Pommes de terre robustes : vers un nouveau modèle de gestion des résistances
La robustesse variétale devient un pilier central d’un système de production plus résilient, à l’interface entre agriculture biologique et conventionnelle, et au cœur des discussions sur l’avenir de la filière pomme de terre. Lors de la journée de restitution du Centre Pilote Pomme de terre (CPP), Daniel Ryckmans de la Fiwap est revenu sur l’essor de ces variétés. Il a également partagé ses recommandations en matière de prévention et de gestion du mildiou.

La notion de « variété robuste » s’impose progressivement dans le paysage de la pomme de terre, tant en agriculture biologique qu’en conventionnel. À l’origine, ces variétés doivent être tolérantes ou résistantes au mildiou de la feuille. Sans cela, elles ne peuvent faire partie de la liste qui les regroupe. D’autres critères permettent également de les définir. Idéalement, ces pommes de terre devraient avoir une meilleure résistance aux stress abiotiques, comme la chaleur ou la sécheresse. Par ailleurs, elles sont attendues sur leur plus faible demande en azote et leur tolérance ou résistance au virus Y.
Selon Daniel Ryckmans, d’un point de vue commercial, il est aussi important que ces variétés intéressent les industries et le marché du frais. Pour cela, trois caractéristiques supplémentaires sont évaluées : la longueur de la dormance, l’absence de sucrage lors d’une conservation à 4 ou 5°C et la résistance aux nématodes, à la gale commune ou au rhizoctone. Ces critères deviennent essentiels dans la définition même des variétés robustes et dans un contexte de réduction des produits phytosanitaires.
Une progression nette dans les champs et en magasin
Depuis sept ans, la Fiwap réalise un suivi et des enquêtes pour évaluer la proportion de pommes de terre robustes présentes dans les champs. « En 2025, pour la première fois, plus de la moitié des variétés cultivées en bio sont des variétés robustes (54 %) », précise Daniel Ryckmans.
La tendance est encore plus marquée aux Pays-Bas, où la proportion atteint 90 %. Cette différence s’explique notamment par le poids, en Belgique, de l’industrie de la frite et de la chips, qui utilise encore largement des variétés non robustes.
Dans les circuits commerciaux, l’évolution est également visible : sur un panel de 300 magasins interrogés, 70 % des pommes de terre bio vendues sont des variétés robustes. Cette progression n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’un engagement collectif formalisé par une convention belgo-française « pomme de terre robuste », signée par plus de cent acteurs différents du secteur comme des obtenteurs, des producteurs, des syndicats, des négociants et des industries de transformation.
47 variétés robustes disponibles
Sur ces vingt dernières années, l’évolution variétale est assez marquante (figure 1). « En 2006, une seule variété robuste (Sarpomira) était disponible et aujourd’hui, on en compte 47 », déclare Daniel Ryckmans. Parmi ces 47 variétés, se distinguent 14 chairs fermes, 26 chairs tendres, 4 frites et 3 chips, avec une estimation à 25 variétés réellement cultivées.

Figure 1 : Évolution du nombre de variétés robustes de 2006 à 2026
En comparaison, 38 variétés constituaient la liste de 2025, avec 10 chairs fermes, 20 chairs tendres, 3 frites, 5 chips et un total de 26 réellement cultivées. « Parmi elles, 37 possèdent au moins un gène de résistance identifié, et une n’en possède pas. Deux variétés cumulent même quatre ou cinq gènes de résistance », complète le chercheur de la Fiwap.
D’année en année, la liste des robustes disponibles évolue : des variétés sont ajoutées ou retirées selon les résultats d’essais. La base de données associée à ces variétés regroupe plus de 1.400 informations différentes. Elle s’appuie sur plusieurs parcelles d’essais, destinées à évaluer le mildiou et le comportement variétal. Depuis plus de 20 ans, ces essais sont menés au Carah, à Ath, et au Cra-w, à Libramont et à Gembloux.
