Mecosur : «L’Europe joue sa crédibilité de puissance commerciale»
Dans un débat saturé de critiques, la voix de Charles Goerens détonne. Rencontré lors de la dernière session plénière à Strasbourg, l’eurodéputé luxembourgeois, défenseur assumé de l’accord entre l’UE et les pays du Mercosur, ne nie ni les tensions ni les risques, mais refuse ce qu’il perçoit comme un repli réflexe. Ancien agriculteur, familier des cycles et des crises du secteur, il plaide pour une lecture plus large, à la fois économique, politique et géopolitique, d’un accord qu’il juge, en dépit de ses fragilités, nécessaire.

Dans un climat de forte polarisation, où les oppositions à l’accord dominent largement l’espace public, la parole de l’eurodéputé libéral tranche par sa constance. Sans ignorer les fragilités de certains secteurs, il s’attache à replacer le Mercosur dans une lecture plus globale des équilibres économiques et des rapports de force internationaux. Une position minoritaire, mais revendiquée, qui interroge la place que l’Europe entend occuper dans le commerce mondial.
Le débat autour de l’accord UE-Mercosur est aujourd’hui largement dominé par les oppositions. Pourquoi vous semble-t-il nécessaire d’en porter une lecture différente ?
Nous sommes, me semble-t-il, entrés dans une forme de logique à sens unique, où l’on ne retient plus que les désavantages supposés de cet accord, sans prendre le temps d’en examiner les effets dans leur globalité. Comme souvent en matière commerciale, la réalité est pourtant plus nuancée, plus stratifiée, et résiste aux lectures trop rapides. À partir de cette focalisation partielle, s’est progressivement construit un discours qui tend à exclure toute autre grille d’analyse, comme si l’accord ne pouvait être envisagé qu’à travers ses seuls risques. Or un accord commercial, a fortiori de cette ampleur, ne se laisse pas enfermer dans une lecture univoque. Il produit nécessairement des effets différenciés, parfois contradictoires, selon les secteurs, les territoires et les temporalités. Il y a des gagnants et des perdants relatifs, des équilibres qui se déplacent, des ajustements qui s’opèrent, des recompositions qui s’esquissent. C’est précisément dans cette complexité que doit s’inscrire l’analyse, et non dans sa réduction. Le rôle du politique, dans ce contexte, n’est pas de simplifier à l’excès, mais de tenter une lecture d’ensemble, puis d’arbitrer. Cela suppose d’accepter que la décision ne soit jamais parfaite, qu’elle comporte des zones de tension, mais qu’elle s’inscrive dans une stratégie plus large. À cet égard, je le dis souvent de manière un peu triviale, mais qui me paraît juste : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. À un moment donné, il faut décider si l’on assume une économie ouverte, avec tout ce que cela implique, ou si l’on choisit le repli. Mais on ne peut pas prétendre conjuguer les deux sans contradiction. »
Être favorable à cet accord est-il devenu une position marginale au parlement ?
Elle est moins audible, sans doute, parce que les oppositions sont plus visibles, plus structurées, et parfois plus relayées. Mais elle n’est pas marginale au sens politique du terme. Ce qui est intéressant, c’est de regarder non pas seulement les déclarations, mais les décisions prises. Et, de ce point de vue, un élément me paraît essentiel : l’évolution des clauses de sauvegarde. Même des collègues très critiques à l’égard de l’accord ont accepté de soutenir des dispositifs de protection qui sont, objectivement, d’une finesse inédite. La commission s’est engagée à surveiller de manière très étroite les évolutions de prix, notamment dans les secteurs sensibles comme la viande bovine. Concrètement, une variation de 5 % sur une période donnée peut suffire à déclencher une enquête. Et cela peut se faire à l’échelle d’un seul État membre. Cela signifie que l’on passe d’une logique assez générale à une capacité d’intervention beaucoup plus ciblée, beaucoup plus réactive. Je comprends que certains restent sceptiques. Mais, dans ce cas, il faut aller au bout de la démarche et tester ces mécanismes. C’est pour cela que j’ai proposé d’organiser des simulations concrètes avec les commissaires concernés, afin de voir comment ces clauses fonctionneraient en pratique. Nous ne sommes plus dans l’abstraction : nous avons des outils, il faut les éprouver.
