Calantha : la mise au point du ministre Clarinval
Alors que l’autorisation temporaire du Calantha suscite une vive controverse en Wallonie, le ministre fédéral de l’Agriculture, David Clarinval, nous a accordé un long entretien. Il y défend avec vigueur une innovation qu’il considère comme « meilleure pour l’environnement », assume pleinement le recours à une procédure d’urgence européenne et dénonce le « combat idéologique » que mèneraient, selon lui, certaines ONG contre le progrès scientifique et les nouvelles biotechnologies agricoles.

Le ministre a déroulé une vision très assumée de ce qu’il considère comme l’avenir de l’agriculture européenne : une agriculture davantage portée par l’innovation scientifique, les biotechnologies ciblées et les nouvelles solutions de protection des cultures. Derrière le seul cas du Calantha, c’est en réalité toute la question de l’avenir des pesticides conventionnels, des résistances croissantes des ravageurs et de la place du progrès technologique dans la transition agricole qui s’est dessiné au fil de la conversation.
Monsieur le ministre, pourquoi avoir accordé une autorisation d’urgence à un produit dont l’évaluation européenne n’est pas encore terminée ?
Il faut d’abord comprendre le contexte général dans lequel nous nous trouvons. Depuis plusieurs années maintenant, la Belgique s’inscrit pleinement dans la stratégie européenne de réduction des pesticides. Ce n’est pas un slogan. Les chiffres montrent une diminution constante des ventes de pesticides dans notre pays, de l’ordre de 2 à 3 % par an. Si l’on regarde l’évolution sur une décennie, plus de la moitié des produits phytopharmaceutiques ont disparu du marché belge. Nous sommes donc déjà dans une réduction massive des molécules disponibles. Mais nous avons toujours dit qu’il fallait accompagner cette transition. On ne peut pas demander aux agriculteurs de produire avec toujours moins d’outils sans leur proposer des alternatives crédibles. Et cette question est d’autant plus importante que chaque filière possède ses propres contraintes agronomiques. Les pommes de terre ne sont pas les betteraves, les cultures maraîchères ne sont pas les céréales. Chaque secteur doit disposer de solutions adaptées. Le Calantha représente précisément, selon nous, une alternative innovante qui s’inscrit dans cette stratégie de réduction des pesticides conventionnels. Et cela rejoint d’ailleurs une vision plus large que nous défendons également au niveau européen sur les nouvelles technologies agricoles. C’est exactement la logique que nous soutenons aussi avec les NGT, les nouvelles techniques génomiques. Nous pensons que l’innovation scientifique doit faire partie des solutions si l’on veut concilier environnement et production agricole.
Qu’est-ce qui justifiait concrètement le recours à cette procédure d’urgence des « 120 jours » prévue par l’article 53 du règlement européen 1107/2009 ?
Cet article permet précisément à un État membre d’accorder temporairement une autorisation lorsqu’il existe une situation particulière qui nécessite une réponse rapide et qu’aucune autre solution satisfaisante n’est réellement disponible. Dans notre cas, l’urgence ne se limite pas à la pression immédiate observée dans les champs cette année. Elle concerne surtout l’évolution du contexte agronomique et la question des résistances. Aujourd’hui, le doryphore développe des résistances croissantes à plusieurs matières actives disponibles sur le marché. Le risque, à moyen terme, est de voir disparaître progressivement les moyens de lutte efficaces. C’est cela qui motive la nécessité de développer rapidement de nouvelles solutions. La Fiwap elle-même l’a reconnu. Elle n’a peut-être pas demandé explicitement une procédure d’urgence dans le cadre des « 120 jours », (la Fiwap a remis un avis « neutre » au représentant wallon du Comité d’agréation, Ndlr), mais elle a clairement souligné l’urgence de trouver de nouveaux moyens d’action contre les résistances. Et il faut aussi comprendre qu’une autorisation d’urgence ne peut pas être décidée du jour au lendemain. Entre l’évaluation scientifique, l’analyse du dossier et la consultation des différentes instances compétentes, une telle procédure prend plusieurs semaines. Si l’on attend que le problème explose dans les champs, il est déjà trop tard pour agir efficacement. Il faut donc anticiper sur base des tendances observées lors des saisons précédentes, des risques agronomiques identifiés et de l’expérience du terrain. Et puis il y a un élément fondamental : la Belgique est le pays rapporteur européen pour ce dossier. Cela signifie que nos scientifiques avaient accès aux résultats des évaluations avant les autres États membres. Les premières conclusions de l’évaluation étaient suffisamment rassurantes pour envisager cette dérogation. Dès lors, nous nous sommes dit qu’il était dommage d’attendre encore une année supplémentaire avant de permettre l’utilisation d’un produit qui s’inscrit précisément dans la stratégie européenne de réduction des pesticides. Nous n’avons pas accordé cette dérogation sur une simple promesse industrielle. La Belgique avait déjà terminé l’évaluation complète de la molécule en tant qu’État rapporteur européen. Nous disposions donc du « Draft Assessment Report », c’est-à-dire d’un rapport scientifique extrêmement approfondi avant même la fin de la procédure européenne. Cela nous apportait déjà des garanties scientifiques suffisantes pour évaluer la demande de dérogation au niveau national.
