Terre-en-Vue, un contre-pouvoir citoyen sur le marché agricole
Dans une Wallonie où la terre semble glisser entre les doigts de ceux qui la cultivent, Terre-en-Vue s’emploie à la retenir, parcelle après parcelle, grâce à l’engagement de milliers de citoyens. Face à la spéculation et aux dérives du marché, la coopérative redonne souffle aux fermes locales et fait résonner l’idée que la terre n’est pas un bien comme un autre, mais un héritage à transmettre.

L’histoire de Terre-en-Vue commence dès 2011, avant même sa création officielle le 21 mars 2012, une date choisie sans hasard : le premier jour du printemps, symbole de renouveau. « Nous avons lancé la coopérative parce que l’accès au foncier était devenu la première cause d’échec des installations agricoles », résume Zoé Gallez, juriste et cofondatrice.
Un accompagnement de projets agricoles en agriculture biologique
Dans un contexte où le marché des terres se financiarise, où l’agro-industrie renforce son emprise et où les prix ne cessent de grimper, l’idée de mobiliser l’épargne citoyenne pour protéger le foncier apparaît alors à la fois audacieuse et salutaire.
Depuis, près de 5.000 citoyens ont pris des parts dans la coopérative. Certains investissent 100 €, d’autres plusieurs dizaines de milliers : tous deviennent copropriétaires, à travers Terre-en-Vue, d’une portion de terres destinées exclusivement à l’agriculture. Cette mobilisation a permis de réunir environ 10 millions € et d’accompagner une cinquantaine de projets agricoles en Wallonie. « Ce qui compte, ce n’est pas l’ampleur de l’investissement, mais l’engagement. Les citoyens placent leur épargne au service d’une agriculture locale et durable », insiste Zoé Gallez.

Contrairement à une banque ou à un acteur foncier classique, Terre-en-Vue n’achète jamais pour elle-même. « Nous ne démarchons pas les vendeurs. Ce sont les agriculteurs qui viennent vers nous lorsqu’ils risquent de perdre une terre qu’ils cultivent ou lorsqu’ils ont une opportunité d’installation », précise la cofondatrice. Cette philosophie garantit que la coopérative n’entre jamais en concurrence avec le monde agricole : elle intervient uniquement lorsque des exploitations sont menacées ou fragilisées par les logiques de marché.
Une fois les terres acquises, elles sont louées via un bail de carrière, offrant une sécurité foncière jusqu’à la fin de la vie professionnelle de l’exploitant. « L’idée n’est pas de spéculer ni de revendre. Les terres sont destinées à rester agricoles et à être transmises aux générations futures », insiste Zoé Gallez.
Depuis sa création, la coopérative a fait un choix clair : n’acquérir des terres que pour des projets engagés dans l’agriculture biologique, conformément aux attentes de ses coopérateurs et à sa vocation de soutenir une transition écologique concrète. La coopérative se situe par ailleurs dans un temps long, celui de la préservation patrimoniale et de l’avenir des territoires ruraux.
Un marché sous tension, un parcellaire éclaté : les failles du système wallon
Si Terre-en-Vue reçoit tant de sollicitations, c’est que la situation foncière en Wallonie est devenue explosive. Le prix moyen d’un hectare agricole atteint 39.000 € selon les derniers chiffres disponibles de l’Observatoire du foncier. Mais ce chiffre, déjà élevé, masque des disparités abyssales. Dans certaines régions, la concurrence entre agro-industrie, investisseurs extérieurs, propriétaires fonciers et agriculteurs locaux produit des hausses fulgurantes qui rendent toute installation presque impossible.
À cette inflation s’ajoute la fragmentation extrême du parcellaire. Beaucoup d’exploitations travaillent sur des mosaïques de petites parcelles, appartenant à une multitude de propriétaires publics ou privés. Ce morcellement complique les plans de culture, fragilise les transmissions et augmente la dépendance des agriculteurs à des décisions extérieures. C’est précisément dans ce type de configuration que Terre-en-Vue intervient.
La ferme des Coquelicots, à Ére, en est un exemple éclairant. Sophie et Pierre, éleveurs de chèvres et maraîchers engagés dans l’agriculture biologique, ont dû composer pendant des années avec des terres éclatées entre un fermier sortant, un ensemble de propriétaires privés et le CPAS de Tournai. Leur situation n’a rien d’exceptionnel : elle révèle un paysage foncier profondément instable et une difficulté récurrente pour les fermes familiales à sécuriser leur outil de travail.
Terre-en-Vue a été sollicitée une première fois lors de leur installation, puis à nouveau lorsque des parcelles stratégiques se sont retrouvées sur le marché. L’actuelle levée de fonds, près de 100 coopérateurs mobilisés et plus de 135.000 € déjà réunis, vise à sécuriser 4 ha indispensables au développement de la ferme. Mais l’enjeu le plus déterminant pourrait se jouer du côté du CPAS, propriétaire d’une dizaine d’ha contigus. Là encore, la coopérative joue un rôle d’accompagnement, entre conseils juridiques, plaidoyer local et préparation d’un éventuel avenir foncier coordonné.
