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Biotechnologies agroalimentaires : Wagralim pose les bases d’une stratégie wallonne

Wagralim a présenté, le 10 avril dernier à Saint-Vith, une note stratégique ambitieuse, esquissant la trajectoire d’une Wallonie appelée à devenir un acteur de référence européen en biotechnologies agroalimentaires d’ici 2035. Portée par un écosystème riche mais encore fragmenté, cette feuille de route met en avant trois marchés clefs, biosolutions, nutrition-santé et nutrition animale, ainsi qu’un impératif transversal : réduire les risques pour accélérer l’innovation. En filigrane, elle répond aux enjeux de souveraineté, de durabilité et de compétitivité qui redéfinissent aujourd’hui les contours du système alimentaire mondial.

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Ce qui se joue aujourd’hui autour des biotechnologies agroalimentaires ne relève pas d’une simple évolution sectorielle, mais d’un déplacement plus profond des équilibres productifs, où la capacité à mobiliser le vivant devient un facteur déterminant de création de valeur. La Wallonie, à travers la note stratégique présentée à Saint-Vith, tente précisément de se situer dans ce mouvement, non plus à la marge, mais au cœur des recompositions en cours.

Un changement d’échelle plus qu’un simple virage technologique

L’intuition s’est progressivement imposée comme une évidence stratégique. Longtemps cantonnées au domaine pharmaceutique, les biotechnologies s’étendent désormais à l’ensemble du système alimentaire, portées à la fois par les stratégies européennes et par une transformation des attentes sociétales. Fermentation de précision, biomasse, protéines alternatives : ces procédés représentent déjà plus de la moitié des technologies utilisées à l’échelle industrielle, signe d’un basculement silencieux mais profond.

Pour Emmanuel Vanzeveren, co-directeur de Wagralim, le diagnostic est clair. La Wallonie dispose d’atouts solides, une expertise historique, des centres de recherche reconnus, un tissu industriel innovant, cependant ces forces restent encore insuffisamment structurées. « Pendant longtemps, nous avons raisonné en termes de projets, parfois très performants individuellement, mais qui restaient isolés les uns des autres. Aujourd’hui, la question est différente : comment ces projets s’inscrivent-ils dans une dynamique économique globale ? »

Il insiste surtout sur un point plus fondamental : la concurrence ne se joue plus seulement entre entreprises, mais entre écosystèmes capables d’aligner recherche, industrie et marchés. « Ce qui fait la différence aujourd’hui, ce n’est pas uniquement la qualité d’un projet, mais la capacité d’un territoire à organiser les conditions de son succès. » Autrement dit, l’enjeu n’est plus technologique au sens strict, mais systémique.

Derrière cette remarque se dessine une inflexion majeure. Il ne s’agit plus d’encourager l’innovation en tant que telle, mais d’organiser sa trajectoire. « L’enjeu n’est pas de faire plus, c’est de faire mieux ensemble », insiste-t-il. Une manière de dire que la compétitivité ne repose plus uniquement sur la qualité scientifique, mais sur la capacité à transformer cette excellence en valeur économique durable. Cette transformation implique un changement de regard presque culturel : passer d’une logique d’exploration à une logique de structuration, d’un foisonnement d’initiatives à une stratégie articulée. C’est dans cette perspective que s’inscrit la sélection des trois domaines jugés prioritaires.

Trois marchés pour capter la valeur du vivant

Les biosolutions agricoles, la nutrition-santé et la nutrition animale ne sont pas des segments isolés, mais des points d’ancrage dans un système alimentaire en recomposition.

Dans le cas des biosolutions, l’enjeu est directement lié à la transition agricole. Face aux limites du modèle fondé sur les intrants chimiques, les solutions issues du vivant apparaissent comme une alternative structurante. Biocontrôle, biostimulants : ces technologies affichent des taux de croissance soutenus, avec l’ambition de tripler leur part dans la protection des cultures d’ici 2030. « Ce n’est pas un changement de produit, c’est un changement de système », souligne M. Vanzeveren. La question n’est donc pas seulement technologique, elle est stratégique : comment se positionner dans une chaîne de valeur en pleine redéfinition ?

La nutrition-santé ouvre un autre front, plus discret mais tout aussi structurant. L’alimentation n’est plus seulement envisagée comme un apport énergétique, mais comme un levier d’action biologique, notamment à travers les biotiques. Ce marché, en forte croissance, pourrait dépasser les 17 milliards de dollars à l’horizon 2032 pour certains segments. « Nous sommes sur des marchés à forte valeur ajoutée, mais aussi à forte barrière d’entrée », analyse-t-il. La promesse est élevée, néanmoins elle suppose une maîtrise fine des exigences scientifiques, réglementaires et industrielles.

La nutrition animale prolonge ces dynamiques dans une logique de continuité. Les innovations développées pour l’humain trouvent des applications directes dans l’élevage, qu’il s’agisse de santé digestive, de performance ou de réduction des impacts environnementaux. « On ne peut plus raisonner en silos », insiste Emmanuel Vanzeveren. « Les innovations circulent, et c’est cette transversalité qui crée de la valeur ».

Pris ensemble, ces trois marchés dessinent une économie du vivant encore en construction, mais déjà marquée par une forte dynamique d’investissement. Malgré un léger ralentissement, les montants engagés dans l’AgTech et la Food Science restent élevés, atteignant plusieurs milliards  € par an. Une attractivité qui renforce la concurrence entre territoires.

