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Et si l’UE devenait importatrice nette de viande ?

Le 17 mars dernier, l’eurodéputé Benoît Cassart présentait devant la presse un rapport clef sur l’avenir de l’élevage européen. Adopté le lendemain en commission de l’Agriculture, le texte, qui doit encore être débattu avant un vote final en plénière fin avril, tente de répondre à une équation devenue centrale : comment préserver une production animale européenne, tout en intégrant les exigences environnementales, sanitaires et commerciales qui redessinent aujourd’hui le secteur.

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L’échange a révélé en creux une inquiétude plus profonde : celle d’un secteur à la fois essentiel et fragilisé, pris dans un faisceau de contraintes qui en redessinent progressivement les contours.

Devant quelques journalistes, l’élu wallon a déroulé les lignes de force d’un rapport dont l’intitulé, long et précis, dit à lui seul l’ampleur de l’ambition : assurer un avenir durable à l’élevage européen, garantir la sécurité alimentaire, renforcer la résilience des agriculteurs et répondre aux défis posés par les maladies animales. Le texte a été adopté le 18 mars avec 40 voix pour, aucune abstention et 8 votes contre, signe d’une convergence rare sur un sujet pourtant profondément clivant.

Manque de cohérence des politiques européennes

Car derrière les compromis parlementaires, le diagnostic est sans détour : l’élevage européen traverse une phase critique. En une décennie, des millions d’exploitations ont disparu, le cheptel s’est contracté et le renouvellement des générations peine à s’opérer. À mesure que les éleveurs vieillissent, c’est toute une organisation territoriale qui se fragilise, notamment dans les zones rurales où l’élevage demeure souvent la dernière activité agricole structurante. Le risque, pour M. Cassart, dépasse largement la seule question économique. Il touche à la capacité même de l’UE à produire, à nourrir et à maintenir une présence agricole sur l’ensemble de son territoire. « Nous sommes à un tournant », résume-t-il. Un tournant où l’Europe pourrait, à terme, dépendre davantage des importations pour assurer son approvisionnement en protéines animales, un paradoxe à l’heure où la souveraineté alimentaire s’impose comme un horizon politique.

Mais cette fragilité n’est pas seulement le produit d’évolutions structurelles. Elle tient aussi à une tension plus diffuse, que le rapport met au centre de sa démonstration : celle d’un manque de cohérence entre les politiques européennes.

Des équilibres économiques et politiques sous pression

Agriculture, commerce, environnement : autant de champs d’action qui, loin de converger, tendent parfois à se contredire. Aux yeux de nombreux éleveurs, l’Union européenne impose des normes élevées en matière de production, tout en ouvrant ses marchés à des produits ne répondant pas aux mêmes exigences. Ce décalage, régulièrement dénoncé dans les débats sur les accords commerciaux, nourrit un sentiment d’injustice et fragilise l’attractivité du métier.

Pour Benoît Cassart, l’Europe pourrait, à terme, dépendre davantage des importations pour assurer  son approvisionnement en protéines animales, un paradoxe à l’heure  où la souveraineté alimentaire s’impose comme un horizon politique.
Pour Benoît Cassart, l’Europe pourrait, à terme, dépendre davantage des importations pour assurer son approvisionnement en protéines animales, un paradoxe à l’heure où la souveraineté alimentaire s’impose comme un horizon politique. - UE.

Le rapport appelle dès lors à un rééquilibrage. Il insiste sur la nécessité de renforcer les clauses de réciprocité dans les échanges internationaux, mais aussi de stabiliser le cadre réglementaire, afin de permettre aux exploitations de se projeter dans le temps long. Car l’élevage, par nature, ne se plie pas aux logiques d’ajustement rapide : il suppose des investissements lourds, des cycles longs et une visibilité que les politiques publiques peinent encore à garantir.

Dans le même mouvement, le texte esquisse une voie médiane. Il ne s’agit pas de nier les impératifs environnementaux, ni de contester la nécessité d’une transition agricole. Mais de refuser une approche qui consisterait à réduire la production européenne au nom de ces objectifs. Une telle stratégie, souligne Benoît Cassart, risquerait surtout de déplacer les impacts, en favorisant des importations issues de systèmes moins vertueux.

À rebours de cette logique, le rapport met en avant le rôle que peut jouer l’élevage dans une économie plus circulaire. Valorisation des coproduits, fertilisation des sols, complémentarité entre cultures et élevage : autant de dimensions qui, loin d’opposer production et durabilité, invitent à les penser conjointement.

La question des protéines, en particulier, cristallise ces enjeux. L’UE reste fortement dépendante des importations de protéines végétales, notamment en provenance d’Amérique du Sud. Cette dépendance expose les éleveurs aux aléas géopolitiques et aux fluctuations des marchés mondiaux. Le développement d’une production européenne apparaît dès lors comme un levier stratégique, au croisement de la souveraineté alimentaire et de la résilience économique.

