À la Ferme des Coquelicots, l’espoir d’une agriculture vivante face à l’incertitude foncière
À la lisière de Tournai, dans ce coin de Hainaut occidental, la Ferme des Coquelicots s’est imposée en peu de temps comme un havre étonnamment vivant, où se réinvente la manière de cultiver et d’habiter la terre. Un projet nourri par trois trajectoires qui se croisent, où se mêlent agroécologie, élevage caprin, éducation, culture, accueil citoyen et circuits courts. Mais à mesure que la ferme rayonne, une ombre ancienne revient se glisser sous ses pas : celle d’un foncier éclaté, fragile, dont la précarité pourrait à tout moment en compromettre l’avenir.

L’histoire qui se joue ici dépasse largement les limites de ses 38 ha. Elle parle d’ancrage, de transmission, de souveraineté alimentaire, et de la place que la Wallonie veut donner à ses fermes.
Une rencontre improbable et la renaissance d’un lieu
À Ère, dans l’entité de Tournai, rien ne destinait l’exploitation de Michel Leclercq à devenir un laboratoire de transition agricole. Longtemps, elle a ressemblé à tant d’autres fermes wallonnes, façonnées par la filiation et le rythme des Blancs-Bleus Belges. Installé en conventionnel, l’agriculteur mène son élevage avec sérieux tandis que le doute s’infiltre peu à peu dans son quotidien. Un sentiment diffus que le modèle, autrefois stable, s’essouffle. Entre 2015 et 2018, il finit par arrêter l’élevage, s’interrogeant sur la rentabilité, mais aussi sur le sens de ses pratiques. Ses deux enfants ne souhaitent pas reprendre. L’avenir semble suspendu. Pendant ce temps, de l’autre côté de Tournai, Sophie Cailliau et son compagnon peinent à trouver la terre nécessaire à leur projet.

Depuis 2014, ils ont fait le pari du bio : elle cultive des légumes avec une précision presque artisanale, il élève des chèvres Poitevines et transforme leur lait en fromages et yaourts. Leur ferme de Béclers fonctionne, séduit, mais doit être quittée. Ils cherchent, espèrent, visitent. Rien ne se libère. Un moment, ils envisagent l’impensable : changer de métier, faute d’accès à la terre.
C’est alors que la mère de Sophie évoque un cousin éloigné, Michel Leclerq. Ils se connaissent à peine. Michel les invite à Ère, leur ouvre ses bâtiments, ses prairies, son regard. Quelque chose d’évident se produit. « On s’est sentis ici comme si on y avait toujours été », se souvient Sophie. Michel propose de louer 1,5ha puis davantage. La confiance s’installe. Peu à peu, ils s’associent. Ensemble, ils décident d’engager toute la ferme dans la conversion au bio, même les grandes cultures que Michel avait toujours conduites en conventionnel. Le virage n’est pas une rupture brutale, mais un glissement clair, partagé, assumé.
Un organisme vivant : chèvres, légumes, céréales et sols en dialogue
Aujourd’hui, la Ferme des Coquelicots ressemble moins à une exploitation qu’à un écosystème abouti, une polyculture-élevage où chaque atelier répond à l’autre. Sur plus de 4 ha, Sophie cultive une cinquantaine de légumes différents, selon les saisons et les sols : salades fragiles, racines profondes, tomates sous serre, courges du plein champ. Chaque parcelle a son histoire, ses rotations, ses exigences. Les sols sont travaillés avec soin, nourris, jamais pressés.
À quelques mètres de là, les chèvres Poitevines de Pierre, une cinquantaine de têtes, ruminent lentement. Cette race rustique et menacée, peu répandue en Belgique, produit un lait riche, doté d’une caséine supplémentaire qui lui confère une typicité recherchée. Pierre en tire des yaourts, des fromages frais et affinés, vendus au magasin de la ferme ou dans quelques épiceries de la région. Le troupeau, qui sort quotidiennement en prairie, s’inscrit dans un modèle d’élevage doux, extensif, aux antipodes des logiques industrielles.
Là où la pierre et le vent nourrissent la terre
Michel Leclerc, qui n’a jamais complètement quitté la terre malgré un emploi extérieur, cultive blés anciens, méteils et maïs. Mais le voyage de ces céréales ne s’arrête pas aux limites de la ferme. À quelques kilomètres de là, le moulin de Thimougies dresse sa silhouette singulière, comme un veilleur enraciné dans le paysage hennuyer. Construit à l’origine au XVIe siècle, démantelé, déplacé, restauré, puis réinauguré en 2022 après une mobilisation patiente et obstinée, ce moulin semble avoir traversé les siècles pour retrouver un sens aujourd’hui, celui de participer à une nouvelle chaîne nourricière locale.

