Une alliée

pour l’agriculture rurale !

Pour le Professeur Jijakli, le thème de la Foire, « Qui nourrira nos villes demain », n’est pas à prendre à la légère : « Nous nous sentons en danger et des faits scientifiques l’attestent ».

Des défis futurs…

Il rappelle le concept des 9 limites planétaires de Rockström et al. Ce concept désigne 9 paramètres permettant d’évaluer l’exploitation de la planète par l’être humain. Si 5 d’entre-eux sont dépassées, l’humanité s’expose à des modifications brutales et difficilement prévisibles de l’environnement planétaire avec des répercussions pour la vie terrestre. « C’est déjà le cas pour deux paramètres et d’autres sont déjà à risques accrus. On fait face à des extinctions, des pertes de biodiversité, au changement climatique… Le cycle de l’azote est perturbé et les ressources en phosphore sont en danger. L’utilisation des ressources terrestres et foncières pose problème… Plusieurs de ces éléments sont en lien direct ou indispensables à l’agriculture », explique-t-il.

Il pose la question : « En 2050, nous seront 9,6 milliards d’êtres humains sur la planète. 75 % d’entre-eux seront des citadins. Comment les nourrirons-nous ? »

… mais aussi actuels

Il y a les défis futurs mais aussi les actuels dont les nombreux scandales alimentaires qui ont engendré une peur de l’assiette chez le citoyen et qui le poussent à réclamer des aliments plus sains. « Les villes sont soucieuses de la résilience alimentaire et du parcours des aliments. La question, c’est vraiment ‘Comment les villes vont-elles s’adapter pour répondre aux défis actuels et futurs ? Il va falloir nourrir les villes sans épuiser les ressources foncières et biochimiques de notre planète tout en faisant face aux aléas climatiques grandissant et en gardant la confiance des consommateurs. », dit l’orateur.

Nouveaux modes de production

Il poursuit « Aujourd’hui, on assiste à l’émergence de nouveaux modes de production. Certains visent l’optimisation de l’utilisation des ressources et l’intégration dans leur cycle des déchets et excédents, c’est ce qu’on appelle l’économie circulaire. D’autres y incluent la préservation, voire la restauration de la biodiversité. Et puis, il y aussi la mise en place d’une production de plus en plus locale. »

Pour les cultures en pleine terre, on parle d’agroécologie ou de pratique telles que l’agroforesterie, les cultures en associations, l’écopatûrage qui veulent restaurer un lien entre différentes plantes, entre les plantes et les animaux. Mais, il existe également des cultures hors-sol, l’aquaponie par exemple alliant légumes et poissons. Dans ce type de cultures les intrants nécessaires aux plantes proviennent des poissons et l’eau des plantes est recyclée via des bactéries et peut servir aux poissons. « C’est une technique que nous étudions depuis 6 ans au centre de recherche », précise le professeur.

L’agriculture se relocalise autour des villes

Depuis quelque temps, on observe un phénomène de relocalisation de la production en milieu urbain et périurbain. On parle alors d’agriculture urbaine. Mais qu’est-ce finalement ? « Il s’agit de cultiver des plantes et ou élever des animaux essentiellement à destination des citadins. La notion de transformation est également bien présente. On ne peut clairement pas faire la même chose en ville qu’à la campagne car l’espace est restreint et il coûte cher. On choisit donc de cultiver des plantes demandant peu d’espace et à valeur ajoutée importante. Il s’agira donc essentiellement de cultures maraîchères ou d’élevages de petits animaux ou d’insectes. On peut aussi cultiver des plantes qui produisent des molécules à haute valeur ajoutée pour le secteur médical. L’agriculture urbaine se pratique sur les toits, sur les balcons, dans des caves… et au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre-ville, on retrouve des espaces de production plus traditionnels. », dit le professeur Jijakli.

Pourquoi cultiver en ville ?

En agriculture urbaine, le facteur production n’est pas le facteur essentiel, il existe d’autres bénéfices économiques, écologiques et sociaux.

D’un point de vue social, l’agriculture urbaine véhicule une idée de sécurité alimentaire. « Lorsqu’on demande aux ménages pourquoi ils souhaitent cultiver leur nourriture, ils répondent dans l’ordre : pour le goût, par économie, pour la qualité et par sécurité. L’aspect transparent de la pratique ressort ». L’agriculture urbaine serait également bonne pour la santé physique et mentale. « Cela demande de l’effort physique et peut remplacer le sport. La présence de végétaux aurait également un impact positif sur le bien-être des citadins. D’autres bénéfices peuvent encore être cités comme la stimulation de la créativité, la reconnexion avec la nature… ».

