ou encore la production marine. L’institut met également l’accent sur l’utilisation intelligente des technologies, tout en valorisant les connaissances issues des pratiques oubliées.
Parmi ces recherches, un axe important concerne l’adaptation aux extrêmes météorologiques, en particulier à travers la gestion de l’eau. Dans un contexte où l’eau est une ressource à préserver, ces travaux portent à la fois sur l’augmentation de l’offre et sur la réduction de la demande. Concrètement, cela passe notamment par des techniques permettant de retenir l’eau dans les sols, comme le drainage régulé, la création de retenues ou de zones d’infiltration dans les champs, mais aussi par le recours à des outils de pilotage basés sur les données et la prévision.
Parallèlement, des recherches visent à réduire les besoins en eau, notamment à travers l’introduction de nouvelles cultures, comme le quinoa, ou encore des pratiques agronomiques telles que le mulching, qui consiste à laisser des résidus végétaux sur le sol afin de limiter l’évaporation. Selon les chercheurs, Sarah Garré, Guillaume Blanchy et Rémy Willemet, ces enjeux nécessitent toutefois une approche collective, impliquant l’ensemble de la chaîne de valeur et, plus largement, la société.
Cultiver autrement
La qualité des sols constitue un autre aspect des travaux de l’Ilvo. Plusieurs projets sont en cours, dont le développement d’un « passeport sol », outil destiné à centraliser les informations relatives à une parcelle (pratiques agricoles, indicateurs de qualité, historique), afin de mieux suivre son évolution dans le temps.
De plus, de nombreux essais en plein champ, notamment en agriculture biologique et en agroécologie, sont menés sur des thématiques telles que la fertilisation, le travail du sol, la gestion des engrais verts ou encore les associations de cultures. Ces recherches analysent leurs effets sur la qualité des sols, la dynamique des nutriments et les rendements, tout en explorant des innovations comme les biostimulants, les cultures fourragères, les associations avec les légumineuses ou encore la mécanisation adaptée au non-labour. La collaboration étroite avec les agriculteurs, notamment via leur participation dans divers projets, permet d’ancrer ces recherches dans la réalité du terrain.
L’Ilvo travaille encore à la réduction de l’usage des pesticides, notamment grâce au développement de l’agriculture de précision. Des techniques comme le désherbage mécanique ou la pulvérisation localisée permettent de cibler les interventions et de limiter les intrants.
De l’étable à la prairie
Parmi les infrastructures de recherche, l’institut dispose d’une étable expérimentale permettant de mener des travaux sur l’élevage laitier. Celle-ci accueille environ 140 vaches en production. L’installation est organisée en plusieurs zones, dont une équipée de robots de traite, où sont étudiés notamment le comportement des animaux, leur accès à l’extérieur ou encore l’impact des matériaux utilisés dans les logettes.
D’autres recherches portent sur la nutrition, avec l’évaluation de rations ou d’additifs visant à réduire les émissions d’ammoniac ou de méthane, ainsi que sur la valeur nutritive de nouvelles cultures fourragères ou de sous-produits. Des auges expérimentales permettent de mesurer l’ingestion individuelle des vaches, donnant la possibilité d’adapter les rations à chaque animal. Par ailleurs, une autre étable ventilée mécaniquement permet de quantifier précisément les émissions d’ammoniac, en mesurant à la fois sa concentration et le volume d’air sortant.

Enfin, l’Ilvo mène des travaux sur les cultures fourragères. Après près de 90 ans de sélection de graminées en monoculture qui a permis d’augmenter fortement les rendements, notamment à partir des années 1940 avec l’intensification du recours aux intrants, l’institut a opéré un changement stratégique. Il s’oriente désormais vers le développement de variétés adaptées aux cultures en mélange. Les recherches se concentrent notamment sur le ray-grass anglais et les trèfles, qui permettent d’atteindre des rendements comparables tout en réduisant les besoins en azote. L’intérêt des rotations incluant des prairies temporaires est également étudié.
Parmi les innovations récentes figure le plantain lancéolé, une plante qui permettrait de limiter les pertes d’azote : elle agit sur le métabolisme des vaches, réduit le lessivage de l’azote issu des urines, en ralentissant les processus de nitrification, et diminue les émissions de protoxyde d’azote. Selon le chercheur et sélectionneur, Mathias Cougnon, le plantain contribue aussi à renforcer la biodiversité grâce à sa production abondante de pollen.

Le partage des connaissances
Au-delà de la production de connaissances, l’Ilvo accorde une importance particulière à la diffusion et au partage des résultats de recherche. Cette communication prend des formes variées, allant des visites de champs d’essai aux communiqués de presse, en passant par des formats plus accessibles comme les podcasts.
L’institut développe également des dispositifs participatifs tels que les « living labs » (laboratoires vivants), qui sont des espaces de co-création. Ces derniers reposent sur la participation active des utilisateurs finaux, notamment les agriculteurs, et sur l’implication de multiples parties prenantes (entreprises, fournisseurs de technologies, acteurs institutionnels…). Ils mobilisent une approche multiméthode, combinant sciences exactes et sciences sociales, et permettent de tester les innovations en conditions réelles, directement sur le terrain. Ces dispositifs favorisent ainsi l’émergence de solutions adaptées aux réalités pratiques et renforcent l’appropriation des innovations par les acteurs concernés.








