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Retrait d’agréation du linuron: quid du désherbage des carottes?

Le retrait du linuron depuis la fin du mois d’août dernier impose la révision du programme jusqu’alors classiquement mis en oeuvre pour contrer la concurrence des adventices dans les cultures de carottes. En réponse à cette évolution, le Cpl-Végémar et les firmes phytos proposent de nouvelles stratégies de lutte herbicide.

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Le linuron a toujours été fortement utilisé dans le désherbage des cultures des apiacées dont fait partie la carotte. Appliqué en pré et en post-émergence, cet herbicide offrait une certaine souplesse, une bonne sélectivité et une grande efficacité sur un large spectre d’adventices, même les plus tenaces. Le 31 août 2017, l’agréation a été retirée en Belgique. En effet, classé parmi les CMR (Cancérigène, Mutagène et Reprotoxique), le profil éco-toxicologique du linuron n’était plus compatible avec les nouvelles normes européennes. Pour la campagne 2018, plus aucun produit à base de linuron ne sera autorisé. Inévitablement, le schéma de désherbage classique va devoir être revu.

Difficile gestion du chénopode et de la mercuriale (Cpl-Vegemar, 2015).
Difficile gestion du chénopode et de la mercuriale (Cpl-Vegemar, 2015).

Depuis plusieurs années, cette problématique fait l’objet d’essais au Centre provincial liégeois de productions végétales et maraîchères – Cpl Vegemar. Elle a également été abordée par les experts des firmes de produits de protection des plantes lors de la réunion technique organisée par le Centre interprofessionnel maraîcher le 20 février dernier à Gembloux.

En parcourant la liste des produits agréés en culture de carotte (tableau1, fytoweb, mars 2018), plusieurs contraintes ressortent : le nombre restreint de produits, la faible diversité des matières actives, le nombre d’application limité à un seul passage pour la grande majorité des produits. Pour un désherbage chimique efficace, il faudra dès lors miser sur le positionnement stratégique de combinaisons de produits.

carotte1

En préémergence, le linuron pourra être remplacé soit par Novitron DamTec, soit par Challenge. L’expérimentation menée par le Cpl-Vegemar a montré que les mélanges Novitron DamTec (1,8 kg/ha) + Stomp Aqua (2 l/ha) ou Challenge (1,5 l/ha) + Stomp Aqua (2 l/ha) + Centium (0,2 l/ha) étaient aussi efficaces que l’ancienne référence sur des adventices courantes telles que le chénopode, la moutarde des champs, la mercuriale, le laiteron, ou encore la matricaire camomille.

Lors de son intervention à Gembloux, Joël Druart (Belchim) a rappelé que : « Le traitement de préémergence est très important, même si on se trouve en conditions sèches. Faire l’impasse sur ce traitement n’est pas une option. L’idéal est de semer et de pulvériser quasi simultanément pour profiter au maximum de la fraîcheur du sol et ainsi garantir une bonne action des produits racinaires. »

La production de carottes progresse chaque année. Les surfaces couvraient plus de 5.200 ha en 2016, soit + 40 % par rapport à 2012.
La production de carottes progresse chaque année. Les surfaces couvraient plus de 5.200 ha en 2016, soit + 40 % par rapport à 2012. - M. de N.

Premier levier: la préémergence

Un traitement de prélevée solide, composé d’au moins trois matières actives, est le premier levier pour obtenir un désherbage performant. Dans le mélange de préémergence, il est recommandé d’intégrer de l’aclonifen, du pendimethaline, et de la clomazone. Le rôle de la clomazone n’est pas à négliger car c’est l’herbicide le plus efficace sur les ombellifères (l’éthuse, par exemple). De plus, elle a un effet synergique sur de nombreuses adventices telles que la renouée, le séneçon, la véronique ou encore la morelle.

Selon le produit choisi, Centium 360 CS (360 g/l clomazone) ou Novitron DamTec (50 % aclonifen + 3 % clomazone), la dose de clomazone pourra être modulée de façon plus ou moins souple.

Deuxième levier: intervenir tôt !

Le deuxième levier à activer pour aboutir à un désherbage efficace est la précocité des interventions. Plus les adventices sont développées, plus le rattrapage est difficile puisque les herbicides de postlevée ont une action principalement racinaire.

