Engrais : la commission tente de reprendre la main
Devant un parlement inquiet et des organisations agricoles remontées, le commissaire européen à l’Agriculture a présenté, le 19 mai, un vaste plan d’action destiné à répondre à la flambée des prix des engrais et à la dépendance stratégique de l’UE. Derrière les aides d’urgence promises et les ambitions de souveraineté industrielle, l’exécutif tente surtout d’éviter qu’une nouvelle crise géopolitique ne se transforme, demain, en crise alimentaire européenne.

En présentant le nouveau plan d’action européen sur les engrais devant les eurodéputés réunis en séance plénière, Christophe Hansen savait qu’il s’aventurait sur l’un des terrains les plus inflammables du moment : celui du coût des intrants agricoles, de la dépendance énergétique européenne et, plus largement, de la souveraineté alimentaire du continent. Le Luxembourgeois, qui s’exprimait quelques heures seulement après l’adoption officielle du texte par le collège des commissaires, a d’ailleurs immédiatement cherché à donner à ce dossier une portée bien plus large que la seule question agricole. « Les engrais, ce n’est pas qu’une question agricole », a-t-il insisté. « Il s’agit de la résilience alimentaire de l’UE, de son autonomie stratégique et de sa capacité à agir ».
L’inquiétude est réelle. Après le choc de 2022 provoqué par l’invasion russe de l’Ukraine et l’explosion des prix du gaz, les marchés des fertilisants n’ont jamais véritablement retrouvé leur stabilité d’avant-crise. Or, la nouvelle dégradation géopolitique au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d’Ormuz et les perturbations des flux mondiaux d’ammoniac ou d’urée ravivent aujourd’hui les mêmes craintes : celles d’une Europe dépendante, vulnérable et exposée à des hausses de prix susceptibles d’ébranler toute sa chaîne alimentaire. Dans son document stratégique, la commission reconnaît d’ailleurs explicitement cette fragilité structurelle : l’UE importe entre 25 et 30 % de ses engrais azotés, près de 70 % de ses phosphates et jusqu’à 45 % de la potasse qu’elle consomme.
Les conséquences commencent déjà à se faire sentir dans les exploitations. La commission souligne que les prix européens des engrais azotés ont encore augmenté de 40 % entre février et avril 2026 et restent environ 70 % supérieurs à leur moyenne de 2024. Pour Christophe Hansen, le risque n’est plus seulement économique, il devient agronomique et politique. Face à des fertilisants devenus hors de prix, certains producteurs réduisent les doses appliquées, changent de cultures ou diminuent les surfaces semées, avec des conséquences possibles sur les rendements futurs. « Les agriculteurs ont besoin de prévisibilité lorsqu’ils prennent leurs décisions », a rappelé le commissaire, en évoquant déjà les arbitrages cruciaux qui devront être faits cet été pour les semis de 2027.
Une aide d’urgence encore floue
C’est dans ce contexte que la commission promet désormais un soutien exceptionnel. Le plan prévoit de mobiliser la réserve agricole de la Pac afin d’aider les exploitations les plus touchées à absorber la flambée des coûts. L’exécutif annonce également un futur paquet ciblé permettant davantage de flexibilité dans les paiements anticipés ainsi qu’un mécanisme de soutien à la liquidité destiné à éviter que certaines fermes ne se retrouvent étranglées avant même les prochaines campagnes.
La commission prévoit, dans ce cadre, une révision ciblée du règlement de la Pac afin de permettre aux États membres de réorienter certaines dépenses déjà programmées pour 2026 et 2027 vers la constitution de réserves de liquidité destinées aux agriculteurs les plus exposés à la flambée des coûts des fertilisants. Mais derrière les annonces, les contours budgétaires restent encore flous. Christophe Hansen a indiqué vouloir « au moins doubler » les quelque 200 millions € encore disponibles dans la réserve agricole européenne, sans toutefois avancer de montant définitif. Celui-ci ne devrait être présenté qu’en juin, dans le cadre du budget rectificatif de l’UE.
Cette absence de chiffres précis nourrit déjà les critiques. Le Copa-Cogeca, dont plusieurs représentants manifestaient au même moment devant le parlement, a dénoncé un plan « ne contenant aucune mesure immédiate susceptible d’offrir aux agriculteurs un espoir de soulagement économique à court terme ». Même parmi les groupes politiques traditionnellement proches de la commission, beaucoup jugent les réponses encore trop prudentes face à l’ampleur de la crise.
Parmi les soutiens les plus nuancés au texte présenté par Christophe Hansen figurent les eurodéputés libéraux belges Hilde Vautmans et Benoît Cassart, qui voient dans cette stratégie « un début » mais regrettent une réponse encore trop lente face à l’urgence ressentie sur le terrain. Tous deux insistent notamment sur le retard accumulé par la commission alors que les agriculteurs européens prennent déjà leurs décisions de semis dans un climat d’extrême volatilité. « Cette feuille de route constitue un début, mais les agriculteurs ont aujourd’hui besoin de solutions rapides et concrètes », ont-ils réagi, déplorant l’absence de chiffres précis concernant les soutiens annoncés.