Les ONG parlent pourtant d’un « passage en force » et d’un détournement dudit article…
Je pense que cette accusation est totalement fausse. Nous avons agi dans le strict cadre légal européen. L’article 53 existe précisément pour permettre ce type d’anticipation lorsqu’un État estime qu’une situation particulière le justifie. Et surtout, nous ne nous sommes pas basés sur une intuition ou sur une décision politique arbitraire. Nous nous sommes basés sur des évaluations scientifiques solides. La Belgique, en tant qu’État rapporteur, a analysé le dossier avec ses scientifiques, ses administrations compétentes et l’ensemble des études disponibles. Nous avons également consulté les Régions, qui ont donné leur feu vert à la procédure. Donc dire qu’il s’agirait d’un passage en force est inexact. Je dirais même que certains oublient ici un élément important : historiquement, l’article 53 a souvent été critiqué parce qu’il servait à prolonger l’usage de pesticides conventionnels controversés. Ici, nous faisons exactement l’inverse. Nous utilisons cette possibilité pour accélérer l’arrivée d’une solution que nous considérons comme meilleure pour l’environnement.
Vous dites avoir agi avec l’aval des régions. Pourtant, le ministre Yves Coppieters a laissé entendre qu’il n’avait pas été informé de cette décision ?
Je voudrais quand même apporter une précision importante parce que cela a suscité certaines confusions. Dans cette procédure, il n’y a pas eu uniquement un avis scientifique fédéral. Nous avons également consulté les régions, comme le prévoit le fonctionnement habituel de ce type de dossier. Et les administrations régionales ont soutenu cette démarche. Nous avions donc leur aval pour avancer. Alors, je ne veux pas me disputer avec mon collègue Yves Coppieters, mais dire qu’il n’était pas au courant signifie peut-être qu’il doit davantage dialoguer avec son administration, parce que celle-ci nous a bien transmis un avis favorable dans le cadre de la procédure. Nous avons donc avancé en connaissance de cause, avec le soutien des scientifiques, l’accord des administrations régionales et dans le cadre légal européen prévu par l’article 53. Ce n’est pas une décision prise dans l’improvisation ou dans l’opacité.
Le Calantha repose sur une technologie totalement nouvelle en Europe, l’ARN interférent. Comprenez-vous malgré tout les inquiétudes autour de cette innovation ?
Je comprends que toute innovation technologique puisse susciter des questions. Mais moi, je me base sur la science. Je fais confiance aux scientifiques. Dans ce dossier, les analyses sont très claires : ce produit présente un profil environnemental nettement meilleur que beaucoup de solutions actuellement utilisées. Et il faut rappeler que cette technologie n’est pas née hier. L’ARN interférent est utilisé depuis une dizaine d’années en médecine humaine. Donc entendre qu’il n’existerait « aucun recul » est faux. Ce n’est pas un OGM. On fait parfois des amalgames qui ne correspondent pas à la réalité scientifique. Ici, il s’agit d’un mécanisme extrêmement ciblé, qui agit comme un intercepteur de messages biologiques chez le doryphore.
Vous insistez beaucoup sur le caractère « ciblé » de ce produit. Pourquoi cela change-t-il, selon vous, la manière d’envisager la protection des cultures ?
