Eric Coheur, éleveur B-BB : «Augmenter le prix carcasse d’1€/kg nous permettrait de vivre de notre métier, sans impacter le consommateur!»

Julien et Eric Coheur sont à la tête d’un cheptel de taille (450 bêtes) pour un élevage de haute valeur génétique qui a acquis sa renommée de par ses bons résultats en concours.
Julien et Eric Coheur sont à la tête d’un cheptel de taille (450 bêtes) pour un élevage de haute valeur génétique qui a acquis sa renommée de par ses bons résultats en concours. - P-Y L.

Dans le milieu du Blanc Bleu, et de surcroît dans celui des concours, l’élevage de Fooz a acquis une certaine renommée. « Le Blanc-bleu, c’est une histoire de famille », explique Eric. « Mon grand-père a commencé à inscrire ses bêtes en 1960. Mon père a fait plusieurs 1ers prix nationaux. Il est malheureusement décédé en 1981 alors qu’il avait 37 ans. J’ai repris la ferme 4 ans plus tard avec mon épouse. Nous avions une vingtaine d’années. J’ai gagné mes deux premiers nationaux en 1993 avec un taureau vendu à un tiers et une génisse », se souvient-il.

À l’époque de la reprise, le couple détient une soixantaine de bêtes et une centaine d’hectares. Il engraisse ses taureaux hors de l’exploitation dans les bâtiments qu’Eric détenait de ses grands-parents. Il cesse de les occuper en 1993, année durant laquelle il fait l’acquisition de la ferme actuelle, et de quelques prairies louées précédemment en partie par ses parents, pour pouvoir investir dans un nouveau bâtiment. C’est également cette année-là qu’Eric se lance dans le transfert embryonnaire, pour améliorer le troupeau tant en qualité qu’en quantité.

Améliorer la qualité par le transfert embryonnaire

Qui dit transfert embryonnaire, dit receveuses, d’où l’achat de mixtes et de laitières. « À cette époque, nous achetions ce que nous trouvions, et nous gardions les veaux aux pis. Nous revendions les laitières une fois les veaux sevrés. »

En 2000, Eric crée une Cuma avec deux autres agriculteurs afin de pouvoir partager le matériel pour les cultures.

Le troupeau grandissant, il est à 150 vêlages par an en 2005, dont la moitié est issue du transfert embryonnaire. « Nous récoltions les embryons des meilleures bêtes sur l’exploitation. Nous voulions grandir tout en conservant nos origines. »

Ce n’est qu’à partir de 2010 qu’Eric diminue l’utilisation de cette technique. À cette période, le cheptel traîne des petits problèmes de santé. Des analyses réalisées en clinique vétérinaire décèlent la présence de mycoplasmes. « En achetant à l’extérieur, nous avions acheté des maladies… transmises par le lait de certaines receveuses. Nous avons donc changé notre optique d’élevage. Exit les mixtes, nous sommes passés à la poudre de lait et avons investi dans un hangar pour les veaux. »

Lors du travail routinier, c’est Julien, le fils, qui s’occupe de la nurserie et des veaux.
Lors du travail routinier, c’est Julien, le fils, qui s’occupe de la nurserie et des veaux. - P-Y L.

Réformer au plus haut de leur valeur

Quatre ans plus tard, l’éleveur arrête le transfert embryonnaire à grande échelle. « C’est tout un cheminement pour en arriver là. Dans notre cas, ce n’était plus rentable. Bien que l’on fasse toujours de la génétique, nous travaillons différemment. Nous l’utilisons encore mais très rarement… sur les mauvaises gueules, les petits gabarits ! Il nous arrive de vendre des embryons à l’extérieur mais en petite quantité », avoue Eric. C’est aussi cette année-là que Julien, son fils, reprend la moitié de la ferme.

