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«Sans vétérinaires, il n’y a plus d’élevage»

À Hompré, en province de Luxembourg, la députée provinciale Coralie Bonnet a inauguré, le 8 avril dernier, une clinique vétérinaire mobile appelée à sillonner les exploitations agricoles. Derrière cet outil, c’est un projet plus vaste qui se dessine : répondre à la pénurie de vétérinaires ruraux en réancrant la formation dans le réel et en tentant de réparer les fragilités d’une profession mise à l’épreuve.

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À Hompré, dans la commune de Vaux-sur-Sûre, la cour de la ferme Besseling s’était transformée, le temps d’une matinée, en un lieu à la fois technique et symbolique. Devant un public mêlant vétérinaires, enseignants et étudiants, la députée en charge de l’Agriculture a procédé à l’inauguration officielle du dispositif EVE (Étudiants-Vétérinaires-Éleveurs) appelé à circuler de ferme en ferme : une clinique vétérinaire mobile, présentée comme l’un des instruments les plus concrets d’un plan d’action engagé depuis deux ans.

Il ne s’agissait néanmoins pas seulement de dévoiler un nouvel équipement, mais de matérialiser une prise de conscience collective. Devant la presse, la députée a insisté sur la dimension presque existentielle de l’enjeu : sans vétérinaire, a-t-elle rappelé en substance, il n’y a plus d’élevage, et sans élevage, c’est toute une économie rurale, mais aussi une certaine idée du territoire, qui vacille. Elle a ainsi d’emblée replacé cette inauguration dans une perspective plus large, en soulignant que la question vétérinaire dépasse le cadre professionnel pour toucher à des enjeux de société : la sécurité alimentaire, le bien-être animal, la santé publique, mais aussi le maintien d’un tissu agricole vivant. À ses yeux, garantir l’avenir de la profession revient à sécuriser celui de l’agriculture elle-même, dans un contexte où les fragilités s’accumulent.

Un diagnostic construit dans la durée

Cette inauguration constitue l’aboutissement d’un travail engagé dès le début de l’année 2024, lorsque les différents acteurs du secteur se sont réunis pour analyser la situation vétérinaire en province de Luxembourg.

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Les chiffres, rappelés ce jour-là, donnent à cette réalité une netteté difficile à contester. Près de 50 % des vétérinaires en activité ont aujourd’hui plus de 50 ans, ce qui annonce, à moyen terme, une vague de départs difficilement compensable. Le renouvellement est insuffisant : moins d’une centaine de praticiens pour l’ensemble de la province, et seulement quelques stagiaires engagés dans la pratique rurale. Dans le même temps, la charge de travail atteint des niveaux particulièrement élevés, avec 2.821 bovins par vétérinaire, loin du seuil de 1.600 considéré comme optimal pour assurer un suivi sanitaire adéquat.

À cette pression quantitative s’ajoute une réalité plus qualitative, mais tout aussi préoccupante : le décrochage des jeunes vétérinaires. Près de 40 % quittent la profession dans les trois premières années, et près d’un sur deux dans les cinq ans. Ce phénomène, a souligné Coralie Bonnet, ne peut être interprété comme une simple fluctuation, mais doit être compris comme le symptôme d’un déséquilibre plus profond, où les attentes des nouvelles générations rencontrent difficilement les conditions d’exercice du métier.

Cinq axes pour agir sur les causes

Face à ce constat, la Province a fait le choix d’une approche globale, structurée autour de cinq axes complémentaires, conçus pour agir non seulement sur les symptômes, mais sur les causes du problème. Le premier axe porte sur l’accompagnement des vétérinaires, en particulier des jeunes installés. Très vite, explique-t-on, il est apparu que les difficultés rencontrées ne relevaient pas uniquement de la technique, mais aussi de dimensions plus diffuses : la gestion d’une activité indépendante, la relation avec les éleveurs, la pression des urgences, et, plus largement, la charge émotionnelle inhérente au métier. Les formations développées dans ce cadre ont ainsi intégré des modules consacrés à la communication, à la gestion du stress et à l’équilibre de vie.

Le Dr. Christian Massard, administrateur chez Formavet, souligne que la profession est confrontée à des situations de détresse qui peuvent conduire à des abandons précoces, voire, dans certains cas, à des gestes irréversibles. Le sujet du suicide, longtemps tu, est désormais abordé comme un indicateur d’un déséquilibre qu’il devient urgent de prendre en compte. Non pour dramatiser, mais pour comprendre ce qui, dans l’organisation du travail, dans l’isolement ou dans la pression quotidienne, fragilise les trajectoires, un malaise qui, sans être propre à la profession, y prend une acuité particulière du fait de l’isolement, des horaires et de la pression permanente du terrain.

De g. à d. : les Dr. Calixte Bayrou et Hugues Guyot présentent quelques outils de diagnostic de la clinique mobile.
De g. à d. : les Dr. Calixte Bayrou et Hugues Guyot présentent quelques outils de diagnostic de la clinique mobile. - M-F V.

Le deuxième axe concerne les stages, avec la mise en place de bourses destinées à encourager les étudiants à se tourner vers la pratique rurale. 12 bourses ont été attribuées en 2025, et déjà 6 au début de l’année 2026. Au-delà du soutien financier, il s’agit de faciliter les immersions, de multiplier les contacts avec le terrain et de permettre aux étudiants de faire leur choix en connaissance de cause.

