Trois points de suspension…

Trois points de suspension…

Aux yeux des « landbouwers » et autres « boeren », la Ministre Demir n’a rien pour plaire. Personnage politique de genre féminin, elle entend dicter la loi à un secteur mené par des hommes, patriarcal. Elle est racisée -d’origine afghane- dans une région où l’Extrême-Droite explose les scores électoraux, et l’accord qu’elle entend mettre en place nuit aux intérêts de l’agriculture intensive flamande ! La très intelligente avocate de formation multiplie les « défauts », et c’est peu de le dire. « C’est ça, ou le chaos ! », a-t-elle martelé sans faiblir. Le « ça » consiste en un ensemble de règles édictées pour réguler les rejets azotés d’origine agricole, dans une Flandre priée depuis des lustres par l’UE de se montrer plus respectueuse de l’environnement et du climat. Le Gouvernement Flamand -NVA-CD&V-OpenVLD- a accouché dans les douleurs d’un plan de réduction de moitié des émissions excessives d’azote dans les milieux naturels, avant 2030. Quarante et une exploitations aux activités outrancièrement nuisibles sont ainsi condamnées à fermer leurs portes d’ici lors. Oups, carrément ! Ça ne rigole pas, dans le Nord du pays…

Dans la charette des 41 condamnées à la peine capitale, est assise en bonne place une illustre victime : la ferme laitière de l’Abbaye Brabançonne d’Averbode, 888 au compteur des années ! Leurs vaches sacrées sont en péril, mais ne manquent pas de défenseurs, dont le Boerenbond, lequel n’a pas hésité à appeler au secours ses amis du CD&V. Les voies du Seigneur sont impénétrables, quant à savoir par quels chemins tortueux l’administration a conduit et fait basculer l’Abbaye du code orange au code rouge. Le CD&V demande à ses partenaires de majorité, d’être moins sévère, de faire une exception. Zuhal Demir va-t-elle pousser sur le bouton de la guillotine, ou sera-t-elle elle-même glissée sous le couperet ?

Il est assez hilarant d’entendre les arguments des plaignants de Merksplas, lesquels ont craché au visage de la Ministre qu’elle avait « inventé » le problème des excès de lisier en Flandres, alors que cette situation « pue » chez eux depuis la Directive Nitrate 91/676/CEE du 12 décembre 1991. Ils ont affirmé que la Flandre mourrait de faim si l’accord est appliqué, alors qu’elle produit trois fois plus qu’elle ne consomme de cochons, d’œufs, de volailles, etc. Zuhal Demir persiste et signe ; elle n’hésite pas à affronter le Boerenbond, qui fait joujou avec ses affiliés et le monde politique flamand depuis des générations. Vu de Wallonie, c’est fort distrayant de voir les uns et autres se mettre à danser sur un thème purement agricole qui déchaîne tant de passions, au point de vouloir carrément pendre une Ministre ! Vous voyez Willy Borsus dans sa posture ? Aurait-il le cran de descendre dans l’arène ? Les ministres wallons auraient tôt fait de trouver des compromis, d’essorer l’accord d’une bonne partie de son jus…

Depuis quinze ans, les majorités flamandes se refilent l’une après l’autre le bâton m(…). Un peu de bon sens devrait les guider : on ne peut construire un paradis économique sur un désert écologique ! L’agriculture intensive, en Flandres et en Wallonie, place l’ensemble des agriculteurs -hélas aussi les plus raisonnables !- en porte-à-faux avec les exigences sociétales, les problèmes climatiques et environnementaux. Ceux-ci doivent être pris à bras le corps, impérativement, dans un monde où tout est lié, où la liberté de polluer s’arrête là où s’affirment des réalités incontournables, objectivées par ce genre d’accord implacable. « C’est ça, ou le chaos », ce sera ce plan de réduction ou la mise au ban européen de la Flandre, assortie d’un gel des subventions de l’UE. Mince alors ! Seulement voilà, l’agriculture flamande hyper-intensive est fort endettée, et se balade en funambule sur un fil presque invisible, secoué par la tornade économique actuelle…

Poussés dans le dos sur la corde raide, les « boeren » de Merksplas y tiennent pourtant, à ce fil ténu, et voient arriver avec effroi Zehul Demir, paire de ciseaux à la main, pendue à ses trois points de suspension : urgence environnementale, réalisme économique et stratégie politicienne. La Wallonie observe, dubitative. Elle compte les points, s’inspire et réfléchit. Du moins je l’espère…

Le direct

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