C’est là que les grains issus des champs de la ferme sont meulés, retrouvant sous les pierres une transformation lente, respectueuse, fidèle aux gestes anciens. La farine qui en ressort n’est pas seulement un produit : elle est la trace d’un territoire, d’un vent, d’une histoire. Elle donne naissance au « pain des Coquelicots », façonné ensuite par la boulangerie Guérin, à Orcq. À l’est de Tournai, l’endroit tient à la fois du hameau rural et du petit faubourg encore autonome, légèrement surélevé, comme posé sur un coussin de champs. Il prolonge le cycle agricole dans un geste artisanal qui relie le champ au village, l’effort des hommes au bruissement des ailes du moulin.
Un ancrage territorial profond : nourrir, relier, structurer
La force de la Ferme des Coquelicots réside aussi dans sa capacité à irriguer son territoire. Le magasin, ouvert trois fois par semaine, attire une clientèle fidèle. Les habitants y viennent chercher des légumes de saison, des œufs, des fromages, mais aussi des nouvelles, des conseils, une forme de présence humaine devenue rare.
Une Amap (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne
Mais la ferme dépasse sa propre échelle. Depuis 2022, elle est membre de la Coop’alimentaire de Tournai, qui regroupe producteurs maraîchers et arboriculteurs pour approvisionner crèches, écoles, CPAS, institutions de soin, ainsi qu’un réseau de
Une ferme qui éduque, rassemble et propose une culture de village
La Ferme des Coquelicots n’est pas seulement un lieu de production : c’est un lieu de vie. Et, l’été venu, cette vie déborde largement de ses champs et de ses étables pour gagner les villages voisins. À Ère, où la guinguette estivale s’est installée depuis 2021, cette année charnière où l’on réapprenait à se retrouver après les confinements, l’atmosphère se charge d’une énergie singulière. Entourée de poules qui picorent, de cochons somnolents et de lapins trottant dans la lumière encore tiède, la guinguette retentit de rires, de voix et de musiques légères. Amis, familles, collègues s’y rejoignent comme on se retrouve dans une clairière accueillante, autour d’un verre, d’une assiette ou d’un simple moment suspendu.

