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Blague friday

Ce dernier vendredi de novembre a été particulièrement sombre, sans soleil, avec la lampe allumée toute la journée dans notre vieille ferme aux petites fenêtres, un décès dans notre entourage, une actualité peu réjouissante où que l’on tourne la tête. Vendredi noir, « black friday » disent les anglophones.

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Assez curieusement, l’expression est reprise par le grand commerce, « Black Friday ! » avec des majuscules et un point d’exclamation, afin de bien insister sur l’importance et l’urgence impérative d’aller dépenser ses sous ce jour-là, dans les temples de la consommation, pour y faire de bonnes affaires. Ce Black Friday nous conviendrait tout à fait, si ce vendredi-là, les intrants agricoles seraient à -20, -30 % : les aliments pour bétail, les engrais et d’autres produits, les services, l’électricité et le mazout, les frais divers. Hélas, pour nous, ce sera toujours un « blague friday »…

Ceci dit, en toute honnêteté, les gens n’ont pas besoin d’une telle opération séduction pour dépenser stupidement leur argent à toutes bêtises, inutiles la plupart du temps. Les soldes, le Black Friday et tous ces prix cassés donnent l’impression aux acheteurs qu’ils disposent de tout en surabondance et peuvent consommer autant qu’ils veulent et sans fin. Or, notre planète dispose de ressources limitées, avis aux distraits. Fabriquer tous ces vêtements et babioles jetés après quelques utilisations, coûte énormément cher en termes d’émission de gaz à effet de serre, de pollution, de tragédies humaines dans les pays producteurs. Évidemment, les gens d’ici s’en fichent : ils sont obnubilés par les prix bas, et le sentiment jouissif de faire des « bonnes affaires ». Ils se sentent prodigieusement intelligents et bien inspirés, quand ils prennent d’assaut les rayons aux prix démarqués et se noient dans les bacs à solde.

Ils agissent de même avec les achats de nourriture. Le prix des aliments retient toute leur attention et conditionne leur choix, au moment de remplir leur caddie. Que le gigot soit importé de Nouvelle-Zélande, quelle importance, pourvu qu’il soit moins cher que la viande de mouton belge ! Quand les saucisses et autres cochonnailles, pilons et blancs de poulet, rotis de dinde…, sont proposées à 1 + 1 gratuit, quelle aubaine formidable ! Et tant pis s’ils viennent d’ici ou d’ailleurs, s’ils sont bourrés d’une graisse saturée qui va boucher leurs artères, s’ils ont été produits à bas coût par des agriculteurs écrasés par les dettes, cadenassés par les grandes centrales d’achat, et obligés de vendre à perte leur production. Derrière chaque bonne affaire, un pigeon s’est fait avoir, un travailleur a été exploité, l’environnement a trinqué, un paysan s’est esquinté pour la beauté du geste, sans que rien ne lui reste.

Voyez le prix du lait. L’an dernier, en pleine inflation, Aldi et Lidl ont dû augmenter de 30 % d’un coup le prix des berlingots, puis encore 30 %, et une nouvelle hausse au début de cette année. Le lait écrémé d’entrée de gamme, Milbona et Milsa, est passé de 56 cent/l à 95 cent/l, jusque 1,03 €/l, pour repasser sous la barre de l’euro en cette fin d’année. Ils avaient bien étranglé les fermiers laitiers pendant des années, et ceux-ci ont dit « Stop, on ne passe plus ! », comme les Français en 1916 à la bataille de Verdun. Le plus étonnant, dans le chef des syndicats agricoles et des paysans allemands, est d’avoir attendu que plusieurs fermiers se suicident, avant de secouer le joug scandaleusement lourd qui les maintenait dans un servage d’une autre époque ! Ce fut un fameux « blague friday » pour le hard-discount !

La viande n’a pas suivi la hausse du prix du lait dans les magasins, loin s’en faut. Vendredi noir toute l’année pour les éleveurs de bovins viandeux… Les prix de vente à la ferme ont augmenté de 10 à 15 %, un minimum syndical pour compenser chichement une partie de la hausse vertigineuse des frais. Sur les étals des petites et grandes boucheries, les prix du steak et des carbonnades ont très peu évolué, tant l’emprise de la filière commerciale est puissante et impitoyable. Les commerçants et transformateurs ne se tracassent pas le moins du monde pour l’avenir des éleveurs de bétail viandeux, car ceux-ci, disent-ils, « touchent des primes tant qu’ils peuvent et ne doivent pas se plaindre ». Si l’argent rentrait chez nous par les portes et les fenêtres, cela se saurait, et la profession ne fondrait pas comme neige au soleil !

Moins vingt, moins trente, moins cinquante pourcents d’agriculteurs chez nous en vingt ans ! Le « blague friday » paysan taille de belles tranches -une plus deux gratuites, ma bonne dame, mon bon monsieur !- dans notre effectif, parmi nos jeunes qui ne se projettent plus dans un avenir agricole. Ceux qui restent ont entamé une course épuisante vers la rentabilité, la productivité, la compétitivité et d’autres rêves pour nous chimériques. Une fuite en avant éreintante, où l’illusion de lendemains meilleurs, grâce à des investissements démentiels, les aveugle. Noir c’est noir. Dans notre monde capitaliste, il y aura toujours des « Black Friday ! » en faveur de ceux qui nous achètent et nous vendent, et des « blague friday » pour nous, éternels dindons des farces agro-industrielles et commerciales…

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