Parce que cela modifie profondément la philosophie même des traitements phytosanitaires. Pendant longtemps, l’agriculture a surtout fonctionné avec des produits dits « à large spectre », c’est-à-dire des produits qui agissent sur un grand nombre d’espèces sans véritable distinction. Cela pouvait évidemment avoir des conséquences sur la biodiversité ou sur certains organismes non ciblés. Ici, nous sommes dans une logique totalement différente. Le produit vise spécifiquement le doryphore. Et cela change énormément de choses. D’abord, parce que lorsque l’on utilise ce produit, on ne tue que les doryphores. On ne vise ni les abeilles, ni les bourdons, ni les insectes auxiliaires, ni les grenouilles, ni les autres organismes présents dans l’environnement agricole. Ensuite, parce qu’on ne l’utilise que lorsqu’il y a effectivement présence du ravageur. On n’est plus dans une logique de pulvérisation préventive systématique sur des parcelles où il n’y a parfois même pas de doryphores. Ici, le traitement intervient uniquement lorsqu’il y a une attaque. Et cela a des conséquences importantes : cela réduit massivement les quantités de substances répandues dans l’environnement, dans l’atmosphère et dans les écosystèmes agricoles. C’est précisément ce qui nous paraît très intéressant dans cette technologie. Autre avantage majeur : ces biopesticides se dégradent beaucoup plus rapidement dans l’environnement que de nombreuses molécules conventionnelles. Ils sont nettement moins problématiques pour les eaux de captage, se diluent beaucoup plus vite et ont un impact beaucoup plus limité sur les sols et sur l’environnement en général. Donc oui, nous considérons que ce type de solution peut contribuer à mieux protéger la faune, la flore, la biodiversité, mais aussi les agriculteurs eux-mêmes et, plus largement, la santé humaine.
Les associations environnementales affirment malgré tout qu’il existe encore trop d’inconnues sur les effets à long terme. Où placez-vous personnellement la frontière entre innovation et principe de précaution ?
Pour moi, le principe de précaution ne signifie pas refuser toute innovation. Il signifie s’appuyer sur la science et sur des évaluations rigoureuses. Et ici, les rapports scientifiques sont très clairs. Les études montrent que ce produit est meilleur pour l’environnement que de nombreuses alternatives existantes. S’il existait des doutes sérieux, nous n’aurions évidemment jamais pris cette décision. Mais ce n’est pas le cas.
N’avez-vous finalement pas l’impression qu’il s’agit d’une tempête dans un verre d’eau ?
Oui. Mais je pense qu’il y a malheureusement une dimension très idéologique dans ce débat. Derrière le dossier Calantha, on voit s’affronter deux visions profondément différentes de l’agriculture. D’un côté, ceux qui considèrent que l’innovation scientifique (biopesticides ciblés, NGT, nouvelles biotechnologies) permettra de réduire l’impact environnemental tout en maintenant une capacité de production suffisante. De l’autre, une vision beaucoup plus radicale, qui refuse pratiquement toute innovation technologique et considère qu’il faudrait revenir à des méthodes beaucoup plus manuelles ou mécaniques. Moi, je suis quelqu’un de pragmatique. Je veux protéger l’environnement, je veux réduire les pesticides dans ce pays, mais je veux aussi que les agriculteurs disposent d’outils efficaces, abordables financièrement et compatibles avec les réalités du terrain. On ne peut pas demander aux producteurs de continuer à nourrir la population européenne tout en leur retirant progressivement tous les moyens de protection des cultures. Quand j’entends certaines ONG expliquer que la solution consiste à revenir massivement au ramassage manuel ou aux balais à doryphores, je pense qu’il faut aussi regarder concrètement la réalité des exploitations agricoles. Je propose d’ailleurs volontiers à ces ONG de venir elles-mêmes dans les champs avec leurs balais lorsqu’il y a de fortes attaques de doryphores. Je pense sincèrement qu’une partie du monde environnemental refuse aujourd’hui certaines innovations presque par principe, même lorsqu’elles permettent précisément de réduire l’impact environnemental. C’est un peu le même débat que celui que nous connaissons autour des NGT. Là aussi, nous défendons l’idée que la science et la technologie peuvent contribuer à développer des plantes plus résistantes, nécessitant moins de traitements et moins d’intrants. Et ce qui est intéressant avec cette technologie ARN interférent, c’est qu’elle ne se limitera probablement pas au doryphore. D’autres applications sont déjà développées ailleurs dans le monde, notamment en fongicides, en insecticides ou en acaricides. Aux États-Unis, par exemple, cette technologie est actuellement étudiée pour lutter contre le varroa dans les ruches. Cela signifie qu’à terme, ce type d’innovation pourrait aussi contribuer à protéger les abeilles. Donc oui, je pense que nous sommes probablement au début d’une nouvelle génération de solutions agricoles beaucoup plus ciblées, beaucoup plus spécifiques et potentiellement beaucoup plus respectueuses de l’environnement que les outils conventionnels que nous avons connus jusqu’ici.
Le secteur agricole vous a-t-il soutenu dans ce dossier ?
Oui, clairement. Les producteurs de pommes de terre et les organisations agricoles soutiennent cette démarche. Le secteur sait très bien que les résistances augmentent et que les solutions disponibles diminuent progressivement. Donc lorsqu’une technologie permet de disposer d’un produit plus ciblé, moins impactant pour l’environnement et potentiellement plus efficace, il est logique que le monde agricole y voie une solution intéressante.