L’objectif maintenant ? « Avoir une vache qui vêle à deux, trois et à quatre ans. Elles sont généralement réformées entre 4 et 5 ans. C’est à ce moment qu’elles ont le plus de valeur. C’est la loi du marché ! »

Eric et son fils n’engraissent que quelques vaches pour des colis mais c’est très marginal. « Nous vendons les meilleures à d’autres agriculteurs pour la génétique (20 %) et les autres sont destinées au commerce pour l’engraissement. »

Si une partie des jeunes mâles est vendue pour la reproduction (également 20 %), les autres sont engraissés sur l’exploitation et abattus entre 16 et 19 mois à un poids carcasse qui varie entre 450 et 500 kg.

P-Y L.

Limiter les achats extérieurs

En 2016, sous l’impulsion de Julien, Les Coheur investissent dans un nouveau bâtiment, et dans une mélangeuse. « Nous voulions préparer les aliments nous-même pour plus de confort et de gain de temps. Car nous sommes aujourd’hui à 200 vêlages par an. »

Et pour les nourrir, les deux éleveurs disposent de 45 ha de prairies et de 70 ha de cultures. « Préfané, maïs, céréales, pulpes surpressées… nous produisons un maximum sur l’exploitation. On prépare des prémix avec paille, de la mélasse et d’autres matières premières (pulpes séchées, les épeautres et escourgeons de la ferme, du lin, du tourteau de germe de maïs, de la luzerne, du maïs moulu). Nous n’utilisons pas de farines mais donnons un peu de soja pour augmenter la part protéique de la ration. »

Améliorer la race

Malgré les 16 championnats nationaux à son actif, l’éleveur est toujours mordu des concours. « Faire un bon résultat dans un national peut relever de la chance, mais avoir un bon élevage n’en est pas ! C’est un long travail. Les concours sont donc importants pour pouvoir se comparer aux autres. Ils nous donnent un aperçu de ce que l’on peut faire, des voies à explorer. La génétique est ainsi indubitablement améliorée. »

« Aujourd’hui, je ne suis plus dans le même état d’esprit qu’avant. Si j’ai la bête pour, je tenterai de remporter un national mais ce n’est plus la priorité absolue. » Il est d’ailleurs vice-président du herd-book Blanc-bleu belge : « Avec le recul, on a amélioré les qualités viandeuses de la race mais pour être rentable, il faut encore améliorer les aplombs, la fécondité et la rusticité. L’éleveur moderne n’a plus le choix, il doit être performant dans tous les domaines », estime-t-il.

« L’important en sélection n’est pas de sortir un bon animal mais bien d’améliorer la moyenne de l’ensemble du troupeau. Car, que ce soit pour le bien-être animal ou l’aspect économique de l’élevage, on ne peut pas se permettre d’avoir ni casse, ni problèmes de santé. » Et si la race revient à plus de naturel, elle garde une étiquette négative auprès du consommateur. « Si les concours sont une vitrine pour la race, je ne suis plus sûr aujourd’hui qu’ils ont toujours servi notre cause auprès du grand public. Je pense au contraire qu’ils ont pu détériorer l’image que le consommateur a du Blanc-bleu en ayant montré des bêtes trop extrêmes », confie l’éleveur.

Une reconnaissance nécessaire

Si Eric a pu vivre, investir et agrandir son activité durant sa carrière, il se dit tracassé par l’avenir. « Ici en Wallonie, les exploitations sont de type familiales, liées au sol et qui font tourner une économie circulaire… c’est le modèle le plus résilient et certaines personnes essaient de nous faire croire qu’on est dans le faux ! »

Si les Coheur vendent quelques colis annuellement, il n’est pas question de vendre toute la production en circuit court. « Pour moi, ce n’est pas ouvrir des boucheries à la ferme qui va sauver notre agriculture. Si certains éleveurs ont l’opportunité de le faire, qu’ils s’y engagent mais cette voie ne sera pas accessible à tout le monde. »

Pour Eric, si le Blanc-bleu n’existait pas, il faudrait l’inventer ! Il émet le moins de gaz à effets de serre pour produire un kilo de viande. Il a en outre besoin de 5,5 kg de matière sèche pour produire un kilo de viande alors que les autres races à viande en consomment au minimum 7kg. » Vu le système économique actuel, le Blanc-bleu a clairement sa carte à jouer. Et s’il est décrié chez nous, il est pourtant reconnu mondialement et est le plus utilisé en croisement de par le monde.