« Dérisker » pour exister : la condition d’une stratégie industrielle

Toutefois, identifier des marchés ne suffit pas. La question décisive reste celle du passage à l’échelle. C’est ici qu’intervient la notion de « dérisking », érigée en pivot de la stratégie. Le développement biotechnologique repose sur des cycles longs, des investissements lourds et des incertitudes élevées. Entre la recherche et l’industrialisation, une zone critique, souvent qualifiée de « vallée de la mort », concentre les échecs.

« Beaucoup de projets s’arrêtent à ce stade, non pas faute de qualité, mais faute de conditions pour continuer », observe Emmanuel Vanzeveren. « C’est là que se joue la vraie bataille industrielle. Tant que nous ne maîtrisons pas cette phase, nous resterons dans une logique d’innovation sans impact économique réel », insiste-t-il. Ce moment charnière, où un projet doit passer de la preuve scientifique à une réalité industrielle, concentre en effet l’essentiel du risque. Il exige des investissements importants sans garantie de succès, mobilise des compétences multiples et suppose de franchir des seuils technologiques souvent décisifs. Dans les biotechnologies, le « scale-up », ce passage du laboratoire à la production à grande échelle, constitue à lui seul un goulet d’étranglement, à la fois coûteux, complexe et incertain.

Réduire ces risques ne signifie pas les supprimer, mais les rendre compatibles avec les logiques d’investissement. Autrement dit, transformer une incertitude radicale en une trajectoire suffisamment lisible pour être financée. Concrètement, cela implique d’intervenir très en amont : accompagner les projets dès leur émergence, accélérer leur validation technologique, développer des outils capables de tester rapidement leur viabilité. « Il faut être capable de savoir tôt si un projet a une chance réelle d’aboutir », souligne le co-directeur de Wagralim. Cette capacité à trier, à arbitrer, voire à arrêter certains développements devient en elle-même un facteur de performance de l’écosystème.

Cette réalité est bien connue des acteurs financiers, à commencer par ING et Noshaq, partenaires de la démarche. Dans un secteur où la rentabilité est différée et le risque élevé, la visibilité devient une condition d’investissement. Sans trajectoire claire, les capitaux se détournent. Pour ces acteurs, le dérisking ne relève pas d’un concept théorique, mais d’une condition opérationnelle : il s’agit de rendre les projets compréhensibles, évaluables et, in fine, finançables. Cela suppose une meilleure structuration des étapes de développement, une clarification des modèles économiques et une capacité à démontrer, progressivement, la robustesse des technologies. À défaut, même les innovations les plus prometteuses peinent à trouver les financements nécessaires à leur déploiement.

Partenariats entre le public et le privé

Dès lors, le dérisking apparaît comme un espace de rencontre entre science, industrie et finance, mais aussi comme un objet politique. Le ministre Pierre-Yves Jeholet le souligne explicitement : « Dans ces secteurs, l’innovation ne peut pas être laissée aux seules logiques de marché. » Pour le ministre, l’enjeu est de créer les conditions d’un partage du risque, en soutenant les phases les plus incertaines du développement. Il inscrit cette question dans une perspective plus large, celle du positionnement économique de la région : « Il en va de notre capacité à rester compétitifs dans des secteurs stratégiques. Si nous ne prenons pas ce virage, d’autres le feront à notre place. » Une manière de rappeler que le dérisking dépasse la seule logique d’accompagnement des projets pour devenir un levier de souveraineté économique.

« Si nous voulons que ces projets se développent en Wallonie, nous devons être capables d’en sécuriser les trajectoires », ajoute-t-il, en insistant sur la nécessité d’un engagement public dans la durée. Cette articulation entre acteurs publics et privés suppose une structuration plus poussée de l’écosystème. Guy Paternoster, président de Wagralim, insiste sur la nécessité de passer d’un réseau à une filière organisée, capable de gagner en lisibilité et en efficacité collective. « Nous devons franchir un cap dans la manière dont nous travaillons ensemble », souligne-t-il, en appelant à une coordination renforcée entre les différents maillons de la chaîne.

Dans le même temps, Pascale Delcomminette, l’administratrice générale de l’Awex, rappelle que cette cohérence est une condition d’attractivité internationale. « Dans un environnement globalisé, les investisseurs comparent les écosystèmes. Ce qui fait la différence, c’est leur lisibilité, leur capacité à exécuter et à faire émerger des projets à une échelle suffisante », explique-t-elle. Sans visibilité, il n’y a ni investissement, ni intégration dans les chaînes de valeur globales. « Il ne suffit pas d’avoir des atouts, il faut être capable de les rendre visibles et compréhensibles à l’extérieur », insiste-t-elle encore.

Au-delà du cas wallon, la réflexion engagée à Saint-Vith renvoie à une question plus large : celle de la place que peuvent occuper des territoires de taille intermédiaire dans une économie du vivant en pleine recomposition. Les biotechnologies redéfinissent les rapports entre agriculture, industrie et sciences, mais elles imposent aussi des exigences élevées en termes de coordination, de financement et de capacité d’exécution. Dans cet espace encore instable, mais déjà structurant, l’enjeu n’est plus seulement d’innover, mais de s’inscrire durablement dans des chaînes de valeur en mutation. Pour la Wallonie, la question n’est donc pas tant celle du potentiel, largement reconnu, que celle de sa transformation en réalité économique.

C’est dans cet écart, entre promesse et concrétisation, que se joue désormais l’essentiel.

Marie-France Vienne

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