En postémergence précoce, c’est-à-dire au stade « 1 feuille », seul Stomp Aqua est autorisé. Un traitement de 0,5 à 0,75 l/ha avec ce produit peut être intéressant si la levée est lente et qu’il s’est écoulé plus d’un mois entre le traitement de préémergence et le stade une feuille.

Yves Decroos (Basf) a précisé dans son intervention à Gembloux que : « Pour une bonne efficacité du Stomp, il faut un lit de semis finement préparé, sans motte. Il faut également des bonnes conditions d’humidité. Quand il fait sec, les produits racinaires, tels que le Stomp Aqua, agissent moins bien. » Notons que, si celui-ci est appliqué au stade « 1 feuille », il ne sera plus possible de l’utiliser plus tard en combinaison avec Sencor.

À partir du stade « 2 feuilles », on peut appliquer des combinaisons de partenaires. Les experts qui participaient à la réunion technique organisée par le Centre interprofessionnel maraîcher sont unanimes au sujet de la précocité des traitements. « Le Sencor peut être appliqué dès que la deuxième feuille est présente ; c’est d’autant plus efficace que la levée est homogène », dit Frederik de Witte (Bayer).

Selon Joël Druart (Belchim), « Les corrections doivent être faites sur des petites adventices. En conditions difficiles (dans des champs avec une forte pression d’adventices), c’est la seule issue. La métribuzine peut être appliquée en postémergence précoce mais il faut être très attentif à la dose, à l’humidité du sol, aux prévisions météo dont principalement les précipitations, au type de sol et au taux d’humus ».

En postémergence, on conseillera un traitement Sencor (0,1 l/ha) + Stomp Aqua (1,5 l/ha) au stade deux feuilles suivi d’un traitement Sencor (0,1 l/ha) + Defi (1 l/ha) au stade 4 feuilles. Une application de Challenge (1 l/ha) pourra compléter le traitement au stade 4 feuilles.

Troisième levier: associations et synergies

Les associations de partenaires et les synergies potentielles entre ceux-ci constituent le troisième levier d’un désherbage performant.

Frédérik de Witte (Bayer) explique : « Seul, le Challenge pénètre difficilement la couche de cire qui recouvre les chénopodes et les arroches, surtout lorsque ceux-ci font 10 cm. La présence du Defi augmente la pénétration du Challenge et renforce l’effet contact du produit. » L’Unilet (Interprofession française des légumes en conserve et surgelés) vante aussi l’association Challenge + Defi pour son efficacité remarquable sur le fumeterre.

D’autres synergies peuvent être mises en avant. Le mélange Sencor + Stomp Aqua possède un atout dans la lutte contre le lamier, la matricaire camomille et le séneçon.

Le mélange Sencor + Defi présente un intérêt dans la lutte contre le fumeterre, la matricaire camomille et la morelle. Cette dernière espèce n’est pas à négliger car la morelle est un point critique du désherbage des carottes et l’aclonifen n’est d’aucun secours. Dans cette lutte, le mélange Sencor + Defi est le meilleur allié.

D’une manière plus générale, Defi présente un intérêt limité lorsqu’il est appliqué seul. Pour tirer un maximum d’efficacité de ce produit, il faut miser sur son rôle synergique et le combiner avec Sencor et/ou Challenge.

Outre les synergies entre les produits et la flore adventice à détruire, les traitements de postémergence doivent être pensés en fonction du nombre d’applications autorisé. En effet, mis à part Sencor, aucun des produits de post-émergence ne peut être fractionné.

Defi, par exemple, est agréé à 5 l/ha en une seule application. En pratique, cette dose est trop agressive pour la culture de carotte et une dose de 1 l/ha est plutôt conseillée. Pour autant, la diminution de dose n’autorise pas à fractionner l’utilisation de ce produit ! Cette contrainte doit être prise en compte lors de la réalisation des mélanges de postémergence.

Composition et positionnement des mélanges en postlevée

La composition et le positionnement des mélanges en postlevée ont été expérimentés par le Cpl-Vegemar en 2017 (tableau 2). Des schémas composés d’un traitement de prélevée et de deux traitements de postlevée ont été testés et comparés.