Pourquoi un tel intérêt pour les robustes ?
En agriculture biologique, les solutions fongicides sont extrêmement limitées. En effet, l’avenir des fongicides formulés à base de cuivre reste incertain.
Pour le conventionnel, les enjeux sont différents mais convergents, avec un objectif de réduction de 50 % des produits phytosanitaires d’ici 2030.
D’autre part, depuis cinq ans, de plus en plus de négociants, préparateurs et industries de la transformation proposent et encouragent leurs producteurs conventionnels à planter des variétés robustes, notamment sur les parcelles enclavées entre des habitations ou éloignées de l’exploitation.
Enfin, l’utilisation de variétés robustes intervient également dans la maîtrise des résidus, dans la réduction des coûts et des charges opérationnelles, dans la préservation des nappes phréatiques et surtout dans l’amélioration de l’image de l’agriculteur.
Une dynamique de population en constante évolution
La question des variétés robustes ne peut être dissociée de l’évolution des populations du Phytophthora infestans, l’agent du mildiou. À l’échelle européenne, le réseau Euroblight, qui rassemble scientifiques et spécialistes, suit chaque année l’évolution des souches présentes en Europe et en Belgique.
Les observations montrent une forte variabilité des souches au fil des années (figure 2). Certaines étaient très dominantes, il y a quelques saisons, et ont aujourd’hui fortement régressé. À l’inverse, d’autres émergent et prennent le relais.

Figure 2 : Proportions relatives de diverses souches de mildiou présentes en Belgique entre 2013 et 2025 (Sources : Euroblight et Cra-w).
Cette dynamique pose un double défi :
– L’apparition de résistances aux fongicides : certaines souches de mildiou présentent une résistance partielle ou totale à certaines matières actives.
– Le contournement des gènes de résistance variétaux : certaines souches sont capables d’infecter des variétés pourtant dotées de gènes de résistance. La variété Innovator peut être citée comme exemple. Elle contient le gène de résistance R2, aujourd’hui contourné par certaines souches devenues virulentes.
L’apparition de souches virulentes s’effectue lorsque la pression de sélection est forte. Soit par l’emploi répété d’un même gène de résistance ou soit d’une même matière active. Les souches de mildiou deviennent alors capables de contourner ce mécanisme prennent l’avantage.
Face à ces évolutions et depuis 2024, les organismes d’encadrement, dont la Fiwap, le Carah et Viaverda, en concertation avec les producteurs et distributeurs de produits phytosanitaires, recommandent de mélanger systématiquement les fongicides pour éviter toute nouvelle apparition de résistance. Une autre solution est d’alternance des familles chimiques et en se référant aux règles établies par le Frac.
Les programmes de traitement se voient alors complexifiés ce qui entraîne une augmentation des coûts de protection phytosanitaire qui ont atteint en moyenne, en 2024, 1.375€/ha, selon Viaverda.
« Dans ce contexte, les mesures préventives prennent donc une place de plus en plus importante », souligne Daniel Ryckmans.
Gérer les tas de déchets de manière préventive
Selon Daniel Rickmans, la gestion du mildiou ne commence pas au premier traitement. Elle débute avant la plantation, parfois même en dehors de la parcelle. Réduire la pression initiale de l’inoculum est un levier fondamental.
Un exemple classique illustre le problème : un champ de pommes de terre bordé d’un tas de déchets sur lequel se développent des tubercules. Ces repousses constituent un foyer idéal de multiplication du mildiou et représentent donc un risque non seulement pour la parcelle concernée, mais aussi pour les champs voisins et l’ensemble de la région.
Dans la pratique, il ne suffit pas d’évacuer et d’étaler les tas pour limiter les repousses. Une solution est de retourner les tas en période de gel pour exposer les tubercules situés au cœur.
