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Vidéo-PAC

Ce lundi soir 25 janvier, cinéma sur invitation ! Ou plutôt conférence-vidéo sur ordi… Une banque-assurance avait convié ses clients fermiers à une soirée-PAC « on line ». Tout, tout, tout, on allait enfin tout savoir sur la réforme actuelle de la Politique Agricole Commune ! Juchée en chaire de vérité, une oratrice de haut vol attendait de pied ferme les internautes fascinés par l’écran du dieu ordinateur, et curieux d’écouter le prône distillé de bonne foi. Ce fut dense et nourrissant comme du pain noir au levain, coupé en belles tranches tartinées de choco. Hélas, rien de bien nouveau et passionnant sous le soleil : la PAC persiste et signe…

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C’est la mode depuis bientôt un an, Covid-19 oblige ! Les réunions en « présentiel » sont désormais bannies ; on se rencontre en « virtuel », numérique, digital, comme on dit. Le Wifi assure le relais, pour autant qu’on dispose d’une bonne connexion internet, ce qui n’est jamais gagné d’avance quand on habite un bled perdu dans la campagne profonde. Mais où sont les conférences d’antan, quand on était reçu en grand nombre dans une buvette de football ou une salle des fêtes de village, bondée comme un œuf de poulette ? Cela fleurait bon l’agriculteur, l’homme de la terre endimanché, tout un peuple assis en rangs d’oignons sur des chaises de torture, l’oreille attentive pour saisir le discours parfois brouillon d’un monsieur en costard cravate venu nous expliquer comment traire sa vache ou ramasser les feuilles mortes en automne. À choisir, je préfère franchement une réunion en vidéo-conférence : nul besoin de courir pour arriver à temps, de se raser en catastrophe, se changer, sortir l’auto, partir dans une obscurité déprimante pour rejoindre un lieu lointain de rendez-vous, d’où l’on ressortira quelques heures plus tard, le postérieur et les reins en compote.

Le choix de nous inviter « en ligne » m’a donc plu ! J’ai pu garder mon gros vieux pull, mes pantoufles porte-bonheur, et m’installer confortablement, assis sur un coussin moelleux, les coudes sur la table et le dos à la chaleur de la cuisinière à bois, avec mon carnet et un bic à portée de main, biscuits et tasse de lait chaud en option. Peinard le chat ! Mon épouse m’a coiffé de force les cheveux -«On ne sait jamais, s’ils te voyaient ? »-. De fait, l’oratrice elle-même était tirée à quatre épingles, professionnelle jusqu’au bout des lèvres, son phrasé impeccable, fluide et logique, touffu sans être confus.

En fait, a-t-elle précisé d’emblée, il reste encore pas mal de zones en chantier. On s’en doute… Les lignes transversales de la réforme sont tracées par la digitalisation et la modernisation de l’agriculture, ainsi que la lutte contre le changement climatique. Bonne nouvelle, a-t-elle jubilé, la numérisation devrait pouvoir réduire les fastidieuses formalités administratives actuelles. Pour obtenir les subsides à l’installation ou les aides aux investissements, diverses plateformes numériques (PAConWeb, Myminfed-fin, AWÉ, ARSIA, etc) seront aisément consultables par le ministère de l’agriculture. Dès lors, plus besoin de produire des attestations ceci cela, des permis, des données, des masses de papiers, des formalités à n’en plus finir. Question défi climatique, en vertu du Green Deal, les aides directes vont être modulées différemment. L’aide au verdissement sera intégrée au paiement de base, avec conditionnalité renforcée. Des « éco-régimes » seront proposés sur base volontaire (mais fort conseillée, quasi obligée si l’on veut des sous-sous) ; ils concerneront des actions annuelles, dont la nature et les modalités sont encore à préciser. Les aides couplées subiront des adaptations, du genre plafonnement et requalification. Dans le deuxième pilier du développement rural, les MAEC quinquennales resteront en place et seront sans doute (ou peut-être) revalorisées.

L’oratrice a abordé, entre autres thèmes, la notion d’« agriculteur véritable », statut indispensable pour obtenir les indemnités européennes. Le but, selon cette gente dame fort avisée, serait par exemple d’évincer ces sociétés de gestion agricole qui détournent les aides agricoles à leur profit, et privent ainsi ceux qui cultivent la terre de leur dû. Les bénéficiaires d’une pension de retraite non plus, ne pourront prétendre aux paiements. Mais tout cela reste encore en chantier. Elle semblait énoncer ici des vœux pieux, plutôt que des mesures acquises.

Hélas, dans cette réforme de la PAC, comme lors de ses précédentes, pas un traître mot, rien de rien sur une éventuelle régulation des marchés, sur les prix à la ferme. Le bon vieux système néo-libéral est bien parti pour durer : la PAC donne des aides aux fermiers afin qu’ils puissent vendre à bas prix ; cette matière première de base va générer ensuite de gros bénéfices lors des étapes de transformation et de commercialisation, et faire ainsi circuler l’argent au maximum pour le plus grand profit des intermédiaires, État compris. Nous resterons les otages d’une économie, d’une société de pharisiens qui vivent sur notre dos et se donnent bonne conscience en nous « aidant » et verdissant la PAC.

Ce lundi, lors de sa vidéo-PAC, cette fois non plus, notre Pythie agricole ne nous a pas vendu du rêve « on line », même pas des promesses, mais plutôt des réalités en devenir, du flou en pleine construction. Wait and see…

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