Où sont les femmes?

Où sont les femmes?

Quel grand couillon, ce Charles Macho, s’est dit Ursula Von Der Leyen.

Monica n’en revient toujours pas, deux ans après ! Elle s’est rendue fin 2019 à l’Inasti avec son époux Victor, pour finaliser leur demande de pension de retraite. Ils avaient tous deux 65 ans, et 45 années de travail à la ferme. L’heure était venue de se reposer, et de profiter du fruit de toutes les cotisations sociales versées au long de leur vie de labeur. Elle était confiante : elle cotisait depuis 2003 au « maxi-statut conjoint-aidant », et comptait bien obtenir une petite pension à son nom, forme de reconnaissance pour ces millions d’heures sacrifiées à sa famille et à l’exploitation agricole. L’entrevue commença très mal. Le fonctionnaire installa son mari en face de lui et bafouilla un vague bonjour à son adresse. Elle dut même aller chercher pour elle un siège dans la salle d’attente ! Elle se positionna vaille que vaille sur le côté, tandis que les deux gaillards parlaient de football et semblaient l’ignorer. Les oreilles de son homme allaient siffler sur le chemin du retour !

Quel grand couillon, ce Victor, se dit Monica la fermière !

L’entretien sérieux put enfin débuter, après les commentaires éclairés du match Dortmund-PSG en Champions League. Le fonctionnaire de l’Inasti s’adressait à Victor, comme si Monica était invisible. Pourtant, à la ferme, depuis toujours, c’était elle qui gérait les formalités administratives, les payements et les déclarations « on-line », qui répondait aux courriers et courriels, toujours adressés à lui seul ! Elle visitait les sites comme PAC on Web ou Cerise, Myminfin pour lister la TVA et télécharger des documents afin de remplir les contributions. Victor n’a même jamais su comment démarrer l’ordinateur, ni remplir un formulaire sans se tromper ! « Les papiers, c’est un truc de bonne femme ! ». C’était elle qui avait consulté Mypension et pris rendez-vous. La tête et les bras, c’était elle ; Victor, les bras et le tracteur… Mais tout était à son nom à lui, et ce jour-là, ce fut à lui que le rond-de-cuir expliqua les détails de la demande, alors qu’il n’y comprenait pas grand-chose ! Au pays des machos, les mecs sont rois… Les masculinités toxiques ont la vie dure, se dit Monica, qui fit pourtant contre mauvaise fortune bon cœur, ce matin-là.

Ce qu’elle apprit alors la laissa sans voix, la plaqua sur le c(…), comme Ursula sur son sofa ! Son statut de conjointe-aidante lui ouvrait le droit à une si petite pension, qu’il était préférable pour eux d’opter pour une pension « ménage », soit la pension de Monsieur augmentée de 25 % ! Dès lors, Monica valait moins que 25 % de son mari ! C’était consternant, ahurissant, hallucinant : un « sofa-gate » à la petite semaine, loin des caméras, absolument injuste et dévastateur pour l’amour-propre de la victime… En 2005, Sabine Laruelle avait promis monts et merveilles à propos de ce statut de conjointe-aidante, qui allait donner une vraie place aux agricultrices, leur octroyer un statut social, leur ouvrir un droit à la retraite. Tu parles, Charles ! Aujourd’hui plus que jamais, Monica se sent flouée, floutée sur la photo du couple par l’Inasti, couverte d’une cape d’invisibilité, comme toutes les femmes agricultrices. Sabine Laruelle, pourtant une femme, n’a fait que la moitié du chemin en son temps…

Monica ne put s’empêcher de râler, haut et fort, mais ses récriminations ne servirent à rien. « Encore une hystérique, une épouse castratrice ! », s’amusa le fonctionnaire en son for intérieur. Il daigna alors lui adresser la parole et lui réexpliquer patiemment les choses, de long en large, comme s’il s’adressait à une gamine difficile, une demeurée mentale. Elle n’avait pas « tout perdu comme une idiote ». Les statuts de conjointe-aidante et de co-titularité ont apporté au couple d’agriculteurs des avantages financiers, des indemnités PAC majorées, comme les aides compensatoires ZSCN (région défavorisée) octroyées en double pendant quelques années, puis des payements redistributifs pour 60 hectares au lieu de 30 dans les aides découplées. Question argent, Monica et Victor ont fait une opération blanche, leurs cotisations ont été compensées plus ou moins par ces primes améliorées, que l’agricultrice, fine mouche, a su aller chercher. Elle était là, encore heureux !

Question estime d’elles-mêmes, cet accès minable à la pension de retraite est un véritable affront aux conjointes-aidantes. Les femmes subissent systématiquement les lois masculines, et les injustices s’estompent beaucoup trop lentement. Une sorte de hiérarchie humaine est solidement établie dans les consciences masculines et féminines : les hommes en avant, les femmes en arrière, qu’il s’agisse de Monica la fermière, ou d’Ursula la Présidente de la Commission Européenne ! Leurs mésaventures fort semblables démontrent à quel point l’exclusion des femmes reste d’actualité, combien est interminable le chemin vers un respect mutuel entre genres, si celui-ci est jamais atteint…

Où sont les femmes ? Pourquoi se laissent-elles ainsi toujours bafouer par des Charles Macho, des Erdogan phallo ? Pourquoi, elles-aussi, transmettent-elles encore à leurs petits garçons ces masculinités toxiques, inconsciemment ?

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