Appel à une régulation courageuse
Pour Zoé Gallez, l’arrivée d’Anne-Catherine Dalcq marque un tournant. Agricultrice de formation, la nouvelle ministre a explicitement annoncé que la question foncière serait le dossier majeur de sa législature. Elle souhaite avancer simultanément sur plusieurs fronts : la définition de l’agriculteur actif, l’aménagement du territoire, la lutte contre les dérives du marché et la stabilisation du prix des terres.
Terre-en-Vue accueille cette ambition avec enthousiasme, tout en appelant à la vigilance. L’expérience de l’Observatoire du foncier, mis en place il y a une dizaine d’années, a laissé un goût mitigé. « Objectiver les prix est utile, mais sans régulation, on finit par donner une caution à leur hausse. Les chiffres deviennent une référence publique, et les vendeurs refusent ensuite de descendre en dessous », analyse Zoé Gallez. L’outil, pensé pour informer, risque ainsi de devenir l’un des moteurs de l’inflation foncière.
Pour éviter de répéter cette erreur, la coopérative défend désormais une régulation du marché acquisitif. Elle repose sur une logique simple : anticiper les ventes, identifier les agriculteurs intéressés, faciliter les projets agricoles locaux, et réserver à la puissance publique la possibilité d’intervenir en dernier recours lorsque les transactions vont à l’encontre de l’intérêt général. Inspiré de modèles français, autrichiens et allemands, ce mécanisme limiterait les dérives spéculatives sans nécessiter des moyens démesurés. Sur base des chiffres actuels, la Wallonie devrait intervenir dans environ 10 % des transactions, pour un coût estimé à 17 millions € par an, un montant modeste au regard des enjeux agricoles et territoriaux.
Un manque de moyens humains et de dispositifs d’accompagnement
Mais la régulation ne sera efficace que si elle s’accompagne de moyens humains à la hauteur. Les récentes difficultés rencontrées par le CPAS de Tournai, chargé de réattribuer des terres à l’aide de seulement deux personnes pour 250 dossiers, illustrent à quel point l’évaluation des candidatures exige du temps, des compétences et une véritable présence de terrain. Pour Zoé Gallez, les textes légaux ne suffiront pas : la priorisation des jeunes, la sécurité des exploitants en place ou la valorisation des projets durables doivent aussi passer par des dispositifs d’accompagnement et de suivi renforcés.
Les positions de Terre-en-Vue dépassent aujourd’hui les frontières wallonnes. Lors de la conférence « The Land is Our Land », organisée au parlement européen le 19 novembre dernier (voir en p. 12), son représentant a rappelé l’urgence d’une approche européenne du foncier agricole. La présence du commissaire européen à l’Agriculture a donné un relief particulier à ces discussions, montrant que la question n’est plus cantonnée aux cercles militants ou aux politiques régionales.
Zoé Gallez accueille favorablement l’idée de créer un observatoire foncier européen, mais elle met en garde contre les effets indésirables d’un tel outil s’il n’est pas accompagné de leviers concrets. « La Wallonie nous a appris que la transparence, seule, ne suffit pas. Sans garde-fous, l’observatoire devient une boussole pour le marché, pas pour les politiques publiques. On reproduira les mêmes dérives à plus grande échelle ».
Pour la cofondatrice, il est essentiel que l’UE reconnaisse également le coût réel de la transition agricole. « Transiter vers le durable est nécessaire, mais c’est cher. Les agriculteurs ne peuvent pas en porter la charge seuls ». Les citoyens qui investissent dans Terre-en-Vue jouent déjà ce rôle de soutien collectif. À terme, la coopérative espère que les États membres et l’UE développeront des outils comparables, capables de préserver le foncier, d’encourager les jeunes et de pérenniser les modèles agricoles qui répondent aux défis climatiques et alimentaires.
Forcer le destin des fermes wallonnes
En un peu plus d’une décennie, Terre-en-Vue est passée du statut de projet citoyen novateur à celui d’acteur structurant du foncier agricole wallon. Sa méthode, associer les citoyens aux décisions foncières, sécuriser les terres à long terme, accompagner les collectivités dans leurs politiques d’attribution, a démontré son efficacité. À travers des exploitations comme la ferme des Coquelicots, la coopérative révèle combien le foncier est devenu le nerf vital des fermes familiales et combien quelques hectares peuvent décider du destin d’une exploitation entière.
Son influence croissante, jusqu’aux cénacles européens, montre que la question de l’accès à la terre n’est plus un débat technique. Elle engage la démocratie, l’alimentation, l’aménagement du territoire et la transition écologique. Dans ce champ de tensions, Terre-en-Vue rappelle, obstinément, que la terre n’est pas un actif comme un autre : c’est un bien commun. Et que le futur de l’agriculture passera nécessairement par ceux qui s’en occupent chaque jour.