Les deux élus défendent surtout une approche beaucoup plus souple concernant les fertilisants d’origine animale et les digestats. Pour eux, l’utilisation circulaire du fumier non transformé comme substitut partiel aux engrais chimiques doit désormais devenir possible « sous certaines conditions » et pour certaines cultures, notamment les prairies. Une position qui rejoint d’ailleurs les débats de plus en plus vifs autour de la directive Nitrates, dont la simple « évaluation » annoncée par la commission est jugée insuffisante par Benoît Cassart. « Nous demandions une véritable réouverture du texte », insiste-t-il.
Souveraineté industrielle et bataille autour des digestats
Car derrière la crise actuelle se dessine désormais une bataille beaucoup plus large autour du modèle agricole et industriel européen. Dans l’hémicycle, les engrais ont souvent été décrits comme des ressources stratégiques comparables au gaz ou au pétrole. « L’Europe doit passer d’une politique d’urgence à une politique de souveraineté », a résumé le socialiste Italien Dario Nardella, inquiet des conséquences possibles pour les prix alimentaires mondiaux et la sécurité alimentaire.
La commission assume désormais pleinement cette logique de souveraineté industrielle. Son plan prévoit la création d’un « partenariat européen de la chaîne de valeur des engrais », réunissant industriels, agriculteurs et États membres afin d’améliorer la visibilité des marchés et de coordonner les investissements. L’exécutif entend aussi renforcer la production européenne, diversifier ses fournisseurs et sécuriser davantage ses approvisionnements via de nouveaux partenariats internationaux, notamment autour de l’ammoniac vert et des engrais biosourcés. Le texte évoque explicitement des coopérations avec certains pays africains, méditerranéens ou sud-américains dans le cadre de la stratégie « Global Gateway ».
Mais c’est surtout autour des fertilisants dits « circulaires » que se cristallisent désormais les attentes politiques. Digestats, lisier, biométhane, engrais issus des déchets organiques ou de la valorisation des nutriments : tout un vocabulaire, autrefois cantonné aux débats techniques, s’impose désormais au cœur des discussions européennes. La commission promet d’ailleurs de faciliter l’usage des digestats et d’assouplir certains verrous réglementaires afin de favoriser les engrais biosourcés. M. Hansen a lui-même insisté sur la nécessité de « ne pas dépendre uniquement des engrais chimiques » et de développer davantage les solutions de recyclage organique.
Cette orientation est soutenue bien au-delà des seuls groupes écologistes. Plusieurs élus conservateurs et centristes réclament désormais une révision profonde de la directive Nitrates afin de permettre une utilisation plus large des fertilisants d’origine animale. « On ne peut pas comprendre que les agriculteurs doivent se débarrasser du lisier et ensuite acheter des engrais chimiques », a lancé un eurodéputé néerlandais, résumant un argument désormais largement partagé dans le monde agricole.
Les Verts, eux, considèrent que la commission reste encore prisonnière d’une logique de dépendance aux intrants chimiques et aux énergies fossiles. « La crise des fertilisants est une crise des énergies fossiles », a affirmé l’écologiste italienne Cristina Guarda, plaidant pour une transformation beaucoup plus profonde des systèmes agricoles européens, fondée sur la réduction des intrants, les rotations culturales et le développement de l’agriculture biologique.
Le CBAM au cœur des tensions
À l’inverse, plusieurs députés conservateurs ou d’extrême droite ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une transition idéologique et déconnectée des réalités économiques. Dans les rangs du PPE comme chez les Patriotes pour l’Europ (la droite de la droite), beaucoup réclament désormais une suspension plus large des contraintes environnementales européennes et une remise à plat du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), accusé d’alourdir encore davantage les coûts des fertilisants importés.
Benoît Cassart concentre lui aussi une partie de ses critiques sur ce mécanisme que la commission refuse toujours de suspendre pour les engrais. S’il soutient le principe du CBAM pour protéger l’industrie européenne soumise à des normes environnementales élevées, l’élu belge juge son application incohérente dans un marché où l’UE importe déjà une part massive des fertilisants qu’elle consomme. « Lorsque l’UE importe déjà 60 % des engrais qu’elle consomme faute de production suffisante, l’application de ce mécanisme revient à pénaliser directement nos agriculteurs », estime-t-il.
Sur ce point, la commission refuse toutefois de céder. Elle maintient que le CBAM reste indispensable pour éviter les fuites de carbone et soutenir la décarbonation de l’industrie européenne des engrais. Une position qui place désormais l’exécutif européen sur une ligne de crête particulièrement délicate : préserver ses objectifs climatiques tout en évitant qu’une nouvelle flambée des coûts agricoles ne se transforme, demain, en crise alimentaire et politique majeure.





