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Laine, cuir et carbone: l’élevage plaide sa cause

Et si la laine et le cuir devenaient les symboles d’une autre manière de penser la transition écologique ? Réunis au parlement européen à l’initiative de l’intergroupe « Élevage durable », chercheurs, éleveurs, eurodéputés et représentants de la commission ont exploré une question qui dépasse largement le sort de quelques filières animales. Comment évaluer la contribution réelle des productions agricoles à l’économie circulaire ? Les outils actuels de mesure de l’impact environnemental prennent-ils correctement en compte les cycles biologiques et les ressources renouvelables ? À travers des discussions consacrées au carbone biogénique, aux fibres naturelles et à la bioéconomie, c’est finalement la place même de l’élevage dans le récit européen de la durabilité qui s’est invitée au cœur des débats.

Temps de lecture : 13 min

Rares sont les réunions consacrées à la laine ou au cuir qui parviennent à attirer l’attention au-delà des cercles spécialisés. Pourtant, au sein de l’intergroupe « Élevage durable », les échanges ont rapidement dépassé la seule question textile pour prendre une dimension presque civilisationnelle. À travers les interventions successives des scientifiques, des représentants du monde agricole et de la commission, une même idée revenait avec insistance : l’Europe parle sans cesse d’économie circulaire, de décarbonation et de réduction de sa dépendance aux ressources fossiles, mais elle continue parfois à traiter ses propres matériaux biosourcés comme des produits secondaires, voire comme des déchets.

L’introduction de la réunion, assurée par les eurodéputés Benoît Cassart, Alexander Bernhuber et Maria Grapini, a immédiatement donné le ton. Tous trois ont insisté sur la nécessité de replacer les productions animales naturelles dans une réflexion plus large sur la bioéconomie européenne. Dans un contexte où la commission travaille simultanément sur la future stratégie bioéconomique, sur la compétitivité industrielle européenne et sur de nouvelles méthodologies d’évaluation environnementale, les organisateurs de la rencontre souhaitaient manifestement ouvrir un débat de fond : quelle place l’UE entend-elle réellement réserver aux ressources issues de son élevage ?

Maria Grapini, ancienne professionnelle du secteur textile, a rappelé d’emblée le caractère profondément paradoxal de la situation actuelle. À ses yeux, il est « absurde » qu’une Europe qui prétend promouvoir l’économie circulaire et les matériaux durables ne parvienne pas à mieux valoriser des ressources renouvelables comme la laine ou le cuir. L’eurodéputée roumaine a longuement insisté sur la nécessité de considérer l’ensemble des chaînes de valeur rurales, depuis l’élevage jusqu’à la transformation industrielle, en soulignant que ces matières premières ne sont pas produites « dans les centres urbains », mais dans des territoires souvent fragilisés, qui cherchent précisément de nouveaux débouchés économiques et industriels.

Certaines alternatives au cuir dites « véganes » reposeraient en réalité sur une forte proportion  de matériaux pétrochimiques.
Certaines alternatives au cuir dites « véganes » reposeraient en réalité sur une forte proportion de matériaux pétrochimiques. - M-F V.

Benoît Cassart, lui, a replacé le débat dans un cadre plus explicitement politique. Trop souvent, selon lui, la laine et le cuir continuent d’être regardés comme de simples sous-produits de l’élevage alors qu’ils constituent, en réalité, des matériaux renouvelables, biodégradables et potentiellement stratégiques pour l’autonomie industrielle européenne. Le député belge a dénoncé une forme d’incohérence croissante dans certaines politiques environnementales européennes, accusées de favoriser indirectement des alternatives synthétiques à base fossile. « Nous travaillons en silo », a-t-il regretté, plaidant pour une approche « holistique » prenant réellement en compte l’ensemble du cycle de vie des matériaux. Dans son intervention affleurait aussi une inquiétude plus large, désormais très présente dans une partie des milieux agricoles européens : celle de voir la transition écologique progressivement confisquée par une vision strictement technologique et industrielle, où les ressources agricoles naturelles seraient paradoxalement reléguées derrière des matériaux issus de la pétrochimie mais habillés d’un discours vert.

La bataille des méthodologies carbone

Cette critique des outils d’évaluation environnementale allait constituer le véritable fil rouge de la matinée. Après la diffusion d’une vidéo consacrée au cycle de vie biogénique de la laine, la réunion a pris une tournure nettement plus scientifique avec l’intervention, en visioconférence depuis Sydney, du docteur Paul Swan, co-auteur de travaux sur le carbone biogénique appliqué à la laine et représentant de l’International Wool Textile Organisation.