L’événement, pensé dès l’origine pour mettre en valeur les produits locaux et l’agriculture biologique, mêle naturellement le festif, le culturel et le social. Les dégustations se succèdent aux concerts, les animations pour enfants voisinent avec les discussions improvisées entre maraîchers, habitants et visiteurs de passage. Une tradition simple, presque modeste, mais qui dit beaucoup : ici, on célèbre le travail de la terre en ouvrant grand les portes de la ferme.
Au fil des étés, la guinguette est devenue un rendez-vous attendu, un souffle saisonnier qui fédère habitués et nouveaux curieux. Quand les lumières s’éteignent et que les tables sont rangées, il reste cette impression d’avoir vu une ferme se transformer, l’espace d’une soirée, en carrefour humain : un lieu de lien, d’échange et de convivialité.
Puis, lorsque la fête se retire, la ferme retrouve un autre tempo, plus lent mais tout aussi essentiel : celui de la transmission. L’accueil pédagogique y occupe une place grandissante. Chaque année, une vingtaine de classes franchissent les portes de la ferme, et durant les vacances, une trentaine à une quarantaine d’enfants par semaine s’y immergent pour reconnaître les plantes, comprendre le rythme des saisons, approcher les chèvres, observer la lente métamorphose d’une graine en fruit. Ainsi, après avoir été un lieu de fête, la ferme redevient ce qu’elle est profondément : une école de patience, d’observation et d’attention au vivant.
En 2023, un restaurant a ouvert au cœur de l’été, conçu pour mettre en valeur les produits de la ferme et ceux de producteurs voisins. Faute de cuisinier, il est temporairement fermé, mais rouvrira au printemps. Chaque activité, plutôt que de s’ajouter aux autres, semble prolonger le même geste : créer du lien entre les habitants et leur terroir.
Le foncier, menace invisible mais décisive
Mais derrière cette vitalité, un risque plane : celui de la terre elle-même. Sur les 38 ha exploités, Michel Leclercq n’en possède que 9 ha. Les parcelles, héritées au fil des générations, sont morcelées, parfois éloignées, parfois imbriquées dans d’autres propriétés. 12 ha appartiennent au CPAS de Tournai, immense propriétaire foncier avec ses 1.200 ha. Le reste dépend d’une dizaine de propriétaires privés.
À la pré-retraite de Michel, les règles changent : les terres du CPAS doivent obligatoirement repasser en adjudication publique. Les critères actuels ne favorisent ni les projets nourriciers, ni les fermes ancrées, ni la continuité des modèles agroécologiques. « On n’a aucune garantie », souffle Sophie. « C’est un non-sens complet : une ferme active, locale, créatrice de lien social, pourrait perdre un tiers de ses terres du jour au lendemain ». Le CPAS admet ses difficultés : un manque chronique de moyens humains, un patrimoine immense à gérer, une première adjudication en 2023 qui a suscité un mécontentement massif chez les agriculteurs.
Ainsi, la ferme modèle pourrait se trouver fragilisée par les rigidités d’un système foncier qui peine à intégrer la diversité des agricultures actuelles.
Terre-en-Vue : une résistance citoyenne face à la spéculation
Pour éviter ce basculement, la ferme s’appuie sur la coopérative Terre-en-Vue. L’objectif est clair : soustraire la terre à la spéculation, l’ancrer durablement dans sa vocation nourricière, la rendre transmissible à long terme. Une levée de fonds est en cours pour l’achat de 4,40 ha stratégiques, situés juste en face des bâtiments, afin de permettre l’installation d’une nouvelle serre après la perte de la précédente.
Le montant à réunir est de 360.000 €. Les parts, fixées à 100 €, permettent à chaque citoyen de contribuer modestement, mais durablement. « Ce sont les citoyens qui deviennent collectivement propriétaires de la terre, et nous, agriculteurs, en devenons de simples locataires », explique Sophie.
Plus de 185.000 € ont déjà été rassemblés, signe d’un fort soutien local. Un coopérateur rencontré résumait ainsi le sens de son engagement : « La terre n’est pas une marchandise. On en est tous dépendants pour se nourrir ».
Une phrase simple, mais qui condense l’enjeu politique actuel. Car ici, comme dans tant de territoires belges, la terre devient un champ de bataille discret, où s’opposent spéculation, adjudications publiques, héritages morcelés et aspirations à une agriculture durable.
Un miroir de la Wallonie agricole : vieillissement, transmission, renouveau
Dans cette ferme d’Ère se superposent des questions centrales pour toute la Wallonie. Plus de la moitié des agriculteurs ont plus de 55 ans. Seul un cinquième a un repreneur identifié. Beaucoup de terres risquent de changer de main, parfois sans égard à leur vocation nourricière. Parallèlement, une nouvelle génération, souvent issue d’autres milieux, aspire à s’installer, inventer, transformer. Mais se heurte à l’un des obstacles les plus structurels : l’accès à la terre.

La Ferme des Coquelicots constitue un cas d’école. Elle montre qu’une exploitation diversifiée, insérée dans son territoire, créatrice d’emploi, peut nourrir localement, transmettre, éduquer, tout en construisant un modèle économique équilibré. Et pourtant, même une ferme aussi solide peut vaciller.
Une ruralité fragile, mais vivace
Dans la cour, après une guinguette, il reste parfois quelques fanions suspendus, des tables empilées, des traces de musique encore perceptibles dans l’air. Ces signes minuscules témoignent de ce que la ferme produit au-delà des légumes, du lait ou des céréales : un espace de communauté, une ruralité respirante, un territoire qui se raconte autrement. Reste à savoir si cette ruralité, fragile mais lumineuse, aura un sol suffisamment stable pour perdurer. Car à Ère, comme dans tant d’autres lieux, l’avenir d’une ferme ne tient parfois qu’à un bail, un critère administratif ou une décision politique.
La Ferme des Coquelicots, elle, continue d’avancer, soutenue par ses habitants, ses coopérateurs, ses élèves, ses clients, ses voisins. Elle est devenue un symbole d’espérance : celui d’une agriculture qui nourrit, relie, éveille et qui, pour exister, n’a besoin que d’une chose simple et immense à la fois : la terre.