Elle est justifiée dans certains cas, et il serait contre-productif de le nier. Je pense notamment à la viande bovine, où il existe effectivement un risque de pression sur les prix, même s’il reste à objectiver dans son ampleur réelle. Mais ce que je conteste, c’est l’idée d’une lecture uniforme de l’impact de cet accord sur l’ensemble de l’agriculture européenne. Celle-ci n’est pas un bloc homogène. Elle est traversée de dynamiques très différentes. Prenons le secteur laitier. Jusqu’à présent, les exportations vers le Mercosur étaient fortement pénalisées par des droits de douane élevés, de l’ordre de 27 %. Leur réduction, voire leur suppression pour certains contingents, ouvre des perspectives nouvelles. Dans un contexte de crise du secteur, ce type d’ouverture peut représenter une respiration. Il en va de même pour les produits sous appellation d’origine protégée. Leur reconnaissance par les pays du Mercosur constitue un levier stratégique pour des productions à forte valeur ajoutée, qui reposent précisément sur leur ancrage territorial et leur réputation. Autrement dit, il y a des secteurs qui peuvent être fragilisés, et d’autres qui peuvent bénéficier de nouvelles opportunités. Le rôle de la puissance publique est d’accompagner ces transitions, de protéger là où c’est nécessaire, mais aussi de permettre à ces opportunités d’exister. Se focaliser exclusivement sur les risques, c’est prendre le risque inverse : celui de se priver de leviers de développement, sans pour autant résoudre les fragilités structurelles du secteur.
Votre parcours personnel, en tant qu’ancien agriculteur, influe-t-il sur votre lecture de cet accord ?
Inévitablement, oui. Mon regard n’est pas seulement celui d’un décideur politique, il est aussi celui de quelqu’un qui a vécu, de manière très concrète, les réalités du métier. J’ai exploité pendant de nombreuses années une ferme avec un troupeau important, jusqu’à 250 têtes de bétail, dont une majorité de vaches laitières. J’ai ensuite évolué vers d’autres productions, notamment les grandes cultures et la multiplication de semences. J’ai cessé mon activité très récemment, ce qui veut dire que cette expérience reste pour moi extrêmement présente. Je n’en parle pas de manière abstraite. Je sais ce que c’est que la volatilité des prix, les cycles de production, les moments où les marchés se retournent sans que vous en soyez responsable. Je pourrais évoquer, par exemple, les céréales : les prix auxquels elles sont vendues aujourd’hui sont, dans certains cas, inférieurs, en termes réels, à ceux d’il y a plusieurs décennies. Cela montre bien que les difficultés du monde agricole ne sont pas liées à un seul accord commercial. Elles s’inscrivent dans des dynamiques beaucoup plus profondes, liées notamment à l’évolution des marchés internationaux. Fermer les frontières ne ferait pas disparaître ces dynamiques. Cela risquerait même de priver les agriculteurs européens d’opportunités d’exportation, alors même que l’UE est aujourd’hui exportatrice nette de produits agricoles.
Renoncer à un accord comme le Mercosur affaiblirait-il l’UE ?
Oui, et de manière très nette. Parce que cela reviendrait à remettre en cause un élément central de notre modèle économique : l’ouverture commerciale. Il faut avoir à l’esprit une donnée simple, mais essentielle : l’UE est, parmi les grandes puissances économiques, celle qui dépend le plus du commerce international. Celui-ci représente environ 57 % de son produit intérieur brut. À titre de comparaison, ce ratio est inférieur à 40 % pour la Chine, et autour de 27 % pour les États-Unis. Cela signifie que notre prospérité est structurellement liée à notre capacité à exporter, à accéder à des marchés extérieurs, à nouer des accords. Dans un contexte où les États-Unis adoptent des politiques de plus en plus protectionnistes, et où la Chine développe des stratégies commerciales très offensives, l’Europe risque d’être prise en étau. Dans ce contexte, se replier serait, à mes yeux, une erreur stratégique majeure. Ce serait renoncer à un levier d’influence essentiel, et envoyer au monde un signal de fragilité.
Les critiques portent également sur les normes environnementales et sanitaires. L’accord est-il suffisamment protecteur ?
Il faut distinguer deux niveaux. Nous ne pouvons pas imposer nos standards à des pays tiers dans leur ensemble. En revanche, nous avons toute légitimité pour exiger que les produits qui entrent sur le marché européen respectent nos normes. C’est un point fondamental. Nous faisons la loi chez nous, et cela vaut pour les importations comme pour les productions européennes. Dans les faits, il est probable que les producteurs du Mercosur adapteront une partie de leur production, celle destinée à l’Europe, aux exigences européennes. Ils ont un intérêt économique évident à le faire. Cela suppose, bien sûr, des contrôles rigoureux. Et s’ils doivent être renforcés, il faut le faire sans hésitation. Mais il ne faut pas non plus céder à l’idée que l’absence de perfection équivaut à une absence de contrôle. La crédibilité de notre modèle repose précisément sur cette capacité à maintenir des standards élevés, tout en restant ouverts.