En outre, l’éleveur voit dans la production blanc-bleu une diversité de viande de qualité. « Lorsque je vends des colis de taurillons engraissés sur la ferme, les clients sont toujours satisfaits. Ils trouvent la viande tendre, goûteuse… Elle est évidemment différente d’une viande de vache grasse mais elle est néanmoins fort appréciée. »

« Au sein du herd-book, nous réfléchissons à comment améliorer l’image de la race mais nous avons besoin des politiques ! Ils ont le pouvoir de faire changer les choses. Ce qu’on demande ? De la reconnaissance, comme une IGP. On voit certains chevilleurs mal intentionnés faire passer des animaux pour du blanc-bleu dans la grande distribution alors que ce n’en est pas. Et cela nuit évidemment à la réputation de notre production. Une IGP pourrait donc permettre de s’assurer que le consommateur achète bel et bien ce pour quoi il paie. »

Si quelques taurillons sont vendus pour la reproduction (20%), le reste est engraissé sur l’exploitation et vendu entre 16 et 19 mois.
Si quelques taurillons sont vendus pour la reproduction (20%), le reste est engraissé sur l’exploitation et vendu entre 16 et 19 mois. - P-Y.L.

Et pour un euro de plus ?

La production de viande belge diminue au contraire de l’importation de viande. Depuis 2013, les données d’une étude de la composition du prix de la viande bovine menée en 2018 montrent que le prix payé par le consommateur augmente de façon linéaire, à l’inverse, le prix payé au producteur diminue de la même manière (voir graphique 1). « Seuls 37 % du prix payé pour un morceau de viande revient à l’agriculteur. C’est la preuve que les intermédiaires gagnent bien leur vie sur notre dos. Qu’ils gagnent leur vie, c’est une chose, mais qu’ils ne nous empêchent pas de gagner le nôtre ! Et aujourd’hui, nous, éleveurs, ne la gagnons plus !! »

À l’heure actuelle, on dénombre encore 5.500 producteurs de viande en Wallonie toutes races confondues ; en 2030, ils ne seront plus que 2.200. Quelque 60 % des producteurs en Wallonie sont donc voués à disparaître sur 10 ans… mais tant l’amont que l’aval en seront impactés !

« Bien que très positif de par nature, je suis sceptique pour l’avenir de l’élevage, pour mon fils ! » Selon une étude, les comptabilités de gestion au niveau wallon montrent que dans les fermes les mieux tenues, où on vend les bêtes le plus cher avec un minimum de frais derrière, il faut vendre à 5,4 euros/kg carcasse pour rentrer dans ses frais sans engranger le moindre bénéfice. Aujourd’hui, les bêtes sont vendues entre 4,5 et 5,30 euros/kg carcasse… Quand on sait que 6 % des agriculteurs ont moins de 35 ans, avec ces chiffres, l’avenir du métier est fameusement compromis ! Si les prix ne changent pas, moins de 2.200 élevages subsisteront en Wallonie à l’horizon 2030. Il faut absolument que le politique prenne ce problème à bras-le-corps ! Si on augmente le prix de la viande d’un euro au kilo, l’éleveur gagne de nouveau sa vie et sans trop impacter le consommateur : soit maximum 0,5 euro/kg. Ce qui ne représente pas grand-chose ! »

« Si les prix ne remontent pas d’ici cinq ans, l’élevage wallon est menacé. Et à ce rythme, il n’y aura plus d’élevage en Hesbaye à court ou moyen terme », se désole l’éleveur.

P-Y L.