Dès les premières minutes de son exposé, le chercheur australien a posé la question centrale qui traverse aujourd’hui une partie du monde agricole : l’élevage fournit-il uniquement des dommages environnementaux ou participe-t-il aussi à des services écologiques insuffisamment reconnus ? Pour répondre à cette interrogation, Paul Swan s’est attaqué frontalement aux méthodologies classiques d’analyse du cycle de vie utilisées dans les politiques environnementales européennes. Selon lui, les systèmes actuels de comptabilisation du carbone reposent encore largement sur des modèles conçus à une époque où l’essentiel de la préoccupation concernait les émissions fossiles permanentes. Le problème, a-t-il expliqué, est que ces méthodes traitent souvent de manière identique le carbone fossile extrait du sous-sol et le carbone biogénique recyclé dans les cycles naturels.

Cette distinction constitue précisément le cœur de sa démonstration. Dans les systèmes agricoles liés à l’élevage ovin, une très grande partie du carbone demeure intégrée dans des processus biologiques circulaires : respiration animale, effluents, biomasse végétale ou stockage dans les sols. Pourtant, selon lui, les outils actuels se concentrent essentiellement sur les émissions de méthane et les gaz à effet de serre directement comptabilisés, sans intégrer correctement les mécanismes de recyclage du carbone au sein des exploitations.

Les conséquences de cette approche seraient considérables. Certaines analyses environnementales conduisent aujourd’hui à présenter la laine comme beaucoup plus néfaste pour le climat que les fibres synthétiques dérivées du pétrole. Paul Swan a évoqué des évaluations dans lesquelles la laine de mouton ou d’alpaga apparaîtrait 11 à 33 fois plus dommageable pour l’environnement que le polyester ou le nylon.

Pour le scientifique australien, ce résultat illustre avant tout une erreur de paradigme. « On compte toutes les émissions comme si elles étaient nouvelles et permanentes », a-t-il expliqué, dénonçant des normes internationales incapables, selon lui, de distinguer correctement carbone fossile et carbone biologique.

À travers une série d’études menées dans différents pays producteurs de laine, ses travaux cherchent désormais à démontrer qu’une comptabilisation plus complète des flux biogéniques réduit fortement l’intensité carbone attribuée à la production lainière. Dans certains scénarios intégrant les mécanismes de stockage biologique et les pratiques dites régénératives, certaines exploitations pourraient même devenir des puits nets de carbone. Pour les défenseurs de cette approche, l’enjeu n’est pas seulement scientifique. Il est aussi profondément économique et réglementaire. Car dans une UE où les futurs passeports environnementaux des produits, les labels de durabilité et les critères d’achat publics prendront une importance croissante, la manière dont est calculée l’empreinte environnementale d’une fibre textile pourrait déterminer, demain, les grands gagnants et perdants de la transition écologique.

L’intervention de Paul Swan a également mis en lumière un phénomène plus discret mais désormais central dans de nombreux secteurs agricoles : la montée en puissance du concept de « biocarbone ». Derrière ce terme parfois obscur pour le grand public se joue en réalité une véritable bataille intellectuelle entre deux visions de l’écologie. La première continue de considérer prioritairement les émissions directes de gaz à effet de serre. La seconde insiste davantage sur les cycles biologiques, la circularité naturelle du vivant et les capacités de stockage du carbone au sein des écosystèmes agricoles. Or, à mesure que les débats climatiques se complexifient, cette opposition gagne progressivement les sphères réglementaires européennes.

« La laine devient un déchet »

Après ces développements théoriques, l’intervention de l’éleveur autrichien Roland Taferner a brutalement ramené la discussion à une réalité beaucoup plus concrète : celle d’agriculteurs qui peinent désormais à donner une valeur économique à leur laine. S’exprimant au nom du Copa-Cogeca et des filières ovines autrichiennes, l’éleveur a livré un témoignage presque désabusé sur l’effondrement progressif de certaines chaînes de valorisation européennes. Jadis considérée comme une ressource précieuse, la laine est aujourd’hui confrontée à une situation paradoxale : les moutons doivent impérativement être tondus pour des raisons de bien-être animal, parfois deux fois par an, mais les revenus tirés de cette laine ne couvrent souvent même plus les coûts de tonte. « La laine devient un déchet », a-t-il lancé avec gravité.