Dans cette architecture, le rapport aligne une série de propositions concrètes, fruit de plus de 70 compromis négociés entre groupes politiques qui traduisent une volonté de convergence rare sur un sujet aussi sensible. Création d’un groupe à haut niveau sur l’élevage, maintien des aides couplées de la Pac, soutien accru à l’installation des jeunes agriculteurs, stratégie européenne sur les protéines végétales, plan d’amélioration génétique du cheptel ou encore reconnaissance du rôle de l’élevage dans l’économie circulaire : autant de leviers destinés à enrayer la décapitalisation du secteur et à en restaurer l’attractivité.

Santé animale : vers une réponse européenne renforcée

Mais c’est sans doute sur le terrain sanitaire que le rapport prend une dimension plus concrète, presque immédiate. À mesure que le climat évolue, les maladies animales se multiplient et se déplacent. FCO, DNC, influenza aviaire : ces crises, de plus en plus fréquentes, rappellent la vulnérabilité du secteur et les coûts considérables qu’elles engendrent pour les exploitations.

Face à ces risques, le texte plaide pour une coordination renforcée à l’échelle européenne. Il met en évidence les incohérences actuelles, liées notamment à la fragmentation des statuts sanitaires entre États membres, et appelle à une approche plus intégrée, fondée sur des zones de risque plutôt que sur des frontières nationales.

Dans cette perspective, la question de la vaccination occupe une place centrale. Le rapport souligne la nécessité d’accélérer l’accès aux technologies les plus récentes et de mieux intégrer les innovations scientifiques dans le cadre réglementaire. Parmi elles, les vaccins dits « DIVA » (Differentiating Infected from Vaccinated Animals) retiennent particulièrement l’attention. En permettant de distinguer, par analyse, un animal vacciné d’un animal infecté, ils ouvrent la voie à des campagnes de vaccination plus larges, sans compromettre la surveillance sanitaire. Une évolution qui pourrait, à terme, réduire le recours aux abattages massifs lors des crises.

Ces orientations ont d’ailleurs été saluées par les acteurs du secteur. L’organisation AnimalhealthEurope a ainsi accueilli favorablement le vote en commission agriculture, soulignant l’importance accordée à la santé animale dans le texte. Sa directrice générale, Roxane Feller, a notamment insisté sur la reconnaissance des technologies vaccinales modernes et sur la proposition de créer un nouveau statut sanitaire, « indemne avec vaccination », susceptible de transformer en profondeur la gestion des maladies en Europe.

Au-delà des outils, le rapport insiste également sur la nécessité de renforcer les moyens. Il appelle à une augmentation des financements dédiés à la gestion des crises sanitaires, à une meilleure rapidité d’intervention et à des mécanismes de compensation plus efficaces pour les éleveurs touchés. L’objectif est double : limiter l’impact économique des épizooties et restaurer une forme de confiance dans la capacité des institutions à protéger le secteur. Reste que ces propositions s’inscrivent dans un contexte politique particulièrement tendu. Avec plusieurs centaines d’amendements déposés, le texte a cristallisé des visions profondément divergentes de l’avenir de l’élevage. Entre ceux qui plaident pour une transformation radicale des systèmes alimentaires et ceux qui défendent le maintien d’une production européenne forte, les lignes de fracture sont nettes. Elles traversent les groupes politiques, mais aussi les États membres, opposant souvent un nord plus sensible aux enjeux environnementaux à un sud davantage attaché à la dimension productive et territoriale de l’élevage.

La place que l’UE veut accorder à son élevage ...

Malgré ces tensions, une majorité s’est dégagée en commission, portée par un compromis entre plusieurs groupes politiques. Une convergence qui, sans effacer les désaccords de fond, témoigne d’une prise de conscience partagée : l’élevage n’est plus un sujet sectoriel, mais un enjeu structurant pour l’avenir agricole, alimentaire et territorial de l’UE. Le vote final, attendu en séance plénière à la fin du mois d’avril, constituera une étape supplémentaire. Certes, le rapport n’a pas de portée législative directe. Mais il doit nourrir la réflexion de la commission, qui prépare une stratégie dédiée à l’élevage dans le cadre de sa vision pour l’agriculture et l’alimentation.

D’ici là, une question demeure, en filigrane de tous les débats : quelle place l’Europe veut-elle encore accorder à son élevage ? Entre impératifs climatiques, exigences sanitaires, tensions commerciales et attentes sociétales, les équilibres à trouver sont délicats. Et les arbitrages à venir, nécessairement politiques.

Marie-France Vienne

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