Courrier des lecteurs : souveraineté alimentaire, mais encore?
Sait-on toujours de quoi on parle exactement, quand on utilise des termes convenus dans une conversation pour expliquer et convaincre ? Certains sont employés à tour de bras, psalmodiés comme des mantras pour formuler des prières ou dénoncer des dérives. En tête de gondole des revendications agricoles, revient sans cesse l’expression « souveraineté alimentaire ». Kézako ? Pour ne pas mourir idiot, j’ai cherché la signification exacte de ce concept, évoqué toutes les trois phrases dans les harangues et interviews diffusées à la télé, lors des manifestations agricoles. J’ai investigué large…

J’ai demandé à la lune, et le soleil ne le sait pas. J’ai demandé à ChatGPT, et l’IA m’a dit « j’ai pas l’habitude, de m’occuper des cas comme toi ». Je me suis dit « quelle infortune » et Meta s’est moqué de moi. J’ai recherché sur Google, surfé sur des sites Internet dédiés à l’agriculture, dans mes vieux Sillon Belge et d’autres journaux agricoles. Partout j’ai retrouvé cette « souveraineté alimentaire », formule magique aux mots luisants et proprets, assaisonnement pour toutes les sauces, placée aléatoirement çà et là, décortiquée, déclinée sous de multiples formes, alourdie en argument massue pour assommer les contradicteurs, confondue souvent avec « autonomie », « sécurité » ou « indépendance alimentaire ».
Trouver une définition simple eut été trop facile, mais attelons-nous à la tâche… Grimpons au premier échelon : la sécurité alimentaire ! Tous les individus ont accès à une nourriture suffisante, saine et nutritive, pour mener une vie active sans souffrir de la faim. La sécurité alimentaire repose sur quatre bases : la disponibilité (quantité suffisante), l’accès (les individus ont toutes les possibilités, financières et autres, d’accéder à la nourriture), l’utilisation (conservation, distribution, préparation…), la stabilité (l’accès est stable et durable). Ces quatre critères sont parfaitement respectés dans notre pays, et partout en Union Européenne. Nos supermarchés et autres points commerciaux croulent sous des avalanches d’aliments de toutes sortes, accessibles et sains.
L’indépendance alimentaire franchit un palier supplémentaire. Pour un État, être indépendant, n’est-ce pas là le plus important ? Dans ce cas de figure, le pays produit la plus grande partie de sa nourriture sur son territoire, et s’attache à réduire au maximum ses importations. Il protège ses producteurs locaux et ses marchés agricoles, réduit sa dépendance au reste du monde. L’Union Européenne, dans un premier temps, a recherché son indépendance alimentaire via la Pac, fermé ses marchés, puis sous les coups de boutoir de la mondialisation, a revu sa copie et viré sa cuti, abandonné son indépendance. Elle a dérégulé ses marchés et s’est contentée d’assurer le besoin basique de sécurité alimentaire. Depuis lors, l’UE et sa Pac maintiennent en vie ses agriculteurs sous perfusion par des aides directes aux revenus, afin de conserver tout de même une certaine autonomie alimentaire. L’agriculture est maintenant perçue sous différents rôles, et gérée en fonction de ceux-ci : rôle nourricier, paysagiste, écologique, culturel, social, et avant tout économique.
Pourtant, on nous parle sans cesse de « souveraineté alimentaire » ! Ce concept élargi veut « régner » sur tout ce qui touche à l’alimentation, dans un esprit de sécurité, d’autonomie et d’indépendance. Il englobe non seulement la production de nourriture, mais également le contrôle des systèmes alimentaires, la gestion des ressources naturelles et les politiques agricoles. La souveraineté alimentaire vise à donner aux communautés locales le pouvoir de décider de leur propre système alimentaire, en respectant les cultures, les traditions et l’environnement. Elle est considérée (dans ce que j’ai lu) comme un objectif davantage ambitieux qui vise à transformer les systèmes alimentaires pour les rendre plus résilients, plus justes, durables et équitables. Oups ! Rien que ça… L’agroécologie en constitue sa forme la plus aboutie.
En toute objectivité, existe-t-il une souveraineté alimentaire effective en Belgique et dans l’Union Européenne ? Sécurité et autonomie : OUI. Indépendance et souveraineté : NON. Nos ministres, responsables syndicaux et manifestants invoquent sans cesse cette souveraineté, en parlent comme s’ils comprenaient parfaitement ses principes, comme si elle existait réellement alors qu’il n’en est RIEN, dans l’état actuel des choses. Nos systèmes alimentaires ne sont en rien durables, ni équitables puisque les agriculteurs crapahutent de crise en crise, souffrent un véritable chemin de croix et disparaissent l’un après l’autre, sous l’œil narquois de l’agro-industrie et du monde commercial.
Souveraineté alimentaire en Belgique et en Europe ? Sûrement pas ! Je dirais plutôt souveraineté capitaliste, et ce n’est pas près de changer…