Le constat dressé par Roland Taferner dépasse largement le seul cas autrichien. Partout en Europe, les capacités industrielles de lavage, de transformation et de traitement de la laine se sont fortement réduites au fil des décennies. Une partie importante des productions européennes est désormais exportée, notamment vers la Chine ou la Turquie, avant de revenir sous forme de produits transformés à bas coût. Cette désindustrialisation progressive nourrit un profond sentiment d’absurdité chez de nombreux éleveurs européens qui voient partir leur matière première brute à l’autre bout du monde avant de réimporter, à prix plus élevés, des produits manufacturés réalisés à partir de leur propre laine.

L’éleveur autrichien a décrit avec précision cette mécanique économique devenue presque banale dans de nombreuses régions rurales européennes : « des montagnes de laine stockées faute de débouchés, des coûts de tonte supportés intégralement par les éleveurs, des prix de vente dérisoires ne couvrant même plus les opérations de collecte, et, surtout, la disparition progressive des outils locaux de transformation qui structuraient autrefois toute une économie territoriale ». En Autriche, comme dans d’autres pays européens, les races ovines sont nombreuses, les qualités de laine variées, mais les filières industrielles capables de valoriser cette diversité se sont considérablement réduites.

Ce déclassement économique s’accompagne d’un déclassement symbolique presque plus douloureux encore. Roland Taferner a longuement insisté sur la frustration ressentie par les éleveurs face au statut réglementaire de la laine brute, toujours classée parmi les sous-produits animaux de catégorie 3 dans le règlement européen 1069/2009. Une classification qui rapproche administrativement cette matière naturelle de certains déchets sanitaires à risque. Le paradoxe est devenu, au fil des années, un sujet d’exaspération récurrent dans les filières ovines européennes : un mouton peut circuler librement avec sa laine sur le dos, mais une fois tondue, cette même laine entre dans un univers réglementaire infiniment plus complexe.

Pour les représentants agricoles présents dans la salle, cette situation bloque non seulement la valorisation économique de la laine textile, mais freine également tout le développement d’usages alternatifs pourtant en plein essor : fertilisants organiques, isolation des bâtiments, matériaux techniques, produits biosourcés ou solutions relevant pleinement de l’économie circulaire. Plusieurs intervenants ont d’ailleurs souligné le caractère presque schizophrénique de certaines politiques européennes qui encouragent simultanément la circularité des matériaux tout en maintenant des contraintes administratives lourdes sur des ressources naturelles locales.

Au-delà des aspects strictement économiques, Roland Taferner a également replacé le débat dans une dimension territoriale et culturelle beaucoup plus large. Dans les Alpes autrichiennes, a-t-il rappelé, les troupeaux ovins ne participent pas uniquement à la production agricole. Ils entretiennent les paysages, maintiennent ouverts des espaces touristiques, contribuent à la biodiversité et incarnent une certaine continuité des sociétés rurales européennes. Derrière la laine se dessine ainsi toute une conception de l’agriculture extensive européenne, où la valeur d’un élevage ne se limite pas uniquement à ses volumes de production ou à ses émissions comptabilisées dans un tableur.

Le cuir face aux « faux cuirs » végétaux

La question du cuir a ensuite prolongé ce débat sur les contradictions de la transition écologique. Fondateur d’Ars Tinctoria et spécialiste de la quantification du carbone biosourcé, le chercheur italien Gustavo De Feo est venu défendre l’idée selon laquelle certaines alternatives dites « véganes » reposeraient en réalité sur une forte proportion de matériaux pétrochimiques.

Son intervention s’est appuyée sur l’utilisation du carbone 14 afin de mesurer précisément la proportion de biomasse réellement présente dans différents matériaux commercialisés comme « durables » ou « végétaux ». Derrière les discours marketing vantant des « cuirs de cactus » ou des matériaux à base de résidus végétaux, les analyses présentées montrent parfois des produits composés majoritairement de polymères issus du pétrole.

Certaines matières revendiquées comme naturelles ne contiendraient ainsi qu’une fraction relativement faible de carbone réellement biosourcé, tandis que le cuir bovin traditionnel atteindrait des niveaux proches de 96 % de contenu renouvelable. Pour Gustavo De Feo, cette situation nourrit une confusion croissante dans le débat public où des matériaux très fortement dépendants de la pétrochimie bénéficient néanmoins d’une image environnementale positive simplement parce qu’ils sont présentés comme des alternatives « sans origine animale ».