Au niveau écologique, l’agriculture urbaine serait plus active dans le recyclage de l’eau et des déchets ménagers. De par sa proximité avec les consommateurs, elle engendre aussi une diminution des transports.

Enfin, économiquement parlant, pour les pouvoirs publics et les citoyens, elle a un impact haussier sur la valeur du territoire. « Elle apporte de l’esthétique et stimule l’économie et l’emploi local. Le secteur immobilier, acteur majeur des villes, y trouve également son intérêt puisqu’elle lui permet de différencier ses bâtiments et de gagner des concours ».

Des projets de territoire, communautaires et commerciaux

En Belgique, on peut trouver trois types de projets « d’agriculture urbaine » : des réalisations liées au territoire, communautaires ou commerciales.

Plusieurs projets de territoire ont vu le jour dans des villes ou des quartiers. À Bruxelles Capitale, Goodfood a par exemple l’ambition de produire 30 % de la demande en légumes et fruits frais avant 2035. À Leuze-en-Hainaut, un quartier novateur avec de l’habitat incluant de l’agriculture urbaine, une zone agri-periurbaine et une zone d’innovation agricole a été créé…

De nombreux mouvements citoyens dans la lignée des incroyables comestibles (né à Londres) et qui ont pour fonction la reconnexion avec la nature, la pédagogie et le lien social, se développent un peu partout. Des jardins familiaux ou partagés, des vergers collectifs avec pour fonction la production mais surtout le lien social sont aussi créés. « À Bruxelles, 80 ha sont dédiés à ce type de parcelles ».

« Les infrastructures publiques se montrent également intéressées par le sujet. Nous avons par exemple accompagné l’hôpital Chirec pour la création d’un verger urbain d’environ 100 arbres et arbustes fruitiers et d’un potager pour la crèche et la maison Re-source. Ce type de projet permet au groupe hospitalier d’accueillir son personnel et ses patients dans un cadre agréable et de renforcer son image positive ».

Et puis, il y aussi les projets mêlant agriculture urbaine et la réinsertion socioprofessionnelle tels que Nos pilifs, la mission locale de Saint-Gilles, le Début des haricots. « Ils sont en général situés sur des terrains de production de plus grande taille et sont moins concernés par le bâti. Leurs objectifs sont véritablement la réinsertion et la production. », dit l’orateur.

De plus en plus de projets commerciaux à fonction récréative sont également développés tels que les structures résidentielles Tivoli greencity à Molenbeek avec des toits potagers, des serres… Certaines sociétés joignent l’utile à l’agréable, s’assurent une production d’eau et de légumes et fédèrent leurs employés autour d’un projet commun. C’est le cas de l’entreprise Vivaqua, au centre de Bruxelles qui a une toiture adaptée à la production des légumes mais aussi récupération de l’eau.

L’horeca se prend aussi au jeu : « Le Chalet de la forêt, un restaurant bruxellois, produit des plantes condimentaires dans un jardin structuré. L’hôtel Pullman, a installé une production de plantes dans son entrée ».

Il poursuit, « Des projets à plus grande échelle sont aussi mis en œuvre par des agriculteurs. Leur objectif n’est alors plus distrayant mais bien d’en vivre. On peut citer le chant des cailles, cycle farm, la ferme de l’abattoir ou encore little food, Le Champignon de Bruxelles et Permafungi.

Complément de l’agriculture rurale

Pour le professeur, l’agriculture urbaine est un complément de l’agriculture rurale. « La production en tant que telle est peu souvent le but recherche et elle ne va pas remplace l’agriculture rurale. Quand elle est sociale, elle est un moyen de redonner ses lettres de noblesse à l’agriculture. Quand elle est économique, elle se situe plutôt sur des marchés de niche. ». Il ajoute, « L’agriculture urbaine impose des techniques innovantes basées sur l’économie circulaire qui pourrait inspirer l’agriculture en général. Elle interroge sur les techniques, les modèles de distribution et même les modèles financiers. »

Propos recueillis par DJ

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