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Buvez, éliminez…

L’eau ces temps-ci sème l’émoi : l’eau que l’on choie, celle que l’on boit, celle qui nous noie… Les médias s’en donnent à cœur joie ; ministre et responsables sont aux abois ! Comme beaucoup d’autres Belges, je suis allé voir du côté des analyses de la SWDE, et j’ai pu constater l’excellente qualité de notre eau de robinet : pas de pesticides chez nous, ni PFAS et autres molécules présentées comme suspectes. En même temps, quand on habite loin des usines, au milieu des prairies et des forêts sur les hauteurs de l’Ardenne, c’est facile d’être peu pollué. Tout le monde en Wallonie ne peut en dire autant ! Hélas…

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À l’image du Westhoek inondé cette semaine comme en 14-18, avec ces histoires d’eau, les partis politiques se sont lancés dans une nouvelle guerre des tranchées, chacun bien embourbé dans ses positions et canardant les autres d’invectives, dans un contexte préélectoral déprimant. Et dire qu’on en a encore pour sept mois à supporter leurs enfantillages, avant de voter… Mieux vaut en rire que pleurer : il a déjà assez plu, avec ces 250 litres au mètre carré au cours des trente derniers jours !

À propos de guerre, justement, celle-ci reste l’activité humaine la plus polluante qui soit, et de loin. Les émissions de CO2 sont tout bonnement affolantes, désastreuses, scandaleuses. Les explosifs et les munitions déversés par millions sur les zones de combat empoisonnent les sols pour des dizaines et des centaines d’années. Demandez-le aux habitants du front de l’Yser, de Comines-Warneton, de la Somme, de Verdun… Les eaux des nappes phréatiques contiennent encore des perchlorates de la Grande Guerre ; ceux-ci ont durablement intoxiqué des générations de Belges et de Français, induisant des dysfonctionnements de la thyroïde, et des troubles graves chez les personnes sensibles : nouveaux nés, femmes enceintes, adolescents.

À l’époque, les agriculteurs survivants étaient déjà heureux d’être encore en vie, et tout contents de récupérer leurs terres, aussi détruites soient-elles. Personne ne se souciait vraiment de la pollution des eaux, car d’autres priorités accaparaient les esprits. Dès lors, l’affaire des PFAS nous offre un goût prononcé de déjà-vu : semblables ignorance et désinvolture, alors même qu’aujourd’hui, on sait, on collecte, on analyse. Nous avons Protect’eau pour l’agriculture, la SPGE (société publique de protection des eaux) pour l’assainissement et le captage des eaux, la SWDE pour distribuer, le SPW pour coordonner les uns et les autres, un ministère de l’Environnement, etc, etc. Plus il y en a, moins ça va…

Autrefois, quand la distribution publique n’existait pas, les gens utilisaient l’eau de leur puits, celle de la rivière ou du fleuve. C’est toujours le cas en Afrique, où le pire côtoie le meilleur, comme chez nous avant l’invention du robinet. L’eau d’un puits situé à dix mètres d’un tas de fumier n’était pas terrible, et ses utilisateurs s’étonnaient de souffrir de diarrhées et d’indigestion ! Dans notre village, dans les années 1930, une mère de famille perdit la tête et « fit la fin » de ses enfants ; on accusa aussitôt l’eau du puits de la maison, situé en contrebas du cimetière ! Coïncidence troublante, quelques années plus tard, une autre dame faillit agir de même, dans une autre famille au puits fort proche également du champ des morts…

D’autres histoires effrayantes circulaient au sujet de tous ces puits de surface, dont les villages étaient truffés. Il suffisait qu’un animal tombe dans l’un deux pour « gâter » durablement son eau, et celle des autres puits situés sur la même veine. Des épidémies de fièvre typhoïde, de poliomyélite, de choléra, de dysenterie et autres joyeusetés survenaient quelquefois, par manque d’hygiène, surtout en été, quand les eaux étaient basses et certains puits presque secs. Ce genre de situation est toujours d’actualité dans des pays très pauvres. Nous autres Européens ne résisterions pas dix jours, à boire ce que boivent des Africains sub-sahariens ou des Brésiliens des bidonvilles.

« Buvez, éliminez ! ». La publicité de Vittel résonne un peu comme une blague, quand on apprend qu’une eau est suspecte, quand les médias nous gavent d’éco-anxiété, lorsque les politiciens hurlent à la lune pour se lancer à la curée d’une ministre mal inspirée. Boire, mais quoi ? Boire des paroles sans queue ni tête ? Boire le calice jusqu’à la lie, quand on découvre son infortune, sa maladie due à une eau polluée ? Boire un bouillon, quand une erreur vous précipite au 36º dessous ? Boire du petit-lait, quand on peut provoquer la chute d’un adversaire politique ?

Éliminer, mais quoi, mais qui ? Éliminer toute l’eau qui traîne dans les champs, ce serait chouette ! Éliminer les dysfonctionnements au sein des administrations, ce serait encore mieux ! Éliminer les peurs un peu stupides, ce serait parfait, provoquées dès qu’on agite quelques chiffres, qu’on vous parle de « pesticides », qu’on vous montre quelques endroits fort peu ragoûtants.

Boire, éliminer, et laisser couler l’eau sous les ponts…

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