Le troisième axe vise à revaloriser l’image du métier, à travers des campagnes de communication, des vidéos, et une présence accrue dans les événements agricoles. L’objectif est de montrer que la médecine vétérinaire rurale ne se réduit pas à une pratique contraignante, mais qu’elle constitue un domaine en évolution, intégrant des technologies avancées et offrant des perspectives professionnelles riches.

Le quatrième axe s’inscrit dans une démarche plus structurelle, avec la participation à l’observatoire Obsvet et l’intégration de la logique « One Health », qui relie santé animale, santé humaine et santé environnementale. Il s’agit ici de replacer la profession dans une perspective globale, en soulignant son rôle dans la prévention des crises sanitaires.

Enfin, le cinquième axe repose sur l’immersion des étudiants dans le milieu agricole, afin de réduire la distance entre formation et pratique. Mais au-delà de cette architecture, c’est dans leur mise en œuvre concrète que ces axes prennent toute leur mesure.

Ce plan d’action commence aujourd’hui à produire des effets mesurables, que les partenaires prennent soin de documenter. Non pas pour en tirer une satisfaction prématurée, mais pour objectiver les premiers déplacements à l’œuvre.

Ainsi, dans le domaine des formations et de l’accompagnement, un club de partage d’expériences a été mis en place, réunissant, en 2025, une trentaine de participants autour de thématiques longtemps restées en périphérie de la formation vétérinaire. La gestion des émotions, la prévention du burn-out, la communication avec les éleveurs ou encore les situations de tension font désormais partie des sujets abordés collectivement. Une dimension signalant que la crise de la profession ne relève pas uniquement d’un déficit de compétences techniques, mais aussi d’une difficulté à habiter durablement le métier dans toutes ses dimensions, y compris les plus intimes.

Parallèlement, un effort particulier a été consacré à la communication, avec le lancement, dès le printemps dernier, d’une campagne articulée autour de capsules vidéo, de publications sur les réseaux sociaux et d’une présence renforcée lors des grandes foires agricoles. À travers ces supports, il s’agit moins de promouvoir un métier que d’en restituer la complexité et la modernité, en déconstruisant certaines représentations persistantes qui continuent d’en freiner l’attractivité.

Plus structurel encore, le travail mené dans le cadre de l’observatoire Obsvet permet de replacer ces initiatives dans une perspective plus large. Pensé comme une interface entre santé animale, sécurité alimentaire et organisation des soins, cet outil vise à produire une lecture fine des évolutions de la profession. Ses premières conclusions, attendues sous peu, doivent permettre de dégager des pistes d’action à partir d’un diagnostic partagé, élaboré au sein de plusieurs groupes de travail réunissant chercheurs, praticiens et représentants du secteur.

Enfin, les ateliers pratiques organisés en ferme constituent sans doute l’une des expressions les plus concrètes de cette volonté de rapprocher formation et terrain. Deux fois par an, des étudiants de l’ULiège sont ainsi immergés dans des exploitations de la province, où ils participent à des ateliers encadrés par des vétérinaires et des enseignants. Après Joubiéval et Tavernes, la ferme Besseling de Hompré accueille à son tour ces sessions, qui offrent aux étudiants un accès direct à la complexité du réel. À ces dispositifs s’ajoutent des tables rondes, organisées à la faculté ou sur le terrain, visant à faire dialoguer étudiants et praticiens, et à déconstruire certaines idées reçues qui pèsent encore sur la profession.

Combler la distance entre formation et réalité

Car c’est bien cette distance qui apparaît comme l’un des nœuds du problème. Le Dr. Hugues Guyot rappelle que les étudiants en médecine vétérinaire sont aujourd’hui de moins en moins issus du monde agricole, et qu’ils abordent la pratique rurale avec des repères parfois éloignés de la réalité du terrain. Il explique que cette méconnaissance peut engendrer une forme de réticence, voire d’évitement, face à un univers perçu comme complexe, exigeant, parfois difficilement compatible avec certaines attentes contemporaines. Pourtant, insiste-t-il, cette perception ne rend pas compte des évolutions du métier, qui s’est profondément transformé.

La médecine vétérinaire rurale ne se limite plus à des interventions ponctuelles, mais s’inscrit dans une approche globale, intégrant la gestion de troupeau, l’analyse de données issues des exploitations, et une réflexion sur les conditions de production. Il évoque des fermes devenues de véritables systèmes complexes, produisant une quantité croissante d’informations, que le vétérinaire doit être capable d’interpréter rapidement.

Un point de rencontre mobile

Dans ce contexte, la clinique mobile inaugurée à Hompré apparaît comme un outil de médiation entre ces deux univers. Entièrement équipée, elle permet de réaliser sur place des diagnostics précis, en temps réel, au cœur des exploitations.

Mais au-delà de sa dimension technique, elle crée un espace d’apprentissage et de rencontre. Le projet EVE repose sur une logique tripartite associant étudiants, vétérinaires et éleveurs. Chacun y trouve un intérêt : les étudiants découvrent la réalité du métier, les vétérinaires rencontrent de futurs collaborateurs, et les éleveurs bénéficient d’analyses approfondies de leur exploitation. Le dispositif prévoit des visites hebdomadaires, organisées en lien avec les vétérinaires référents, et partiellement financées par la province, qui prend en charge les premiers coûts d’intervention, à hauteur de 250 €. L’investissement global témoigne quant à lui d’une volonté d’inscrire l’initiative dans la durée.

Concrètement, les visites sont sollicitées par le vétérinaire de l’exploitation ou l’éleveur sur recommandation de son vétérinaire.

Marie-France Vienne

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