Son propos ne visait pas uniquement les stratégies marketing de certaines entreprises textiles. Il révélait surtout l’émergence d’un nouveau champ de bataille réglementaire autour des futurs standards européens de durabilité. Qui décidera demain de ce qu’est réellement un matériau durable ? Sur quelles bases scientifiques ? Selon quels critères ? Et surtout, quelle place les matériaux naturels traditionnels conserveront-ils dans une économie européenne de plus en plus structurée autour des indicateurs environnementaux ?

Le chercheur italien a également longuement insisté sur la question des microplastiques et des nanoplastiques, devenue l’un des sujets les plus sensibles dans le débat environnemental contemporain. À mesure que les études scientifiques se multiplient, les matériaux synthétiques apparaissent désormais non seulement comme des sources d’émissions fossiles, mais aussi comme des producteurs permanents de particules plastiques diffusées dans les sols, les océans, les organismes vivants et jusqu’au système sanguin humain. Cette réalité, selon plusieurs intervenants, oblige progressivement les institutions européennes à réinterroger certains arbitrages opérés ces dernières années au nom de la transition écologique.

La commission cherche encore sa doctrine

Dernier intervenant de la matinée, Michael Losch, administrateur principal et coordinateur pour la bioéconomie à la DG Agri de la commission, est venu exposer ses orientations sur ces questions sensibles, dans un exercice d’équilibre particulièrement délicat tant les débats de la matinée avaient mis en lumière les contradictions auxquelles l’UE se trouve désormais confrontée.

Le haut fonctionnaire a confirmé que la future stratégie bioéconomique européenne entendait précisément favoriser la substitution progressive des matériaux fossiles par des ressources biosourcées. Parmi les secteurs identifiés comme stratégiques figurent les textiles, les bioplastiques, les matériaux de construction ou encore les fertilisants organiques. L’objectif affiché par la commission est clair : réduire progressivement la dépendance européenne aux matières fossiles importées tout en développant des chaînes de valeur industrielles fondées sur les ressources biologiques.

Mais derrière cette ambition générale, Michael Losch a lui-même reconnu l’ampleur des difficultés structurelles qui touchent aujourd’hui les filières lainières européennes. Effondrement des capacités de lavage et de transformation, disparition progressive des infrastructures industrielles locales, faiblesse des débouchés économiques, fragmentation des acteurs ou encore concurrence des produits synthétiques : le diagnostic posé par la commission rejoint largement celui formulé par les représentants agricoles.

Le responsable européen a également confirmé que la commission travaillait désormais à une révision des méthodologies environnementales afin d’intégrer davantage les notions de biodiversité, de circularité, de microplastiques et de comptabilisation du carbone biogénique. Une évolution loin d’être anodine. Car elle constitue, en creux, une reconnaissance implicite des critiques formulées depuis plusieurs années par certains secteurs agricoles et industriels qui estiment que les outils actuels d’évaluation environnementale privilégient excessivement les émissions directes sans suffisamment prendre en compte les cycles biologiques naturels.

Michael Losch a par ailleurs insisté sur les possibilités de financement déjà disponibles à travers la Pac, les réseaux européens d’innovation agricole ou les groupes opérationnels soutenus par les dispositifs européens de recherche et d’investissement. Derrière cette dimension financière apparaît la volonté de la commission de reconstruire progressivement des chaînes de valeur européennes capables de relocaliser une partie de la transformation des fibres naturelles.

Mais c’est surtout sur la question réglementaire des sous-produits animaux que son intervention était particulièrement attendue. Michael Losch a reconnu que la commission examinait actuellement des pistes visant à faciliter certaines utilisations de la laine brute, notamment dans les fertilisants organiques ou dans des applications, relevant pleinement de l’économie circulaire. Une perspective qui répond directement aux revendications portées par les filières ovines européennes depuis plusieurs années. Pour autant, le représentant de la commission a également rappelé que toute évolution réglementaire restait étroitement liée aux questions sanitaires, notamment dans un contexte marqué par les inquiétudes autour de maladies animales comme la fièvre catarrhale ovine ou la fièvre aphteuse. Cette prudence illustre bien la complexité du dossier : l’UE cherche aujourd’hui à promouvoir davantage la bioéconomie et les matériaux biosourcés, tout en restant enfermée dans des architectures réglementaires construites à une époque où la priorité absolue concernait avant tout la gestion des risques sanitaires.

Marie-France Vienne

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