Le parlement a voté en faveur d’une saisine de la cour de justice européenne sur cet accord. Vous vous y êtes opposé. Pourquoi ?
À première vue, cette demande pouvait sembler légitime. S’assurer de la conformité d’un accord de cette importance avec les traités européens est, en soi, une démarche compréhensible. Mais, très rapidement, j’ai eu le sentiment que cette initiative relevait moins d’une exigence juridique que d’une stratégie politique visant, en réalité, à bloquer le processus. J’ai posé une question très simple à certains de mes collègues opposés à l’accord : si la cour de justice venait à confirmer sa conformité avec les traités, seriez-vous prêts à revoir votre position ? La réponse a été, dans la plupart des cas, négative. Dans ces conditions, la saisine apparaît moins comme un outil d’éclairage que comme un instrument de report, voire de contournement du débat politique. D’autant que l’avis de la cour ne sera pas rendu avant de longs mois, 12, voire 14 mois peut-être. Pour ma part, je m’appuie sur les analyses déjà fournies par la commission, qui a affirmé de manière claire la compatibilité de cet accord avec le droit de l’UE. Cette position s’inscrit d’ailleurs dans la continuité des pratiques antérieures. Je reste donc confiant quant à l’issue juridique. Mais, au fond, la question est ailleurs : il s’agit de savoir si nous voulons, politiquement, assumer cet accord, et non de chercher à différer indéfiniment cette décision.
Vous évoquez souvent un autre enjeu, moins présent dans le débat : l’élargissement de l’UE. Pourquoi ?
Parce que ses conséquences pourraient être, à terme, beaucoup plus profondes que celles du Mercosur. Prenons l’exemple de l’Ukraine. Son potentiel agricole est immense. Dans certains secteurs, comme la volaille, les capacités de production sont considérables, et encore largement sous-estimées dans le débat public. J
Échangez-vous régulièrement avec les responsables européens sur ces sujets ?
Oui, et je pense que c’est essentiel. J’ai notamment eu des échanges avec le commissaire Hansen, avec qui nous partageons un certain nombre de constats. Je lui ai proposé, par exemple, d’organiser cette simulation des clauses de sauvegarde, pour passer d’un débat théorique à une évaluation concrète. Il y est favorable. Ce type de dialogue est indispensable. Il permet de relier les décisions prises à la commission à la réalité du terrain, que je connais bien. C’est à cette condition que l’on peut construire des politiques publiques qui soient à la fois ambitieuses et crédibles.
Le Mercosur est-il aussi un enjeu géopolitique ?
Bien sûr. Le commerce international est aussi une question de rapports de force. Si l’Europe ne conclut pas cet accord, d’autres acteurs le feront. Et en particulier la Chine. Or ces acteurs n’imposent pas nécessairement les mêmes standards, ni les mêmes exigences. Le Brésil, par exemple, cherche à diversifier ses partenaires. Il ne veut pas dépendre d’un seul acteur. L’UE représente, pour lui, une forme d’équilibre. Si nous nous retirons, nous laissons le champ libre à d’autres puissances. Et nous perdons, en même temps, notre capacité à peser sur les règles du jeu.
Les écologistes dénoncent les risques de déforestation. Comment leur répondez-vous ?
Je comprends ces préoccupations. Mais je crois qu’il faut dépasser les raisonnements trop binaires. Le président brésilien Lula a pris des engagements clairs en matière de lutte contre la déforestation, avec un objectif de zéro déforestation d’ici 2030. La question est simple : avons-nous plus de capacité d’influence en étant dans une relation structurée, ou en nous en retirant ? Sans accord, nous n’avons aucun levier. Avec un accord, nous disposons d’un cadre dans lequel ces engagements peuvent être suivis, discutés, et éventuellement renforcés. L’absence d’accord ne protège pas davantage. Elle nous prive simplement de moyens d’action.
Quelle devrait être, selon vous, la doctrine commerciale de l’UE ?
Elle doit être fondée sur l’équité, sur la réciprocité, et sur des contrôles stricts à l’importation. Mais elle doit aussi être lucide. L’ouverture des marchés n’est pas un slogan, c’est une réalité économique. Et, pour l’Europe, elle est globalement bénéfique. À partir de là, il faut construire une stratégie qui permette de concilier cette ouverture avec la protection de nos secteurs les plus sensibles. Cela suppose des instruments adaptés, une vigilance constante, et une capacité à ajuster nos politiques. Mais cela suppose aussi d’assumer une ligne. Et, pour ma part, je crois que le repli ne serait pas la bonne réponse.