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Dans cet essai, le meilleur schéma de désherbage en termes d’efficacité et de rémanence était composé de Sencor (0,1 l/ha) + Stomp Aqua (1,5 l/ha) au stade 2 à 4 feuilles suivi d’un traitement Sencor (0,1 l/ha) + Defi (1 l/ha) au stade 4 à 6 feuilles.

Challenge n’a pas été testé en postémergence dans cet essai, mais il a été éprouvé par le Centre de recherche de Lelystad (Pays-Bas, 2017). L’efficacité du mélange Sencor + Defi + Challenge a été mise en avant dans cet essai. L’utilisation du Challenge étant assez récente en carotte, un complément d’information à ce sujet semble intéressant. C’est un herbicide de blanchiment qui affecte la photosynthèse et les caroténoïdes. Il a un effet racinaire et de contact. Selon les conditions météorologiques et le stade de développement des adventices, on va mettre en avant l’un ou l’autre effet.

Premier test avec du Challenge en préémergence en 2015. A gauche, avec ce produit et à droite, sans celui-ci. La preuve visuelle de l’efficacité de ce produit sur mercuriale.
Premier test avec du Challenge en préémergence en 2015. A gauche, avec ce produit et à droite, sans celui-ci. La preuve visuelle de l’efficacité de ce produit sur mercuriale.

L’emploi de ce produit requiert de la vigilance à trois niveaux :

– le type de sol : en préémergence, ce produit est déconseillé sur les sols légers avec un faible taux de matière organique (<2 %). En effet, l’herbicide s’accroche au complexe argilo-humique de la matière organique. Par conséquent, lorsque le taux de matière organique est faible, l’herbicide a tendance à descendre dans le sol et à se retrouver à hauteur des semences de carotte. Il y a alors un risque de perte de plantes ou de retard de végétation. Dans ce cas, mieux vaut attendre la post-émergence pour appliquer Challenge ;

– la sélectivité : dans certains essais, en conditions humides, des chloroses ont été observées suite à l’application du mélange Challenge + Defi. A priori, ces symptômes disparaissent par la suite. Néanmoins, sur des sols très humides, on peut envisager d’appliquer Challenge seul, avec éventuellement du Sencor, et de reporter l’application de Defi à un stade plus avancé ;

– la dérive : Challenge est un produit sensible. L’acte d’agréation impose l’usage de buses réduisant la dérive de minimum 75 %. Il convient de l’appliquer dans de bonnes conditions et avec le matériel adéquat. En postémergence, ce produit bénéficie d’une extension d’usage qui n’a pas été demandée par le détenteur de l’agréation. Cela signifie qu’à tout moment, en cas de mauvais usages, d’infractions, de problèmes de dérive à répétition, cette extension peut être suspendue. Par conséquent, il est indispensable de disposer des buses adéquates si l’on choisit d’appliquer ce produit en pré ou en postémergence.

Après les traitements au stade 2 et 4 feuilles, il reste potentiellement une troisième et dernière application au stade 6 feuilles. Il n’y a plus que Sencor à disposition, éventuellement combiné avec une huile (Gaon ou Tipo par exemple), pour une opération de rattrapage. Ce dernier traitement ne présentera un intérêt que si la flore à combattre fait partie du spectre d’activité du Sencor. Par ailleurs, les essais du Cpl-Vegemar ont montré que ce troisième traitement n’était pas indispensable à la rémanence du désherbage.

Venir tôt, fractionner et associer

Tant au niveau des essais du Cpl-Vegemar (Région wallonne), que du PCG (Flandre), de l’Unilet (France) et de Lelystad (Pays-Bas), il apparaît évident que le désherbage des carottes nécessitera d’intervenir à un stade précoce, de fractionner les apports et de multiplier les partenaires.

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Chaque producteur adaptera le schéma de désherbage (produit, dose et positionnement) selon l’importance et la diversité des adventices, les conditions météorologiques ou encore le matériel à disposition.

En ce qui concerne les doses des produits, l’essai du Cpl-Vegemar réalisé en 2017 a montré que Sencor et Defi avaient une certaine flexibilité par rapport à la dose appliquée. À l’inverse, l’essai réalisé en 2015 avait révélé une perte d’efficacité d’environ 10 % à la suite d’une diminution de dose des produits de 30 %. La diminution de dose est propre à chaque saison, et à chaque parcelle.

D’après Laurence Limbort

, Filière végétale, Waremme

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