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Courrier des lecteurs : vacancier nostalgique recherche ferme

Si vos parents ne sont pas agriculteurs, vous avez au moins tous déjà passé un été à la ferme de vos grands-parents. Les animaux, les prairies à perte de vue, les boules de foin et de paille, les aventures, les coups de soleil et enfin au soir, le souper avec des produits du terroir sur la table. Le bonheur !

Temps de lecture : 5 min

C’est tellement le paradis que oui, je pars moi aussi en vacances. C’est un peu contradictoire avec ce que je viens d’écrire mais vous allez voir que tous les chemins mènent à Rome. Une fois par an, je quitte donc la ferme et on part, mon mari et les enfants vers d’autres horizons. La ferme est tellement omniprésente dans nos vies que ça a du bon de se retrouver uniquement entre nous, notre cellule familiale. Outre cet aspect, partir a d’autres vertus. Prendre du recul, s’inspirer, même inconsciemment, des autres pays, lâcher prise et diminuer la tension d’un éventuel stress chronique qui ne demande qu’à se transformer en burn-out. C’est l’occasion de boire, manger, construire des châteaux de sable, siester… sans devoir se ressaisir pour aller à ses astreintes. Bref, des vacances.

D’habitude, on va depuis dix ans au même endroit, géré par une famille qu’on a fini par connaître. Les grands-mères sont aux fourneaux et dieu que c’est bon ! Le fils, qui est déjà grand-père, est à la caisse et radote avec tous les locaux qui passent, tandis que le petit-fils trottine entre la cuisine, les tables et la plage. À chaque fois, cette ambiance familiale rend vraiment l’accueil unique et bienveillant. Je vous passe les détails du pourquoi du comment, l’année dernière, on a eu une envie de changement, de tenter autre chose. Nous voilà dans un établissement où je me demande ce que je fais là. Les « serveurs-animateurs » s’adressent à nous comme si nous étions amis alors qu’on ne se connaissait pas. Cette fausse intimité me dérange, je la trouve beaucoup trop commerciale. On est tout simplement, comme j’imagine 99 % des touristes, dans une mêlée et c’est horrible. La magie n’opère définitivement pas.

Heureusement, la pluie est venue nous sauver. On a pris la voiture et on est partis dans la campagne environnante sans trajectoire, sans programme. De la mer, on se retrouve rapidement dans les vallées, au pied des montagnes. On traverse les villages et soudain, j’entends mon petit hurler à l’arrière : « Maman, tracteurs, tracteurs ! ». Devant nous, des tracteurs tirent des petites bennes en inox. Je n’avais jamais vu ça. Une fois garés sur la balance d’un grossiste, je voyais les raisins. Ah… C’était donc ça : on était en pleine saison des vendanges. La moisson ! Le moral remontait un peu quand soudain mon mari freine d’un coup sec, devant un carrefour que nous nous apprêtions à traverser. « Regarde ! » me dit-il. Devant moi, je cligne des yeux puis fronce les sourcils. Mes solaires n’ont pas la correction de mes verres de vue, c’est le petit détail narratif de l’histoire. Je vois un panneau avec un logo en forme d’étoile en filaments. Ça me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à remettre un contexte dessus. La voiture s’engage dans ce chemin qui nous mène toujours plus haut dans la montagne. « C’est le vin qu’on achète chez le caviste à Malmedy ! ». Effectivement, depuis deux ans, on goûte aux occasions ce vin-là. On ne sait pas ce qu’on va y découvrir, mais on monte toujours plus haut. Sur les derniers cent mètres, il faut rouler en 2e pour ne pas caler.

Enfin, on arrive dans la cour d’une ferme. Une partie des bâtiments est rénovée et en face de nous, un magnifique point de vue sur les vignes qui dévalent sous nos pieds. Des gens s’affairent pour remplir ces mêmes petites bennes en inox que j’avais vues auparavant. Je retiens à peine mon fils pour qu’il ne monte pas dans un tracteur quand le propriétaire des lieux arrive, accompagné de son chien. Il ne parle ni français, ni anglais mais le latin commun à nos deux langues suffit pour qu’on se comprenne. Avant même que je ne lui dise que je suis également agricultrice, il me propose de nous faire visiter ses vignes, les différents cépages... J’étais en Birkenstock mais si j’avais eu mes bottines, j’y serais franchement aussi allée, récolter le raisin.

Son épouse nous rejoint, elle parle anglais, la conversation est plus fluide. Elle nous fait entrer dans ses caves pour nous faire visiter. Elle nous propose également une dégustation de toute leur gamme. Pour les enfants, elle revient avec un plateau de fromages et de charcuteries locales, artisanales et du pain frais. Au milieu des vignes, en pleines vendanges, se retrouver chez le viticulteur dont on apprécie le vin, il y a quelque chose de divin qui était en train de se passer. On est revenus de là heureux d’avoir eu cet échange, dans un cadre familial et agricole.

Si j’ai pris le temps de vous partager cette anecdote, ce n’est pas pour vous conseiller vos prochaines vacances mais plutôt d’inviter les vacanciers chez vous. Si j’ai énormément apprécié ce moment, je peux enfin comprendre ce que ressentent également mes vacanciers dans mon camping à la ferme qui existe depuis plus de trente-cinq ans. Aujourd’hui, je remarque que ce n’est pas seulement une tendance, mais une quête à un retour aux sources pour une bonne partie des vacanciers. La plupart me racontent en effet leurs souvenirs quand ils allaient à la ferme de leurs grands-parents mais qui n’existent plus aujourd’hui. Ils n’ont nulle part où retrouver l’alchimie d’une vraie ferme, avec des animaux, un vétérinaire rural qui débarque en urgence, des vêlages, des bennes, tracteurs, la salle de trait, l’atelier de fromages… et une famille.

Aujourd’hui, dans le contexte actuel où on doit lutter pour nos produits du terroir face aux produits importés, c’est peut-être le bon moment d’ouvrir nos portes plus d’une fois par an et d’accueillir des gens qui recherchent ce lien avec les agriculteurs. Plusieurs options existent, cela va de l’aire d’accueil aux gîtes, en passant par les logements insolites. Alors certes ça demande du temps, mais je pense qu’il en va de notre devoir de sensibiliser les consommateurs à la qualité de notre travail, à l’identité de nos produits et aux valeurs agricoles. De plus en plus de gens cherchent l’expérience authentique, celle de leur enfance. Rien de surfait, juste la réalité. Les meilleures vacances, c’est finalement celles où on se sent à la maison, ailleurs.

Et pour notre part, accepter les vacanciers, c’est accepter de partager un bout de sa ferme et de créer une nouvelle grande famille.

Valérie Neysen

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