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Trop de gens nous aiment

Nom d’un petit bonhomme ! Me voici monté en grade, à l’insu de mon plein gré : je serais devenu « populiste ». Et bien dites donc, je ne m’attendais guère, lorsque j’ai écrit « Les vampires des labos », à rentrer dans le club très sélect des Donald Trump & Cie. Le costard taillé pour moi par l’Arsia m’est mille fois trop grand, je n’en méritais pas tant. Même mon chien en a ri, quand je lui ai raconté…

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Je ne suis que l’humble relais des gens de la terre, de leurs complaintes retenues qu’ils n’osent crier trop fort, de leurs souffrances qu’ils endurent en silence par fierté, et aussi par peur des représailles de l’administration. Les cris de douleur sont très mal vus : la réaction de l’Arsia nous le démontre cette fois encore. On est taxé de « populisme » si l’on exprime tout haut, sur la place publique, son mal-être et sa révolte face à un système étouffant. Il faut mordre sur sa chique et dire « merci », comme nos ancêtres les serfs, les vilains et les croquants. Je ne suis qu’un modeste porte-voix de la paysannerie, de ses sentiments d’injustice et d’incompréhension, au cœur d’un monde technocratique et bureaucratique, lequel ignore les réalités agricoles et le ressenti des agriculteurs face à la masse des mesures imposées.

Ceci dit, j’ai apprécié le contenu de la réaction indignée de l’Ingénieur Dubois (et je l’en remercie), très riche d’enseignements, lesquels me confortent dans mes convictions. La brucellose ! Nom maudit entre tous ! Le porte-parole de l’Arsia parle d’un but atteint, selon un de ses amis, « après avoir encerclé Bastogne une seconde fois ». Mon Dieu ! J’ai failli tomber de ma chaise en lisant ces mots. Le premier encerclement date de décembre 1944, lors de la Bataille des Ardennes. Comment peut-on évoquer avec humour une période aussi désastreuse pour la région de Bastogne ? Des dizaines de villages anéantis par les bombes, des milliers de soldats tués, des centaines de civils massacrés, fusillés par les Nazis, ou victimes collatérales des terribles combats. Pour en prendre connaissance, il suffit de visiter le War Museum à Bastogne, ou se promener dans les cimetières des petites localités, dans un rayon de vingt kilomètres.

Cette métaphore n’est pas très heureuse. Mais d’une certaine façon, la lutte contre la brucellose avait tout d’une guerre larvée, sournoise et cruelle. Elle a révélé les mauvais penchants chez bien des gens : l’égoïsme, l’avidité, l’insensiblerie, la vindicte, la jalousie, la lâcheté, la veulerie, la bêtise. Chez certains éleveurs, bien entendu, mais aussi chez des marchands de bestiaux, des vétérinaires, des inspecteurs… Pourquoi ? Tout simplement parce que, entre autres dysfonctionnements et pendant trop longtemps, les dédommagements financiers ont été trop bas. Des éleveurs ont vu le résultat du travail de sélection de toute une vie, ruiné d’un coup d’un seul par une sentence de « stamping out ». La peur de la contagion s’est installée dans les villages. La méfiance est venue pourrir les rapports entre voisins, entre membres d’une même famille, entre amis de toujours devenus étrangers. Des vengeances, des représailles, des actes de pure malveillance, ont été perpétrés par « colis cadeaux » (avortons), balancés dans le troupeau de son ennemi. Pour tout raconter, il faudrait écrire un roman.

Oui, ce fut une forme de guerre, impitoyable et dévastatrice. C’est pourquoi la simple évocation du terme « brucellose » me déprime totalement, et me met en alerte maximale. Mais pardonnez-moi, voilà que je fais encore du « populisme »…

Heureusement, comme dans toute guerre, il y eut aussi des actes de bravoure, de générosité, des gens pleins de bonne volonté. Et je ne doute pas un seul instant que les employés des services sanitaires étaient de ceux-là, pour la plupart. Chaque cadre, chaque employé, chaque fonctionnaire et vétérinaire de terrain, comme ceux de l’Arsia aujourd’hui, aura fait son devoir avec professionnalisme, zèle, et sans doute humanité, j’en suis persuadé. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions… Mon article « Les vampires des labos » ne voulait en aucun cas clouer des personnes au pilori, mais bien un système, un mode de penser, un paradigme !

Évidemment, les Eurocrates de la PAC, les gens de l’Arsia, de l’Afsca, de Nitrawal, des DGO du SPW, et de toutes les officines para-agricoles, se demandent pourquoi nous nous plaignons sans arrêt. Ils ne veulent que notre bien ! Chaque petite mesure leur semble bien légère, tout à fait justifiée et nécessaire. Ils croient bien faire et semblent de bonne foi, mais ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, que l’accumulation de toutes ces marques de sollicitude nous écrasent d’une véritable chape de plomb, très fatigante à porter.

Bien sûr, chacune de ces mesures, prise individuellement, leur semble bien légère. Un peu d’IBR ici, un chouia de BVD par là, et pourquoi pas demain la para-tuberculose, et la néosporose, tant qu’on y est. Un peu de brucellose, -hop là ! –, comme dans le bon vieux temps : c’est reparti comme en ’44, on va ré-ré-encercler Bastogne ! Ce n’est pas grand-chose, à leurs yeux. Mêmes choses avec la myriade des autres « petites » tâches qui nous accablent, issues de la conditionnalité de la PAC, ou d’ailleurs.

C’est comme si l’on chargeait un âne, en déposant dans les fontes de sa selle des petits « cadeaux », un par un. Une livre par ici, 1 kilo par là, et encore 100 grammes, et encore 3 kilos, et encore, et encore… Brave bête, va ! On l’aime bien, notre baudet ! Multipliés par cent, par mille, tous ces petits paquets gentiment attachés sur notre dos, finissent par peser très lourd, trop lourd !

Jusqu’à l’écrasement. Le voilà qui braie et nous déchire les tympans, cet animal stupide ! Quel populiste !

Trop de gens nous aiment et nous comblent de « cadeaux », assurément… Est-ce si difficile à comprendre ?

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