D’autre part, des essais menés 25 ans auparavant avec les services extérieurs de la Région wallonne, notamment chez Chassart Potatoes, ont permis d’évaluer différentes méthodes à grande échelle, avec des tas de plusieurs tonnes et des répétitions statistiques.
Il en est sorti que la pratique la plus efficace consiste à mélanger les tas avec du fumier et à les retourner 4 à 5 fois. Cette association avec le fumier provoque un échauffement qui stimule la germination et les retournements successifs brisent les germes. Une alternative au fumier est un mélange avec du broyat de taille de haies.
L’emplacement des tas doit également être réfléchi. Daniel Ryckmans conseille de privilégier des parcelles ouvertes, de s’éloigner des alignements de peupliers qui créent de longues zones d’ombre, d’éviter les fonds de vallée sujets au brouillard persistant et la proximité avec des champs de pommes de terre.
Il insiste : « Aux Pays-Bas, la réglementation concernant les tas de déchets est stricte : ceux-ci doivent être contrôlés et maîtrisés avant le 15 avril, sous peine de recevoir une amende de plusieurs centaines d’euros ».
Accélérer la culture
Dans la gestion du mildiou, une autre stratégie consiste à accélérer le développement de la culture, en levant la dormance.
Pour cela, trois techniques existent :
– le traitement des plants à l’éthylène,
– le retournement des caisses pour « choquer » les tubercules,
– un coup de chaleur.
La prégermination permet également de gagner du temps. Elle peut se faire en sacs Joppe ou en caissettes translucides et fortement éclairées (pratique répandue en Allemagne). « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la prégermination n’est pas réservée au secteur bio ou aux petits maraîchers. Elle peut être appliquée sur de gros tonnages de plants », confirme Daniel Ryckmans.
Une dernière solution pour stimuler la croissance est l’utilisation de voiles au champ.
Des approches combinées pour mieux anticiper
Pour terminer, sa présentation Daniel Ryckmans affirme que la gestion durable du mildiou repose sur la combinaison de plusieurs stratégies, comme :
– l’utilisation de variétés plus ou moins tolérantes ou résistantes,
– l’association de variétés porteuses de gènes différents,
– la culture en bandes (« strokenteelt ») comme aux Pays-Bas qui consiste à alterner les cultures en fonction de la largeur du pulvérisateur. Les résultats observés montrent un retard du mildiou d’au moins 7 à 10 jours et une diminution des problèmes de doryphores.
– l’utilisation de stimulateurs de défense des plantes (SDP),
– le recours aux fongicides uniquement aux moments stratégiques, sur base des avertissements.
L’importance des avertissements est aussi mentionnée. Ils permettent de traiter au bon moment, de retarder les interventions et de diminuer le nombre de traitements.
En Wallonie, le système Vigimap développé par le Carah joue un rôle central. En Flandre, Viaverda propose également son propre système d’avertissement, avec des versions spécifiques pour le bio.
Pour conclure, il est indispensable de préserver les gènes de résistance. Le maître mot doit être prévention, avec en pratique, un suivi très régulier des parcelles, une surveillance attentive de la pression de la maladie et un traitement lorsque c’est nécessaire. « Dans le cas d’une pression élevée, l’absence de traitement s’apparente à de l’irresponsabilité et constitue un risque de développement de résistance. Les gènes de résistance ne sont pas illimités, il y en a environ 16 et 17. Certains ont été contournés, il est important de préserver les autres », termine Daniel Ryckmans.
Dans les saisons à venir, les variétés robustes vont continuer à se développer et occuper une place croissante dans les champs. La sélection variétale poursuit également son travail. En effet, les prochaines variétés mises sur le marché intégreront toutes au moins un gène de résistance. Le mildiou continuera aussi à muter, à s’adapter, à devenir plus agressif, notamment capable d’infecter à des températures plus basses ou plus élevées ou encore avec moins d’humidité relative.
La lutte contre le mildiou est une course permanente entre l’évolution du pathogène et l’innovation agronomique.





